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Œuvres complètes de Mathurin Regnier

LES PREMIERES ŒVVRES DE M. REGNIER. (continued 2)

Reading edition

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
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Satyre X.

Ce mouuement de temps peu cogneu des humains, Qui trompe nostre espoir, nostre esprit, & nos mains, Cheuelu sur le front & chauue par derriere, N’est pas de ces oyseaux qu’on prend à la pantiere, Non plus que ce milieu des vieux tant debatu, Où l’on mist par despit à l’abry la vertu, N’est vn siege vaccant au premier qui l’occupe, Souuent le plus Mattois ne passe que pour Dupe : Ou par le iugement il faut perdre son temps A choisir dans les mœurs ce Milieu que i’entens. Or i’excuse en cecy nostre foiblesse humaine, Qui ne veut, ou ne peut, se donner tant de peine, Que s’exercer l’esprit en tout ce qu’il faudroit, Pour rendre par estude vn lourdaut plus adroit. Mais ie n’excuse pas les Censeurs de Socrate, De qui l’esprit rongneux de soy-mesme se grate, S’idolatre, s’admire, & d’vn parler de miel, Se va preconisant consin de Larcanciel : Qui baillent pour raisons des chansons & des bourdes, Et tous sages qu’ils sont font les fautes plus lourdes : Et pour sçauoir gloser sur le Magnificat, Tranchent en leurs discours de l’esprit delicat, Controllent vn chacun, & par apostasie Veulent paraphraser dessus la fantasie : Aussi leur bien ne sert qu’à monstrer le deffaut, Et semblent se baigner quand on chante tout haut, Qu’ils ont si bon cerueau, qu’il n’est point de sottise Dont par raison d’estat leur esprit ne s’aduise. Or il ne me chaudroit insensez ou prudens Qu’ils fissent à leurs frais Messieurs les intendans, A chaque bout de champ si sous ombre de chere Il ne m’en falloit point payer la folle enchere. Vn de ces iours derniers par des lieux destournez Ie m’en allois resuant le manteau sur le nez, L’âme bizarément de vappeurs occupee Comme vn Poëte qui prend les vers à la pippee : En ces songes profonds où flottoit mon esprit, Vn homme par la main hazardement me prit, Ainsi qu’on pourroit prendre vn dormeur par l’oreille, Quand on veut qu’à minuict en sursaut il s’esueille, Ie passe outre d’aguet sans en faire semblant, Et m’en vois à grands pas tout froid & tout tremblant : Craignant de faire encor’ auec ma patience Des sottises d’autruy nouuelle penitence. Tout courtois il me suit, & d’vn parler remis, Quoy ? Monsieur, est-ce ainsi qu’on traite ses amis, Ie m’arreste contraint d’vne façon confuse, Grondant entre mes dents ie barbotte vne excuse : De vous dire son nom il ne guarit de rien, Et vous iure au surplus qu’il est homme de bien, Que son cœur conuoiteux d’ambition ne créue Et pour ses factions qu’il n’ira point en Gréue : Car il aime la France, & ne souffriroit point, Le bon seigneur qu’il est, qu’on la mist en pourpoint. Au compas du deuoir il regle son courage, Et ne laisse en depost pourtant son auantage, Selon le temps il met ses partis en auant, Alors que le Roy passe, il gaigne le deuant, Et dans la Gallerie, encor’ que tu luy parles, Il te laisse au Roy Iean, & s’en court au Roy Charles. Mesme aux plus auancez demandant le pourquoy Il se met sur vn pied, & sur le quant à moy, Et seroit bien fasché le Prince assis à table Qu’vn autre en fust plus pres, ou fist plus l’agreable, Qui plus suffisamment entrant sur le deuis Fist mieux le Philosophe ou dist mieux son auis, Qui de chiens ou d’oyseaux eust plus d’experience, Ou qui déuidast mieux vn cas de conscience : Puis dittes comme vn sot qu’il est sans passion, Sans gloser plus auant sur sa perfection. Auec maints hauts discours, de chiens, d’oyseaux, de bottes, Que les vallets de pied sont fort suiects aux crottes, Pour bien faire du pain il faut bien enfourner, Si Domp-Pedre est venu qu’il s’en peut retourner, Le Ciel nous fist ce bien qu’encor’ d’assez bonne heure, Nous vinsmes au Logis où ce Monsieur demeure, Où sans historier le tout par le menu, Il me dict vous soyez Monsieur le bien venu. Apres quelque propos, sans propos & sans suitte Auecq’ un froid Adieu ie minutte ma fuitte, Plus de peur d’accident que de discretion : Il commence vn sermon de son affection, Me rid, me prend, m’embrasse, auec ceremonie, Quoy ? vous ennuyez-vous en nostre compagnie ? Non non, ma foy dit-il, il n’ira pas ainsi, Et puis que ie vous tiens, vous soupperez icy. Ie m’excuse, il me force, ô Dieux quelle iniustice ? Alors, mais las trop tard ie cogneus mon supplice : Mais pour l’auoir cogneu, ie ne peux l’éuiter, Tant le destin se plaist à me persecuter. A peine à ces propos eut-il fermé la bouche, Qu’il entre à l’estourdi vn sot faict à la fourche, Qui pour nous saluër laissant choir son chappeau, Fist comme vn entre-chat auec vn escabeau, Trebuschant sur le cul, s’en va deuant derriere, Et grondant se fascha qu’on estoit sans lumiere : Pour nous faire sans rire aualler ce beau saut Le Monsieur sur la veuë excuse ce deffaut, Que les gens de sçauoir ont la visiere tendre : L’autre se releuant deuers nous se vint rendre, Moins honteux d’estre cheut, que de s’estre dressé Et luy demandast-il s’il s’estoit point blessé. Apres mille discours dignes d’vn grand volume, On appelle vn vallet, la chandelle s’allume : On apporte la nappe, & met-on le couuert, Et suis parmy ces gens comme vn homme sans vert, Qui fait en rechignant aussi maigre visage Qu’vn Renard que Martin porte au Louure en sa cage. Vn long-temps sans parler ie regorgeois d’ennuy Mais n’estant point garand des sottises d’autruy, Ie creu qu’il me falloit d’vne mauuaise affaire En prendre seulement ce qui m’en pouuoit plaire. Ainsi considerant ces hommes & leurs soings, Si ie n’en disois mot ie n’en pense pas moings, Et iugé ce lourdaut à son nez autentique, Que c’estoit vn Pedant, animal domestique, De qui la mine rogue & le parler confus, Les cheueux gras & longs, & les sourcils touffus Faisoient par leur sçauoir, comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au Pedant d’Alexandre. Lors ie fus asseuré de ce que i’auois creu, Qu’il n’est plus Courtisan de la Cour si recreu, Pour faire l’entendu qu’il n’ait pour quoy qu’il vaille, Vn Poëte, vn Astrologue, ou quelque Pedentaille, Qui durant ses Amours auec son bel esprit Couche de ses faueurs l’histoire par escrit. Maintenant que l’on voit & que ie vous veux dire, Tout ce qui se fist là digne d’vne satyre, Ie croirois faire tort à ce Docteur nouueau, Si ie ne luy donnois quelques traicts de pinceau ; Mais estant mauuais peintre ainsi que mauuais Poëte, Et que i’ay la ceruelle & la main mal adroitte, O Muse ie t’inuoque ! emmielle moy le bec, Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec, Laisse moy là Phœbus chercher son auanture, Laisse moy son B. mol, prend la clef de Nature, Et vien simple sans fard, nuë & sans ornement, Pour accorder ma fluste auec ton instrument. Dy moy comme sa race autres fois ancienne Dedans Rome accoucha d’vne Patricienne, D’où nasquit dix Catons & quatre vingts Preteurs, Sans les Historiens & tous les Orateurs : Mais non, venons à luy, dont la maussade mine Ressemble vn de ces Dieux des coutaux de la Chine, Et dont les beaux discours plaisamment estourdis Feroient creuer de rire vn sainct de Paradis. Son teint iaune enfumé de couleur de malade, Feroit donner au Diable, & ceruze, & pommade, Et n’est blanc en Espaigne à qui ce Cormoran Ne fasse renier la loy de l’Alcoran. Ses yeux bordez de rouge esgarez sembloient estre, L’vn à Mont-marthe, & l’autre au chasteau de Bicestre : Toutesfois redressant leur entre-pas tortu, Ils guidoient la ieunesse au chemin de vertu. Son nez haut releué sembloit faire la nique A l’Ouide Nason, au Scipion Nasique, Où maints rubiz balez tous rougissants de vin Monstroient vn HAC ITVR à la pomme de pin : Et preschant la vendange asseuroient en leur trongne, Qu’vn ieune Medecin vit moins qu’vn vieux yurongne. Sa bouche est grosse & torte, & semble en son porfil, Celle-là d’Alizon qui retordant du fil Fait la moüe aux passans, & feconde en grimace, Baue comme au Prin-temps vne vieille limace. Vn rateau mal rangé pour ses dents paroissoit, Où le chancre & la roüille en monceaux s’amassoit, Dont pour lors ie congneus grondant quelques parolles Qu’expert il en sçauoit creuer ses euerolles, Qui me fist bien iuger qu’aux veilles des bons iours Il en souloit roigner ses ongles de velours. Sa barbe sur sa ioüe esparse à l’auanture, Où l’art est en colere auecque la nature, En Bosquets s’esleuoit, où certains animaux Qui des pieds, non des mains, luy faisoient mille maux. Quant au reste du corps il est de telle sorte Qu’il semble que ses reins & son espaule torte Façent guerre à sa teste, & par rebellion, Qu’ils eussent entassé Osse sur Pellion : Tellement qu’il n’a rien en tout son attelage Qui ne suiue au galop la trace du visage. Pour sa robbe elle fut autre qu’elle n’estoit Alors qu’Albert le Grand aux festes la portoit ; Mais tousiours recousant piece à piece nouuelle, Depuis trente ans c’est elle, & si ce n’est pas elle : Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé Qui suruescut au temps qu’il auoit consommé : Vne taigne affamée estoit sur ses espaules, Qui traçoit en Arabe vne Carte des Gaules : Les pieces & les trous semez de tous costez, Representoient les Bourgs, les monts, & les Citez : Les filets separez qui se tenoient à peine, Imitoient les ruisseaux coulans dans vne pleine. Les Alpes en iurant luy grimpoient au collet, Et Sauoy’ qui plus bas ne pend qu’à vn fillet. Les puces & les poux & telle autre quenaille, Aux plaines d’alentour se mettoient en bataille, Qui les places d’autruy par armes vsurpant Le titre disputoient au premier occupant. Or dessous ceste robbe illustre & venerable, Il auoit vn iupon, non celuy de Constable : Mais vn qui pour vn temps suiuit l’arriere-ban, Quand en premiere nopce il seruit de caban Au croniqueur Turpin, lors que par la campagne Il portoit l’arbalestre au bon Roy Charlemagne : Pour asseurer si c’est, ou laine, ou soye, ou lin, Il faut en deuinaille estre maistre Gonin. Sa ceinture honorable ainsi que ses iartieres, Furent d’vn drap du seau, mais i’entends de lizieres Qui sur maint Cousturier ioüerent maint rollet, Mais pour l’heure presente ils sangloient le mulet. Vn mouchoir & des gans auecq’ ignominie Ainsi que des larrons pendus en compagnie, Luy pendoient au costé, qui sembloit en lambeaux, Crier en se mocquant vieux linge, & vieux drapeaux : De l’autre brimballoit vne clef fort honneste, Qui tire à sa cordelle vne noix d’arbaleste. Ainsi ce personnage en magnifique arroy, Marchant pedetentim s’en vint iusques à moy Qui sentis à son nez, à ses leures décloses, Qu’il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roses. Il me parle latin, il allegue, il discourt, Il reforme à son pied les humeurs de la Court : Qu’il a pour enseigner vne belle maniere, Que sans robe il a veu la matiere premiere, Qu’Epicure est yurongne, Hypocrate vn bourreau, Que Bartolle & Iason ignorent le barreau : Que Virgille est passable, encor’ qu’en quelques pages, Il meritast au Louure estre chifflé des Pages, Que Pline est inesgal, Terence vn peu ioly, Mais sur tout il estime vn langage poly. Ainsi sur chasque Autheur il trouue de quoy mordre, L’vn n’a point de raisons, & l’autre n’a point d’ordre, L’autre auorte auant temps des œuures qu’il conçoit, Or il vous prend Macrobe & luy donne le foit, Ciceron il s’en taist d’autant que l’on le crie Le pain quotidian de la Pedanterie, Quant à son iugement il est plus que parfait Et l’immortalité n’ayme que ce qu’il fait, Par hazard disputant si quelqu’vn luy replique, Et qu’il soit à quia, vous estes heretique : Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçauez point Ce qu’en mon manuscrit i’ay noté sur ce point. Comme il n’est rien de simple aussi rien n’est durable, De pauure on deuient riche, & d’heureux miserable, Tout se change qui fist qu’on changea de discours, Apres maint entretien, maints tours, & maints retours, Vn valet se leuant le chapeau de la teste Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste : Ie congneu qu’il est vray ce qu’Homere en escrit, Qu’il n’est rien qui si fort nous resueille l’esprit, Car i’eus au son des plats l’ame plus alteree Que ne l’auroit vn chien au son de la curee : Mais comme vn iour d’Esté où le Soleil reluit, Ma ioye en moins d’vn rien comme vn éclair s’enfuit, Et le Ciel qui des dents me rid à la pareille, Me bailla gentiment le lieure par l’oreille : Et comme en vne montre où les passe-volans Pour se monstrer soldats sont les plus insolens : Ainsi parmy ces gens vn gros vallet d’estable, Glorieux de porter les plats dessus la table, D’vn nez de Maiordome, & qui morgue la faim, Entra seruiette au bras & fricassee en main, Et sans respect du lieu, du Docteur ny des sausses, Heurtant table & treteaux, versa tout sur mes chausses : On le tance, il s’excuse, & moy tout resolu, Puis qu’à mon dam le Ciel l’auoit ainsi voulu, Ie tourne en raillerie vn si fascheux mistere De sorte que Monsieur m’obligea de s’en taire. Sur ce point on se laue, & chacun en son rang, Se met dans vne chaire ou s’assied sur vn banc : Suiuant ou son merite, ou sa charge, ou sa race. Des niais sans prier ie me mets en la place, Où i’estois resolu faisant autant que trois, De boire & de manger comme aux veilles des Rois : Mais à si beau dessein defaillant la matiere, Ie fus enfin contraint de ronger ma littiere, Comme vn asne affamé qui n’a chardons ny foing, N’ayant pour lors dequoy me saouler au besoing. Or entre tous ceux-là qui se mirent à table, Il n’en estoit pas vn qui ne fust remarcable, Et qui sans esplucher n’aualast l’Eperlan : L’vn en titre d’office exerçoit vn berlan, L’autre estoit des suiuants de Madame Lipee, Et l’autre cheualier de la petite espee, Et le plus sainct d’entr’eux (sauf le droict du cordeau) Viuoit au Cabaret pour mourir au bordeau. En forme d’Eschiquier les plats rangez sur table, N’auoient ny le maintien, ny la grace accostable, Et bien que nos disneurs mengeassent en Sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens : Mon Docteur de Menestre en sa mine alteree, Auoit deux fois autant de mains que Briaree, Et n’estoit quel qu’il fust morceau dedans le plat, Qui des yeux & des mains n’eust vn escheq & mat. D’où i’aprins en la cuitte aussi bien qu’en la cruë, Que l’âme se laissoit piper comme vne Gruë, Et qu’aux plats comme au lict auec lubricité Le peché de la chair tentoit l’humanité. Deuant moy iustement on plante vn grand potage, D’où les mousches à ieun se sauuoient à la nage : Le broüet estoit maigre, & n’est Nostradamus Qui l’Astrolabe en main ne demeurast camus, Si par galanterie ou par sottise expresse Il y pensoit trouuer vne estoille de gresse : Pour moy si i’eusse esté sur la mer de Leuant, Où le vieux Louchaly fendit si bien le vent, Quand sainct Marc s’habilla des enseignes de Trace, Ie l’acomparerois au golphe de Patrasse, Pource qu’on y voyoit en mille & mille parts Les moûches qui flottoient en guise de Soldarts, Qui morts sembloient encor’ dans les ondes salees Embrasser les charbons des Galeres bruslees. I’oy ce semble quelqu’vn de ces nouueaux Docteurs, Qui d’estoc & de taille estrillent les Autheurs, Dire que ceste exemple est fort mal assortie : Homere, & non pas moy t’en doit la garantie, Qui dedans ses escrits, en des certains effets Les compare peut-estre aussi mal que ie faits. Mais retournons à table où l’esclanche en ceruelle Des dents & du chalan separoit la querelle, Et sur la nappe allant de quartier en quartier Plus dru qu’vne nauette au trauers d’vn mestier, Glissoit de main en main où sans perdre auantage Ebrechant le cousteau tesmoignoit son courage : Et durant que Brebis elle fut parmy nous Elle sçeut brauement se deffendre des loups, Et de se conseruer elle mist si bon ordre, Que morte de vieillesse elle ne sçauroit mordre : A quoy glouton oyseau du ventre renaissant Du fils du bon Iapet te vas-tu repaissant, Assez, & trop long-temps, son poulmon tu gourmandes, La faim se renouuelle au change des viandes : Laissant là ce larron, vien icy desormais Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets. Or durant ce festin Damoyselle famine Auec son nez etique, & sa mourante mine, Ainsi que la charté par Edit l’ordonna, Faisoit vn beau discours dessus l’alezina, Et nous torchant le bec aleguoit Symonide Qui dict pour estre sain qu’il faut mascher à vuide. Au reste à manger peu, Monsieur beuuoit d’autant, Du vin qu’à la tauerne on ne payoit contant, Et se faschoit qu’vn Iean bleçé de la Logique, Luy barboüilloit l’esprit d’vn ergo Sophistique. Esmiant quant à moy du pain entre mes doigts, A tout ce qu’on disoit doucet ie m’accordois : Leur voyant de piot la ceruelle eschauffée, De peur (comme l’on dict) de courroucer la Fée. Mais à tant d’accidents l’vn sur l’autre amasséz, Sçachant qu’il en falloit payer les pots cassez : De rage sans parler ie m’en mordois la léure Et n’est Iob de despit qui n’en eust pris la chéure : Car vn limier boiteux de galles damassé Qu’on auoit d’huile chaude & de souffre gressé, Ainsi comme vn verrat enueloppé de fange, Quand sous le corcelet la crasse luy demange, Se bouchonne par tout, de mesme en pareil cas Ce rongneux las d’aller se frottoit à mes bas Et fust pour estriller ses galles ou ses crottes, De sa grace il gressa mes chausses pour mes bottes En si digne façon que le frippier Martin Auec sa malle-tache y perdroit son Latin. Ainsi qu’en ce despit le sang m’eschauffoit l’ame, Le monsieur son Pedant à son aide reclame, Pour soudre l’argument, quand d’vn sçauant parler, Il est, qui fait la mouë aux chimeres en l’air. Le Pedant tout fumeux de vin & de doctrine Respond, Dieu sçait comment le bon Iean se mutine Et sembloit que la gloire en ce gentil assaut Fust à qui parleroit non pas mieux mais plus haut, Ne croyez en parlant que l’vn ou l’autre dorme, Comment vostre argument dist l’vn n’est pas en forme, L’autre tout hors du sens, mais c’est vous, mal-autru Qui faites le sçauant & n’estes pas congru. L’autre, Monsieur le sot ie vous feray bien taire. Quoy ? comment ? est-ce ainsi qu’on frape Despautere ? Quelle incongruité, vous mentez par les dents, Mais vous, ainsi ces gens à se picquer ardents, S’en vindrent du parler à tic tac, torche, lorgne, Qui casse le museau, qui son riual éborgne, Qui iette vn pain, vn plat, vne assiette, vn couteau, Qui pour vne rondache empoigne vn escabeau, L’vn faict plus qu’il ne peut, & l’autre plus qu’il n’ose, Et pense en les voyant voir la Metamorphose, Où les Centaures souz au Bourg Athracien, Voulurent chauds de rains faire nopces de chien, Et cornus du bon pere encorner le Lapite, Qui leur fist à la fin enfiler la garitte, Quand auecque des plats, des treteaux, des tisons, Par force les chassant my-morts de ses maisons, Il les fist gentiment apres la Tragedie, De Cheuaux deuenir gros Asnes d’Arcadie : Noz gens en ce combat n’estoient moins inhumains, Car chacun s’escrimoit & des pieds & des mains : Et comme eux tous sanglants en ces doctes alarmes, La fureur aueuglee en main leur mist des armes : Le bon Iean crie au meurtre, & ce Docteur harault, Le Monsieur dist tout-beau, l’on apelle Girault. A ce nom voyant l’homme & sa gentille trongne, En memoire aussi-tost me tomba la Gascongne. Ie cours à mon manteau, ie descens l’escalier, Et laisse auec ces gens Monsieur le cheualier Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille. Ainsi sans coup ferir ie sors de la bataille, Sans parler de flambeau, ny sans faire autre bruit, Croyez qu’il n’estoit pas, O nuict ialouse nuict, Car il sembloit qu’on eust aueuglé la nature, Et faisoit vn noir brun d’aussi bonne teinture, Que iamais on en vit sortir des Gobelins, Argus pouuoit passer pour vn des Quinze vingts : Qui pis-est il pleuuoit d’vne telle maniere, Que les reins par despit me seruoient de goutiere : Et du haut des maisons tomboit vn tel degout, Que les chiens alterez pouuoient boire debout. Alors me remettant sur ma philosophie, Ie trouue qu’en ce monde il est sot qui se fie, Et se laisse conduire, & quant aux Courtisans, Qui doucets & gentils font tant les suffisans, Ie trouue les mettant en mesme patenostre, Que le plus sot d’entr’eux est aussi sot qu’vn autre : Mais pour ce qu’estant là ie n’estois dans le grain, Aussi que mon manteau la nuict craint le serain, Voyant que mon logis estoit loin, & peut estre Qu’il pourroit en chemin changer d’air & de maistre, Pour esuiter la pluye à l’abry de l’auuent, I’allois doublant le pas, comme vn qui fend le vent, Quand bronchant lourdement en vn mauuais passage Le Ciel me fist ioüer vn autre personnage : Car heurtant vne porte en pensant m’accoter, Ainsi qu’elle obeit ie viens à culbuter : Et s’ouurant à mon heurt, ie tombay sur le ventre, On demande que c’est, ie me releue, i’entre : Et voyant que le chien n’aboyoit point la nuict, Que les verroux gressez ne faisoient aucun bruit : Qu’on me rioit au nez, & qu’vne chambriere Vouloit monstrer ensemble, & cacher la lumiere : I’y suis, ie le voy bien, ie parle l’on respond, Où sans fleurs de bien dire, ou d’autre art plus profond, Nous tombasmes d’accord, le monde ie contemple, Et me retrouue en lieu de fort mauuais exemple : Toutesfois il falloit en ce plaisant malheur, Mettre pour me sauuer en danger mon honneur. Puis donc que ie suis là, & qu’il est pres d’vne heure, N’esperant pour ce iour de fortune meilleure, Ie vous laisse en repos, iusques à quelques iours, Que sans parler Phœbus ie feray le discours De mon giste, où pensant reposer à mon ayse, Ie tombé par malheur de la poisle en la braise.

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Satyre XI.

Suitte.

Voyez que c’est du monde, & des choses humaines, Tousiours à nouueaux maux naissent nouuelles peines, Et ne m’ont les destins à mon dam trop constans Iamais apres la pluye enuoyé le beau-temps, Estant né pour souffrir ce qui me reconforte, C’est que sans murmurer la douleur ie supporte, Et tire ce bon-heur du mal-heur où ie suis, Que ie fais en riant bon visage aux ennuis, Que le Ciel affrontant ie nazarde la Lune, Et voy sans me troubler l’vne & l’autre fortune. Pour lors bien m’en vallut : car contre ces assauts Qui font lors que i’y pense encor’ que ie tressauts : Petrarque & son remede y perdant sa rondache En eust de marisson ploré comme vne vache. Outre que de l’obiect la puissance s’esmeut, Moy qui n’ay pas le nez d’estre Iean qui ne peut, Il n’est mal dont le sens la nature resueille, Qui Ribaut ne me prist ailleurs que par l’oreille. Entré doncq’ que ie fus en ce logis d’honneur, Pour faire que d’abord on me traitte en Seigneur, Et me rendre en Amour d’autant plus aggreable, La bourse desliant ie mis piece sur table, Et guarissant leur mal du premier appareil, Ie fis dans vn escu reluire le Soleil, De nuict dessus leur front la ioye estincelante Monstroit en son midy que l’ame estoit contente, Deslors pour me seruir chacun se tenoit prest, Et murmuroient tout bas, l’honneste homme que c’est. Toutes à qui mieux mieux s’efforçoient de me plaire, L’on allume du feu dont i’auois bien affaire, Ie m’aproche, me sieds, & m’aidant au besoing, Ià tout appriuoisé ie mangeois sur le poing, Quand au flamber du feu trois vieilles rechignees, Vinrent à pas contez comme des erignees, Chacune sur le cul au foyer s’accropit, Et sembloient se plaignant marmoter par despit. L’vne comme vn fantosme affreusement hardie, Sembloit faire l’entree en quelque Tragedie, L’autre vne Egyptienne en qui les rides font Contre-escarpes, rampards, & fossez sur le front. L’autre qui de soy-mesme estoit diminutiue, Ressembloit transparante vne lanterne viue Dont quelque Paticier amuse les enfans, Où des oysons bridez, Guenuches, Elefans, Chiens, chats, liéures, renards, & mainte estrange beste Courent l’vne apres l’autre, ainsi dedans sa teste Voyoit-on clairement au trauers de ses os, Ce dont sa fantasie animoit ses propos : Le regret du passé, du present la misere, La peur de l’auenir, & tout ce qu’elle espere Des biens que l’Hypocondre en ses vapeurs promet, Quand l’humeur ou le vin luy barboüillent l’armet. L’vne se pleint des reins, & l’autre d’vn côtaire, L’autre du mal des dents, & comme en grand mistere, Auec trois brins de sauge, vne figue d’antan, Vn va-t’en, si tu peux, vn si tu peux va-t’en, Escrit en peau d’oignon, entouroit sa machoire, Et toutes pour guarir se reforçoient de boire. Or i’ignore en quel champ d’honneur & de vertu, Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu, Si c’estoit mal de Sainct ou de fiéure-quartaine, Mais ie sçay bien qu’il n’est Soldat ny Capitaine, Soit de gens de cheual, ou soit de gens de pié, Qui dans la charité soit plus estropié. Bien que maistre Denis soit sçauant en Sculture, Fist-il auec son art quinaude la nature, Ou comme Michel l’Ange, eust-il le Diable au corps, Si ne pourroit-il faire auec tous ses efforts, De ces trois corps tronquez vne figure entiere, Manquant à cet effect, non l’art mais la matiere. En tout elles n’auoient seulement que deux yeux Encore bien flétris, rouges & chassieux, Que la moitié d’vn nez, que quatre dents en bouche, Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche, Pour le reste il estoit comme il plaisoit à Dieu, En elles la santé n’auoit ny feu ny lieu : Et chacune à par-soy representoit l’idolle Des fiéures, de la peste, & de l’orde verolle. A ce piteux spectacle il faut dire le vray I’euz vne telle horreur que tant que ie viuray, Ie croiray qu’il n’est rien au monde qui guarisse Vn homme vicieux comme son propre vice. Toute chose depuis me fut à contre-cœur, Bien que d’vn cabinet sortist vn petit cœur, Auec son chapperon, sa mine de pouppee, Disant i’ay si grand peur de ces hommes d’espee Que si ie n’eusse veu qu’esties vn Financier, Ie me fusse plustost laissé crucifier, Que de mettre le nez où ie n’ay rien affaire, Iean mon mary, Monsieur, il est Apoticaire. Sur tout viue l’Amour, & bran pour les Sergens, Ardez, voire, c’est-mon, ie me cognois en gens, Vous estes, ie voy bien, grand abbateur de quilles, Mais au reste honneste homme, & payez bien les filles, Cognoissez-vous, mais non, ie n’ose le nommer, Ma foy c’est vn braue homme & bien digne d’aymer, Il sent tousiours si bon, mais quoy vous l’iriez dire. Cependant de despit il semble qu’on me tire Par la queuë vn matou, qui m’escrit sur les reins, De griffes & de dents mille alibis forains : Comme vn singe fasché i’en dy ma patenostre, De rage ie maugree & le mien & le vostre, Et le noble vilain qui m’auoit attrapé : Mais Monsieur, me dist-elle, auez-vous point soupé. Ie vous prie notez l’heure, & bien que vous en semble, Estes-vous pas d’auis que nous couchions ensemble : Moy crotté iusqu’au cul, & moüillé iusqu’à l’os, Qui n’auois dans le lict besoin que de repos, Ie faillis à me pendre oyant que ceste lice Effrontément ainsi me presentoit la lice. On parle de dormir, i’y consens à regret, La Dame du logis me mene au lieu secret, Allant on m’entretient de Ieanne & de Macette, Par le vray Dieu que Ieanne estoit & claire & nette, Claire comme vn bassin, nette comme vn denier, Au reste, fors Monsieur, que i’estois le premier. Pour elle qu’elle estoit niepce de Dame Auoye, Qu’elle feroit pour moy de la fauce monnoye, Qu’elle eust fermé sa porte à tout autre qu’à moy, Et qu’elle m’aymoit plus mille fois que le Roy. Estourdy de cacquet ie feignois de la croire, Nous montons, & montans d’vn c’est-mon & d’vn voire, Doucement en riant i’apointois noz procez, La montee estoit torte & de fascheux accez, Tout branloit dessous nous iusqu’au dernier estage, D’eschelle en eschelon comme vn linot en cage, Il falloit sauteller & des pieds s’approcher Ainsi comme vne chéure en grimpant vn rocher. Apres cent soubres-sauts nous vinsmes en la chambre, Qui n’auoit pas le goust de musc, ciuette, ou d’ambre, La porte en estoit basse, & sembloit vn guichet, Qui n’auoit pour serrure autre engin qu’vn crochet. Six douues de poinçon seruoient d’aix & de barre, Qui baillant grimassoient d’vne façon bizarre, Et pour se reprouuer de mauuais entretien, Chacune par grandeur se tenoit sur le sien, Et loin l’vne de l’autre en leur mine alteree Monstroient leur saincte vie estroite & retiree. Or comme il pleut au Ciel en trois doubles plié, Entrant ie me heurté la caboche & le pié, Dont ie tombe en arriere estourdi de ma cheute, Et du haut iusqu’au bas ie fis la cullebutte : De la teste & du cul contant chaque degré, Puis que Dieu le voulut ie prins le tout à gré. Aussi qu’au mesme temps voyant choir ceste Dame, Par ie ne sçay quel trou ie luy vis iusqu’à l’ame, Qui fist en ce beau sault m’esclatant comme vn fou, Que ie prins grand plaisir à me rompre le cou. Au bruit Macette vint, la chandelle on apporte, Car la nostre en tombant de frayeur estoit morte : Dieu sçait comme on la vit & derriere & deuant, Le nez sur les carreaux & le fessier au vent, De quelle charité l’on soulagea sa peine, Cependant de son long sans poux & sans haleine, Le museau vermoulu, le nez escarboüillé, Le visage de poudre & de sang tout soüillé, Sa teste descouuerte où l’on ne sçait que tondre, Et lors qu’on luy parloit qui ne pouuoit respondre, Sans collet, sans beguin, & sans autre affiquet, Ses mules d’vn costé de l’autre son tocquet. En ce plaisant mal-heur ie ne sçaurois vous dire S’il en falloit pleurer ou s’il en falloit rire ? Apres cest accident trop long pour dire tout, A deux bras on la prend & la met-on debout, Elle reprend courage, elle parle, elle crie, Et changeant en vn rien sa douleur en furie, Dist à Ieanne en mettant la main sur le roignon, C’est mal-heureuse toy qui me porte guignon : A d’autres beaux discours la collere la porte, Tant que Macette peut elle la reconforte : Cependant ie la laisse & la chandelle en main, Regrimpant l’escalier ie suy mon vieux dessein. I’entre dans ce beau lieu, plus digne de remarque Que le riche Palais d’vn superbe Monarque. Estant là ie furette aux recoings plus cachez, Où le bon Dieu voulut que pour mes vieux pechez, Ie sçeusse le despit dont l’âme est forcenee, Lors que trop curieuse ou trop endemenee, Rodant de tous costez & tournant haut & bas, Elle nous fait trouuer ce qu’on ne cherche pas. Or en premier item souz mes pieds ie rencontre Vn chaudron ebreché, la bourse d’vne monstre, Quatre boëtes d’vnguents, vne d’alun bruslé, Deux gands depariez, vn manchon tout pelé, Trois fiolles d’eau bleuë, autrement d’eau seconde, La petite seringue, vne esponge, vne sonde, Du blanc, vn peu de rouge, vn chifon de rabat, Vn balet pour brusler en allant au Sabat, Vne vieille lanterne, vn tabouret de paille, Qui s’estoit sur trois pieds sauué de la bataille, Vn baril defoncé, deux bouteilles sur-cu, Qui disoient sans goulet nous auons trop vescu : Vn petit sac tout plein de poudre de Mercure, Vn vieux chapperon gras de mauuaise teinture, Et dedans vn coffret qui s’ouure auecq’ enhan, Ie trouue des tisons du feu de la sainct Iean, Du sel, du pain benit, de la feugere, vn cierge, Trois dents de mort pliez en du parchemin vierge, Vne Chauue-souris, la carcasse d’vn Gay, De la gresse de loup & du beurre de May. Sur ce point Ieanne arriue & faisant la doucette, Qui vit ceans ma foy n’a pas besongne faite : Tousiours à nouueau mal nous vient nouueau soucy, Ie ne sçay quant à moy quel logis c’est icy. Il n’est par le vray Dieu iour ouurier ny feste, Que ces carongnes là ne me rompent la teste, Bien bien, ie m’en iray si tost qu’il fera iour, On trouue dans Paris d’autres maisons d’amour. Ie suis là cependant comme vn que l’on nazarde, Ie demande que c’est ? hé ! n’y prenez pas garde, Ce me respondit elle, on n’auroit iamais fait, Mais bran, bran, i’ay laissé là-bas mon attifet, Tousiours apres soupper ceste vilaine crie. Monsieur, n’est-il pas temps, couchons nous ie vous prie. Cependant elle met sur la table les dras, Qu’en bouchons tortillez elle auoit sous le bras : Elle approche du lict fait d’vne estrange sorte, Sur deux treteaux boiteux se couchoit vne porte, Où le lict reposoit, aussi noir qu’vn soüillon, Vn garderobe gras seruoit de pauillon, De couuerte vn rideau, qui fuyant (vert & iaune) Les deux extremitez, estoit trop court d’vne aune. Ayant consideré le tout de point en point, Ie fis vœu ceste nuict de ne me coucher point, Et de dormir sur pieds comme vn coq sur la perche ; Mais Ieanne tout en rut, s’aproche & me recherche, D’amour ou d’amitié, duquel qu’il vous plaira, Et moy, maudit soit-il, m’amour qui le fera. Polyenne pour lors me vint en la pensee, Qui sçeut que vaut la femme en amour offensee, Lors que par impuissance, ou par mespris la nuit, On fauce compagnie ou qu’on manque au desduit, C’est pourquoy i’euz grand peur qu’on me troussast en malle, Qu’on me foüetast pour voir si i’auois point la galle, Qu’on me crachast au nez, qu’en perche on me le mist Et que l’on me bernast si fort qu’on m’endormist, Ou me baillant du Iean Ieanne vous remercie, Qu’on me tabourinast le cul d’vne vessie : Cela fut bien à craindre & si ie l’euité, Ce fut plus par bon-heur que par dexterité. Ieanne non moins que Circe entre ses dents murmure, Sinon tant de vengeance, aumoins autant d’iniure, Or pour flater enfin son mal-heur & le mien, Ie dis quand ie fais mal, c’est quand ie paye bien, Et faisant reuerence à ma bonne fortune, En la remerciant ie le conte pour vne. Ieanne rongeant son frein de mine s’apaisa En prenant mon argent en riant me baisa, Non pour ce que i’en dis, ie n’en parle pas, voire, Mon maistre pensez-vous i’entends bien le grimoire, Vous estes honneste homme & sçauez l’entre-gent, Mais monsieur crayez vous que ce soit pour l’argent, I’en faits autant d’estat comme de chaneuottes, Non, ma foy i’ay encor vn demy-ceint, deux cottes, Vne robe de sarge, vn chapperon, deux bas, Trois chemises de lin, six mouchoirs, deux rabats, Et ma chambre garnie aupres de sainct Eustache, Pourtant ie ne veux pas que mon mary le sçache : Disant cecy tousiours son lict elle brassoit, Et les linceux trop cours par les pieds tirassoit, Et fist à la fin tant par sa façon adroite, Qu’elle les fist venir à moitié de la coite. Dieu sçait quel lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs, De quels compartiments & combien de couleurs, Releuoient leur maintien, & leur blancheur naïfue, Blanchie en vn siué, non dans vne lesciue. Comme son lict est fait, que ne vous couchez-vous, Monsieur n’est-il pas temps, & moy de filer dous, Sur ce point elle vient, me prend & me détache, Et le pourpoint du dos par force elle m’arrache, Comme si nostre ieu fust au Roy despoüillé : I’y resiste pourtant, & d’esprit embroüillé, Comme par compliment ie tranchois de l’honneste, N’y pouuant rien gaigner ie me gratte la teste. A la fin ie pris cœur, resolu d’endurer Ce qui pouuoit venir sans me desesperer, Qui fait vne follie il la doit faire entiere, Ie détache vn soüillé, ie m’oste vne iartiere Froidement toutesfois, & semble en ce coucher, Vn enfant qu’vn Pedant contraint se détacher, Que la peur tout ensemble esperonne & retarde : A chacune esguillette il se fasche, regarde, Les yeux couuers de pleurs, le visage d’ennuy, Si la grace du Ciel ne descend point sur luy. L’on heurte sur ce point, Catherine on appelle, Ieanne pour ne respondre estaignit la chandelle, Personne ne dit mot, l’on refrappe plus fort, Et faisoit-on du bruit pour réueiller vn mort : A chaque coup de pied toute la maison tremble, Et semble que le feste à la caue s’assemble. Bagasse ouuriras-tu ? c’est cestuy-cy, c’est-mon, Ieanne ce temps-pendant me faisoit vn sermon. Que Diable aussi, pourquoy ? que voulez-vous qu’on face, Que ne vous couchiez-vous. Ces gens de la menace Venant à la priere essayoient tout moyen. Or ilz parlent Soldat & ores Citoyen, Ilz contrefont le guet & de voix magistrale, Ouurez de par le Roy, au Diable vn qui deuale, Vn chacun sans parler se tient clos & couuert. Or comme à coups de pieds l’huis s’estoit presque ouuert, Tout de bon le Guet vint, la quenaille fait Gille, Et moy qui iusques-là demeurois immobile Attendant estonné le succez de l’assaut, Ce pensé-ie il est temps que ie gaigne le haut, Et troussant mon pacquet de sauuer ma personne : Ie me veux r’habiller, ie cherche, ie tastonne, Plus estourdy de peur que n’est vn hanneton : Mais quoy, plus on se haste & moins auance t’on. Tout comme par despit se trouuoit souz ma pate, Au lieu de mon chappeau ie prens vne sauate, Pour mon pourpoint ses bas, pour mes bas son collet, Pour mes gands ses souliers, pour les miens vn ballet, Il sembloit que le Diable eust fait ce tripotage : Or Ieanne me disoit pour me donner courage, Si mon compere Pierre est de garde auiourd’huy, Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy. Cependant sans delay Messieurs frapent en maistre, On crie patience, on ouure la fenestre. Or sans plus m’amuser apres le contenu, Ie descends doucement pied chaussé l’autre nu, Et me tapis d’aguet derriere vne muraille, On ouure & brusquement entra ceste quenaille, En humeur de nous faire vn assez mauuais tour, Et moy qui ne leur dist ny bon soir ny bon iour, Les voyant tous passez ie me sentis alaigre, Lors dispos du talon ie vais comme vn chat maigre, I’enfile la venelle, & tout leger d’effroy, Ie cours vn fort long-temps sans voir derriere moy : Iusqu’à tans que trouuant du mortier, de la terre, Du bois, des estançons, mains plâtras, mainte pierre, Ie me sentis plustost au mortier embourbé, Que ie ne m’aperçeus que ie fusse tombé. On ne peut esuiter ce que le Ciel ordonne, Mon âme cependant de colere frissonne, Et prenant s’elle eust peu le destin à party, De despit à son nez elle l’eust dementy, Et m’asseure qu’il eust reparé mon dommage. Comme ie fus sus pieds enduit comme vne image, I’entendis qu’on parloit, & marchant à grands pas, Qu’on disoit hastons-nous ie l’ay laissé fort bas, Ie m’aproche, ie voy, desireux de cognoistre, Au lieu d’vn Medecin il lui faudroit vn Prestre, Dist l’autre, puis qu’il est si proche de sa fin, Comment, dist le valet, estes-vous medecin ? Monsieur pardonnez moy, le Curé ie demande, Il s’encourt, & disant Adieu me recommande, Il laisse là monsieur fasché d’estre deceu. Or comme allant tousiours de pres ie l’aperceu, Ie cogneu que c’estoit nostre amy, ie l’aproche, Il me regarde au nez, & riant me reproche Sans flambeau l’heure indeuë & de pres me voyant Fangeux comme vn pourceau, le visage effroyant, Le manteau sous le bras, la façon assoupie, Estes-vous trauaillé de la Licantropie, Dist-il en me prenant pour me taster le pous, Et vous, dy-ie, Monsieur, quelle fiéure auez-vous ? Vous qui tranchez du sage ainsi parmy la ruë, Faites vous sus vn pied toute la nuict la gruë ? Il voulut me conter comme on l’auoit pipé, Qu’vn valet du sommeil ou de vin occupé, Souz couleur d’aller voir vne femme malade L’auoit galantement payé d’vne cassade : Il nous faisoit bon voir tous deux bien estonnez, Auant iour par la ruë auecq’ vn pied de nez, Luy pour s’estre leué esperant deux pistoles Et moy tout las d’auoir receu tant de bricolles. Il se met en discours, ie le laisse en riant, Aussi que ie voyois aux riues d’Oriant Que l’aurore s’ornant de saffran & de roses, Se faisant voir à tous faisoit voir toutes choses, Ne voulant pour mourir qu’vne telle beauté Me vist en se leuant si sale & si crotté, Elle qui ne m’a veu qu’en mes habits de feste. Ie cours à mon logis, ie heurte, ie tempeste, Et croyez à frapper que ie n’estois perclus : On m’ouure, & mon valet ne me recognoist plus, Monsieur n’est pas ici, que Diable à si bonne heure, Vous frappez comme vn sourd, quelque temps ie demeure, Ie le vois, il me voit, & demande estonné, Si le moine bouru m’auoit point promené, Dieu, comme estes-vous fait, il va, moy de le suiure, Et me parle en riant comme si ie fusse yure, Il m’allume du feu, dans mon lict ie me mets, Auec vœu si ie puis de n’y tomber iamais, Ayant à mes despens appris ceste sentence, Qui gay fait vne erreur, la boit à repentance, Et que quand on se frotte auecq’ les Courtisants, Les branles de sortie en sont fort desplaisants, Plus on penetre en eux plus on sent le remeugle, Et qui troublé d’ardeur entre au bordel aueugle, Quand il en sort il a plus d’yeux & plus aigus, Que Lyncé l’Argonaute ou le ialoux Argus.

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A Monsieur Freminet.

Satyre XII.

On dit que le grand Paintre ayant fait vn ouurage, Des iugemens d’autruy tiroit cest auantage, Que selon qu’il iugeoit qu’ils estoient vrays, ou faux, Docile à son profit, reformoit ses defaux, Or c’estoit du bon tans que la hayne & l’enuye, Par crimes suposez n’attentoient à la vie, Que le Vray du Propos estoit cousin germain, Et qu’vn chacun parloit le cœur dedans la main. Mais que seruiroit-il maintenant de pretendre S’amander par ceux là qui nous viennent reprendre, Si selon l’interest tout le monde discourt : Et si la verité n’est plus femme de court : S’il n’est bon Courtisan, tant frisé peut-il estre, S’il a bon apetit, qu’il ne iure à son maistre Des la pointe du iour, qu’il est midy sonné, Et qu’au logis du Roy tout le monde a disné, Estrange effronterie en si peu d’importance. Mais de ce costé là ie leur donrois quittance, S’ils vouloient s’obliger d’epargner leurs amys, Où par raison d’estat il leur est bien permis. Cecy pourroit suffire à refroidir vne ame Qui n’ose rien tenter pour la crainte du blasme, A qui la peur de perdre enterre le talent : Non pas moy qui me ry d’vn esprit nonchalant, Qui pour ne faillir point retarde de bien faire : C’est pourquoy maintenant ie m’expose au vulgaire Et me donne pour bute aux iugements diuers. Qu’vn chacun taille, roigne, & glose sur mes vers, Qu’vn resueur insolent d’ignorance m’accuse Que ie ne suis pas net, que trop simple est ma Muse, Que i’ai l’humeur bizarre, inégual le cerueau, Et s’il luy plaist encor qu’il me relie en veau. Auant qu’aller si vite, au moins ie le supplie Sçauoir que le bon vin ne peut estre sans lie, Qu’il n’est rien de parfait en ce monde auiourd’huy : Qu’homme ie suis suget à faillir comme luy : Et qu’au surplus, pour moy, qu’il se face paroistre Aussi vray, que pour luy, ie m’efforce de l’estre. Mais sçais-tu Freminet ceux qui me blasmeront, Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouueront, A qui l’Ambition la nuit tire l’oreille, De qui l’esprit auare en repos ne someille, Tousiours s’alambiquant apres nouueaux partis, Qui pour Dieu, ny pour loy, n’ont que leurs apetis, Qui rodent toute nuict, troublez de ialousie, A qui l’amour lascif regle la fantasie, Qui preferent vilains le profit à l’honneur, Qui par fraude ont rauy les terres d’vn myneur Telles sortes de gens vont apres les Pœtes, Comme apres les hiboux vont criant les Chouëttes. Leurs femmes vous diront, fuyez ce medisant, Facheuse est son humeur, son parler est cuisant, Quoy Monsieur ! n’est-ce pas cest homme à la Satyre, Qui perdroit son amy, plustost qu’vn mot pour rire, Il emporte la piece ! & c’est là de par-Dieu, (Ayant peur que ce soit celle-là du milieu) Où le soulier les blece, autrement ie n’estime Qu’aucune eust volonté de m’accuser de crime. Car pour elles depuis qu’elles viennent au point, Elles ne voudroient pas que l’on ne le sçeut point, Vn grand contentement mal-aisement se celle : Puis c’est des amoureux la regle vniuerselle, De defferer si fort à leur affection Qu’ils estiment honneur leur folle passion. Et quand est de l’honneur de leurs maris, ie pense Qu’aucune à bon escient n’en prendroit la deffence, Sçachant bien qu’on n’est pas tenu par charité, De leur donner vn bien qu’elles leur ont osté. Voilà le grand mercy que i’auray de mes paines, C’est le cours du marché des affaires humaines, Qu’encores qu’vn chacun vaille icy bas son pris Le plus cher toutesfois est souuent à mépris. Or amy ce n’est point vne humeur de médire Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire, Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens Les humains aprentifs formoient leurs iugemens, Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage, Et guettant à propos les fautes au passage, Me disoit, considere où cest homme est reduict Par son ambition, cest autre toute nuict Boit auec des Putains, engage son domaine, L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne, Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu, Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu, Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne : Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien, M’aprenoit doucement & le mal & le bien, Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse, Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse. Sçays tu si ces propos me sçeurent esmouuoir, Et contenir mon ame en vn iuste deuoir, S’ils me firent penser à ce que l’on doit suiure, Pour bien & iustement en ce bas monde viure. Ainsi que d’vn voisin le trespas suruenu Fait resoudre vn malade en son lict detenu A prendre malgré luy tout ce qu’on luy ordonne, Qui pour ne mourir point de crainte se pardonne, De mesmes les espris debonnaires & doux Se façonnent prudens, par l’exemple des foux, Et le blasme d’autruy leur fait ces bons offices, Qu’il leur aprend que c’est de vertus, & de vices. Or quoy que i’aye fait, si m’en sont-ils restez, Qui me pouront par l’age, à la fin estre ostez, Ou bien de mes amis auec la remonstrance, Ou de mon bon Demon suyuant l’intelligence : Car quoy qu’on puisse faire estant homme, on ne peut Ny viure comme on doit, ny viure comme on veut. En la terre icy bas il n’habitte point d’Anges : Or les moins vicieux meritent des loüanges, Qui sans prendre l’autruy, viuent en bon Chrestien, Et sont ceux qu’on peut dire & saincts & gens de bien. Quand ie suis à par moy souuent ie m’estudie, (Tant que faire se peut) apres la maladie Dont chacun est blecé, ie pense à mon deuoir, I’ouure les yeux de l’ame, & m’efforce de voir Au trauers d’vn chacun, de l’esprit ie m’escrime, Puis dessus le papier mes caprices ie rime, Dedans vne Satyre, où d’vn œil doux amer, Tout le monde s’y voit, & ne s’y sent nommer. Voilà l’vn des pechez, où mon ame est encline, On dit que pardonner est vne œuure diuine, Celuy m’obligera qui voudra m’excuser, A son goust toutesfois chacun en peut vser : Quant à ceux du mestier, ils ont de quoy s’ebatre, Sans aller sur le pré nous nous pouuons combatre, Nous montrant seulement de la plume ennemis, En ce cas là du Roy les duëls sont permis : Et faudra que bien forte ils facent la partie, Si les plus fins d’entre eux s’en vont sans repartie. Mais c’est vn Satyrique il le faut laisser là : Pour moi i’en suis d’auis, & cognois à cela Qu’ils ont vn bon esprit, Corsaires à Corsaires, L’vn l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

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Macette

Satyre XIII.

La fameuse Macette à la Cour si connuë, Qui s’est aux lieux d’honneur en credit maintenuë, Et qui depuis dix ans, iusqu’en ses derniers iours, A soustenu le prix en l’escrime d’amours, Lasse en fin de seruir au peuple de quintaine, N’estant passe-volant, soldat ny capitaine, Depuis les plus chetifs iusques aux plus fendants, Qu’elle n’ait desconfit & mis dessus les dents, Lasse, di-ie, & non soule enfin s’est retiree Et n’a plus autre obiet que la voute Etheree, Elle qui n’eust auant que plorer son delit Autre ciel pour obiet que le ciel de son lict, A changé de courage, & confitte en destresse Imite auec ses pleurs la saincte pecheresse, Donnant des sainctes loix à son affection, Elle a mis son amour à la deuotion. Sans art elle s’habille & simple en contenance, Son teint mortifié presche la continence, Clergesse elle fait ià la leçon aux prescheurs, Elle lit sainct Bernard, la Guide des Pecheurs, Les Meditations de la mere Therese, Sçait que c’est qu’hypostase, auecque synderese, Iour & nuict elle va de conuent en conuent, Visite les saincts lieux, se confesse souuent, A des cas reseruez grandes intelligences, Sçait du nom de Iesus toutes les Indulgences, Que valent chapelets, grains benits enfilez, Et l’ordre du cordon des peres recollez. Loin du monde elle fait sa demeure & son giste, Son œil tout penitent ne pleure qu’eau beniste, En fin c’est vn exemple en ce siecle tortu D’amour, de charité, d’honneur & de vertu. Pour Beate par tout le peuple la renomme, Et la Gazette mesme a des-ià dit à Rome La voyant aymer Dieu & la chair maistriser Qu’on n’attend que sa mort pour la canoniser. Moy mesme qui ne croy de leger aux merueilles, Qui reproche souuent mes yeux & mes oreilles, La voyant si changée en vn temps si subit, Ie creu qu’elle l’estoit d’ame comme d’habit, Que Dieu la retiroit d’vne faute si grande, Et disois à par moy, mal vit qui ne s’amende, Ià des-ià tout deuot contrit & penitent, Ie fus à son exemple esmeu d’en faire autant, Quand par arrest du Ciel qui hait l’hypocrisie, Au logis d’vne fille où i’ay ma fantaisie, N’ayant pas tout à fait mis fin à ses vieux tours, La vieille me rendit tesmoin de ses discours. Tapy dans vn recoin & couuert d’vne porte I’entendy son propos, qui fut de ceste sorte, Ma fille, Dieu vous garde & vous vueille benir, Si ie vous veux du mal, qu’il me puisse aduenir, Qu’eussiez vous tout le bien dont le Ciel vous est chiche, L’ayant ie n’en seroy plus pauure ny plus riche : Car n’estant plus du monde au bien ie ne pretens, Ou bien si i’en desire, en l’autre ie l’attens, D’autre chose icy bas, le bon Dieu ie ne prie : A propos, sçauez-vous ? on dit qu’on vous marie, Ie sçay bien vostre cas, vn homme grand, adroit, Riche & Dieu sçait s’il a tout ce qu’il vous faudroit, Il vous ayme si fort, aussi pourquoy ma fille Ne vous aimeroit-il, vous estes si gentille, Si mignonne & si belle, & d’vn regard si doux, Que la beauté plus grande est laide aupres de vous : Mais tout ne respond pas au traict de ce visage, Plus vermeil qu’vne rose & plus beau qu’vn riuage, Vous deuriez estant belle auoir de beaux habits, Esclater de satin, de perles, de rubis. Le grand regret que i’ay, non pas à Dieu ne plaise, Que i’en ay’ de vous voir belle & bien à vostre aise : Mais pour moy ie voudrois que vous eussiez au moins Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins, Que cecy fust de soye & non pas d’estamine. Ma foy les beaux habits seruent bien à la mine, On a beau s’agencer & faire les doux yeux, Quand on est bien paré on en est tousiours mieux : Mais sans auoir du bien, que sert la renommee ? C’est vne vanité confusement semee, Dans l’esprit des humains vn mal d’opinion, Vn faux germe auorté dans nostre affection. Ces vieux contes d’honneur dont on repaist les Dames Ne sont que des appas pour les debiles ames Qui sans chois de raison ont le cerueau perclus. L’honneur est vn vieux sainct que l’on ne chomme plus. Il ne sert plus de rien, sinon d’vn peu d’excuse, Et de sot entretien pour ceux là qu’on amuse, Ou d’honneste refus quand on ne veut aymer, Il est bon en discours pour se faire estimer : Mais au fonds c’est abus sans excepter personne, La sage le sçait vendre où la sotte le donne. Ma fille c’est par là qu’il vous en faut auoir, Nos biens comme nos maux sont en nostre pouuoir, Fille qui sçait son monde a saison oportune, Chacun est artisan de sa bonne fortune, Le mal-heur par conduite au bonheur cedera. Aydez vous seulement & Dieu vous aydera. Combien pour auoir mis leur honneur en sequestre, Ont elles aux atours eschangé le limestre, Et dans les plus hauts rangs esleué leurs maris : Ma fille c’est ainsi que l’on vit à Paris, Et la vefue aussi bien comme la mariee, Celle est chaste sans plus qui n’en est point priee. Toutes au fait d’amour se chaussent en vn poinct Et Ieanne, que tu vois dont on ne parle point, Qui fait si doucement la simple & la discrete Elle n’est pas plus chaste, ains elle est plus secrete, Elle a plus de respect non moins de passion Et cache ses amours sous sa discretion. Moy mesme croiriez vous pour estre plus âgee Que ma part comme on dit en fust desià mangee, Non ma foy ie me sents & dedans & dehors Et mon bas peut encor vser deux ou trois corps. Mais chasque âge a son temps, selon le drap la robe, Ce qu’vn temps on a trop en l’autre on le desrobe : Estant ieune i’ay sceu bien vser des plaisirs, Ores i’ay d’autres soins en semblables desirs, Ie veux passer mon temps & couurir le mystere, On trouue bien la cour dedans vn monastere, Et apres maint essay en fin i’ay reconnu Qu’vn homme comme vn autre est vn moine tout nu, Puis outre le sainct vœu qui sert de couuerture, Ils sont trop obligez au secret de nature Et sçauent plus discrets apporter en aymant, Auecque moins d’esclat plus de contentement. C’est pourquoy desguisant les boüillons de mon ame, D’vn long habit de cendre enuelopant ma flame, Ie cache mon dessein aux plaisirs adonné, Le peché que l’on cache est demi pardonné, La faute seullement ne gist en la deffence, Le scandale & l’opprobre est cause de l’offence, Pourueu qu’on ne le sçache il n’importe comment, Qui peut dire que non ne peche nullement, Puis la bonté du Ciel nos offences surpasse, Pourueu qu’on se confesse on a tousiours sa grace, Il donne quelque chose à nostre passion, Et qui ieune n’a pas grande deuotion, Il faut que pour le monde à la feindre il s’exerce : « C’est entre les deuots vn estrange commerce, « Vn trafic par lequel au ioly temps qui court, « Toute affaire fascheuse est facile à la Cour. Ie sçay bien que vostre âge encore ieune & tendre, Ne peut ainsi que moy ces mysteres comprendre : Mais vous deuriez ma fille en l’âge où ie vous voy, Estre riche, contente, auoir fort bien dequoy, Et pompeuse en habits, fine, accorte & rusee, Reluire de ioyaux ainsi qu’vne espousée : Il faut faire vertu de la necessité, Qui sçait viure icy bas n’a iamais pauureté, Puis qu’elle vous deffend des dorures l’vsage, Il faut que les brillants soient en vostre visage, Que vostre bonne grace en acquiere pour vous : « Se voir du bien, ma fille, il n’est rien de si doux, « S’enrichir de bonne heure est vne grand’ sagesse, « Tout chemin d’acquerir se ferme à la vieillesse « A qui ne reste rien auec la pauureté, « Qu’vn regret espineux d’auoir iadis esté, Où lors qu’on a du bien, il n’est si decrepite Qui ne trouue (en donnant) couuercle à sa marmite. Non, non, faites l’amour, & vendez aux amans Vos accueils, vos baisers & vos embrassemens, C’est gloire & non pas honte en ceste douce peine Des acquests de son lict accroistre son domaine, Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces appas, Vous mesme vendez vous, mais ne vous liurez pas, Conseruez vous l’esprit, gardez vostre franchise, Prenez tout s’il se peut, ne soyez iamais prise. Celle qui par amour s’engage en ces mal-heurs, Pour vn petit plaisir, a cent mille douleurs, Puis vn homme au desduit ne vous peut satisfaire, Et quand plus vigoureux il le pourroit bien faire, Il faut tondre sur tout & changer à l’instant, L’enuie en est bien moindre & le gain plus contant. Sur tout soyez de vous la maistresse & la dame, Faites s’il est possible, vn miroir de vostre ame, Qui reçoit tous obiects & tout content les pert, Fuyez ce qui vous nuist, aymez ce qui vous sert, Faites profit de tout, & mesme de vos pertes, A prendre sagement ayez les mains ouuertes, Ne faites s’il se peut iamais present ny don, Si ce n’est d’vn chabot pour auoir vn gardon. Par fois on peut donner pour les galands attraire, A ces petits presents ie ne suis pas contraire, Pourueu que ce ne soit que pour les amorcer : Les fines en donnant se doiuent efforcer A faire que l’esprit & que la gentillesse Face estimer les dons & non pas la richesse. Pour vous estimez plus qui plus vous donnera, Vous gouuernant ainsi Dieu vous assistera, Au reste n’espargnez ny Gaultier ni Garguille, Qui se trouuera pris ie vous pri’ qu’on l’estrille, Il n’est que d’en auoir, le bien est tousiours bien, Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien. Prenez à toutes mains, ma fille & vous souuienne, Que le gain a bon goust de quelque endroit qu’il vienne. Estimez vos amans selon le reuenu : Qui donnera le plus qu’il soit le mieux venu, Laissez la mine à part, prenez garde à la somme, Riche vilain vaut mieux que pauure Gentil-homme : Ie ne iuge pour moy les gens sur ce qu’ils sont, Mais selon le profit & le bien qu’ils me font. Quand l’argent est meslé l’on ne peut reconnoistre Celuy du seruiteur d’auec celuy du maistre, L’argent d’vn cordon bleu n’est pas d’autre façon Que celuy d’vn fripier ou d’vn aide à maçon, Que le plus & le moins y mette difference Et tienne seullement la partie en souffrance, Que vous restablirez du iour au lendemain Et tousiours retenez le bon bout à la main, De crainte que le temps ne destruise l’affaire, Il faut suiure de pres le bien que l’on differe Et ne le differer qu’entant que l’on le peut, Ou se puisse aisement restablir quand on veut. Tous ces beaux suffisans, dont la cour est semee, Ne sont que triacleurs & vendeurs de fumee, Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton : Mais quand il faut payer, au diantre le teston, Et faisant des mouuans & de l’ame saisie, Ils croyent qu’on leur doit pour rien la courtoisie, Mais c’est pour leur beau nez : le puits n’est pas commun, Si i’en auois vn cent, ils n’en auroient pas vn. Et le Poëte croté auec sa mine austere Vous diriez à le voir que c’est vn secretaire, Il va melancolique & les yeux abaissez, Comme vn Sire qui plaint ses parens trespassez, Mais Dieu sçait, c’est vn homme aussi bien que les autres. Iamais on ne luy voit aux mains des patenostres, Il hante en mauuais lieux, gardez vous de cela, Non, si i’estoy de vous, ie le planteroy là. Et bien il parle liure, il a le mot pour rire : Mais au reste apres tout, c’est vn homme à Satyre, Vous croiriez à le voir qu’il vous deust adorer, Gardez, il ne faut rien pour vous des-honorer. Ces hommes mesdisans ont le feu sous la leure, Ils sont matelineurs, prompts à prendre la cheure, Et tournent leurs humeurs en bijarres façons, Puis ils ne donnent rien si ce n’est des chansons : Mais non, ma fille non, qui veut viure à son aise, Il ne faut simplement vn amy qui vous plaise, Mais qui puisse au plaisir ioindre l’vtilité, En amour autrement c’est imbecilité, Qui le fait à credit n’a pas grande resource, On y fait des amis, mais peu d’argent en bourse. Prenez moy ces Abbez, ces fils de financiers Dont depuis cinquante ans les peres vsuriers, Volans à toutes mains, ont mis en leur famille Plus d’argent que le Roy n’en a dans la Bastille, C’est là que vostre main peut faire de beaux cous, Ie sçay de ces gens là qui languissent pour vous : Car estant ainsi ieune en vos beautez parfaites, Vous ne pouuez sçauoir tous les coups que vous faites, Et les traicts de vos yeux haut & bas eslancez, Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez, Tel s’en vient plaindre à moy qui n’ose le vous dire, Et tel vous rit de iour qui toute nuict souspire, Et se plaint de son mal, d’autant plus vehement, Que vos yeux sans dessein le font innocemment. En amour l’innocence est vn sçauant mystere, Pourueu que ce ne soit vne innocence austere, Mais qui sçache par art donnant vie & trespas, Feindre auecques douceur qu’elle ne le sçait pas : Il faut aider ainsi la beauté naturelle, L’innocence autrement est vertu criminelle, Auec elle il nous faut & blesser & garir, Et parmy les plaisirs faire viure & mourir. Formez vous des desseins dignes de vos merites, Toutes basses amours sont pour vous trop petites, Ayez dessein aux dieux, pour de moindres beautez Ils ont laissé iadis les cieux des-habitez. Durant tous ces discours, Dieu sçait l’impatience : Mais comme elle a tousiours l’œil à la deffiance, Tournant deçà delà vers la porte où i’estois, Elle vist en sursaut comme ie l’escoutois, Elle trousse bagage, & faisant la gentille, Ie vous verray demain, à Dieu, bon soir ma fille. Ha vieille, dy-ie lors, qu’en mon cœur ie maudis, Est-ce là le chemin pour gaigner Paradis, Dieu te doint pour guerdon de tes œuures si sainctes, Que soient auant ta mort tes prunelles esteintes, Ta maison descouuerte & sans feu tout l’Hyuer, Auecque tes voisins iour & nuict estriuer Et trainer sans confort triste & desesperee, Vne pauure vieillesse & tousiours alteree.

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
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Satyre XIIII.

I’ay pris cent & cent fois la lanterne en la main Cherchant en plain midy parmy le genre humain, Vn homme qui fust homme & de faict & de mine Et qui peust des vertus passer par l’estamine : Il n’est coing & recoing que ie n’aye tanté Depuis que la nature icy bas m’a planté. Mais tant plus ie me lime & plus ie me rabote, Ie croy qu’à mon aduis tout le monde radote, Qu’il a la teste vuide & sans dessus dessous Ou qu’il faut qu’au rebours ie sois l’vn des plus fous. C’est de nostre folie vn plaisant stratagesme, Se flattant de iuger les autres par soy-mesme. Ceux qui pour voyager s’embarquent dessus l’eau, Voyent aller la terre & non pas leur vaisseau, Peut estre ainsi trompé que faucement ie iuge, Toutesfois si les fous ont leur sens pour refuge, Ie ne suis pas tenu de croire aux yeux d’autruy. Puis, i’en sçay pour le moins autant ou plus que luy. Voylà fort bien parlé si l’on me vouloit croire, Sotte presomption vous m’enyurez sans boire. Mais apres en cherchant auoir autant couru Qu’aux Auans de Noel fait le Moyne Bourru, Pour retrouuer vn homme enuers qui la Satyre Sans flater, ne trouuast que mordre & que redire, Qui sceust d’vn chois prudent toute chose éplucher, Ma foy si ce n’est vous ie n’en veux plus chercher. Or ce n’est point pour estre esleué de fortune, Aux sages comme aux fous c’est chose assez commune, Elle auance vn chacun sans raison & sans chois, Les fous sont aux echets les plus proches des Roys. Aussi mon iugement sur cela ne se fonde, Au compas des grandeurs ie ne iuge le monde, L’esclat de ces clinquans ne m’esblouit les yeux, Pour estre dans le Ciel ie n’estime les Dieux, Mais pour s’y maintenir & gouuerner de sorte Que ce tout en deuoir reglement se comporte, Et que leur prouidence egallement conduit Tout ce que le Soleil en la terre produit. Des hommes tout ainsi ie ne puis recognoistre Les grans : mais bien ceux là qui meritent de l’estre, Et de qui le merite indomtable en vertu, Force les accidens & n’est point abatu, Non plus que de farceurs ie n’en puis faire conte. Ainsi que l’vn descend on voit que l’autre monte, Selon ou plus ou moins que dure le roollet, Et l’habit faict sans plus le maistre ou le vallet. De mesme est de ces gens dont la grandeur se ioüe, Auiourd’huy gros, enflez sur le haut de la roüe, Ilz font vn personnage, & demain renuersez, Chacun les met au rang des pechez effacez. La faueur est bizarre, à traitter indocille, Sans arrest, inconstante, & d’humeur difficille, Auecq’ discretion il la faut carasser : L’vn la perd bien souuent pour la trop embrasser, Ou pour s’y fier trop, l’autre par insolence, Ou pour auoir trop peu ou trop de violence, Ou pour se la promettre ou se la desnier, En fin c’est vn caprice estrange à manier, Son Amour est fragile & se rompt comme verre, Et faict aux plus Matois donner du nez en terre. Pour moy ie n’ay point veu parmy tant d’auancez, Soit de ces temps icy, soit des siecles passez, Homme que la fortune ayt tasché d’introduire, Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire. Or d’estre cinquante ans aux honneurs esleué, Des grands & des petits dignement approuué, Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle, Ie n’ay point veu de sots auoir faict ce miracle. Aussi pour discerner & le bien & le mal, Voir tout, congnoistre tout, d’vn œil tousiours égal, Manier dextrement les desseins de nos Princes, Respondre à tant de gens de diuerses Prouinces, Estre des estrangers pour Oracle tenu, Preuoir tout accident auant qu’estre aduenu, Destourner par prudence vne mauuaise affaire, Ce n’est pas chose aysée ou trop facille à faire. Voilà comme on conserue auecq’ le iugement Ce qu’vn autre dissipe & perd imprudemment : Quand on se brusle au feu que soi mesme on attise, Ce n’est point accident, mais c’est vne sottise. Nous sommes du bon-heur de nous mesme artisans Et fabriquons nos iours ou fascheux ou plaisans, La fortune est à nous & n’est mauuaise ou bonne Que selon qu’on la forme ou bien qu’on se la donne. A ce point le mal-heur amy comme ennemy, Trouuant au bord d’vn puis vn enfant endormy, En risque d’y tomber à son ayde s’auance Et luy parlant ainsi, le resueille & le tance : Sus badin leuez-vous : si vous tombiez dedans, De douleur vos parens comme vous imprudens, Croyant en leur esprit que de tout ie dispose, Diroient en me blasmant que i’en serois la cause. Ainsi nous seduisant d’vne fauce couleur, Souuent nous imputons nos fautes au mal-heur Qui n’en peut mais, mais quoy ! l’on le prend à partie, Et chacun de son tort cherche la garantie. Et nous pensons bien fins, soit veritable ou faux, Quand nous pouuons couurir d’excuses nos defaux : Mais ainsi qu’aux petis aux plus grands personnages Sondez tout iusqu’au fond, les fous ne sont pas sages. Or c’est vn grand chemin iadis assez frayé, Qui des rimeurs François ne fut oncq’ essayé, Suiuant les pas d’Horace entrant en la carriere, Ie trouue des humeurs de diuerse maniere, Qui me pourroient donner subiect de me mocquer, Mais qu’est-il de besoin de les aller chocquer ? Chacun ainsi que moy sa raison fortifie, Et se forme à son goust vne philosophie, Ils ont droit de leur cause & de la contester, Ie ne suis chicanneur & n’aime à disputer. Gallet a sa raison, & qui croira son dire, Le hazard pour le moins luy promet vn Empire, Toutesfois au contraire, estant leger & net, N’ayant que l’esperance & trois dez au cornet, Comme sur vn bon fond de rente ou de receptes Dessus sept ou quatorze il assigne ses debtes, Et trouue sur cela qui luy fournit dequoy : Ils ont vne raison qui n’est raison pour moy, Que ie ne puis comprendre, & qui bien l’examine : Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ? L’vn alléché d’espoir de gaigner vingt pour cent, Ferme l’œil à sa perte, & librement consent Que l’autre le despouille & ses meubles engage, Mesmes s’il est besoin baille son heritage. Or le plus sot d’entre eux, ie m’en rapporte à luy, Pour l’vn il perd son bien, l’autre celuy d’autruy, Pourtant c’est vn traficq qui suit tousiours sa route, Où bien moins qu’à la place on a fait banqueroute, Et qui dans le brelan se maintient brauement, N’en desplaise aux arrests de nostre Parlement. Pensez vous sans auoir ces raisons toutes prestes, Que le Sieur de Prouins persiste en ses requestes, Et qu’il ait sans espoir d’estre mieux à la Court, A son long balandran changé son manteau court, Bien que depuis vingt ans sa grimace importune Ayt à sa desfaueur obstiné la fortune. Il n’est pas le Cousin qui n’ait quelque raison, De peur de reparer, il laisse sa maison, Que son lict ne defonce, il dort dessus la dure, Et n’a, crainte du chaud, que l’air pour couuerture : Ne se pouuant munir encontre tant de maux Dont l’air intemperé faict guerre aux animaux, Comme le chaud, le froid, les frimas & la pluye, Et mil autres accidens, bourreaux de nostre vie, Luy selon sa raison souz eux il s’est sousmis, Et forçant la Nature il les a pour amis. Il n’est point enreumé pour dormir sur la terre, Son poulmon enflammé ne tousse le caterre, Il ne craint ny les dents ny les defluctions Et son corps a tout sain libres ses fonctions, En tout indifferent tout est à son vsage, On dira qu’il est foux ie croy qu’il n’est pas sage, Que Diogene aussi fust vn foux de tout point, C’est ce que le Cousin comme moy ne croit point. Ainsi ceste raison est vne estrange beste, On l’a bonne selon qu’on a bonne la teste, Qu’on imagine bien du sens comme de l’œil, Pour grain ne prenant paille, ou Paris pour Corbeil. Or suiuant ma raison & mon intelligence, Mettant tout en auant & soin & diligence, Et criblant mes raisons pour en faire vn bon chois, Vous estes à mon gré l’homme que ie cherchois : Afin doncq’ qu’en discours le temps ie ne consomme, Ou vous estes le mien, ou ie ne veux point d’homme. Qu’vn chacun en ait vn ainsi qu’il luy plaira, Rozete nous verrons qui s’en repentira. Vn chacun en son sens selon son chois abonde, Or m’ayant mis en goust des hommes & du monde, Reduisant brusquement le tout en son entier Encor faut il finir par vn tour du mestier. On dit que Iupiter Roy des Dieux & des hommes, Se promenant vn iour en la terre où nous sommes, Receut en amitié deux hommes apparens, Tous deux d’age pareils, mais de mœurs differens, L’vn auoit nom Minos, l’autre auoit nom Tantale : Il les esleue au Ciel, & d’abord leur estale Parmy les bons propos, les graces & les ris, Tout ce que la faueur depart aux fauoris, Ils mangeoient à sa table, aualoient l’ambrosie, Et des plaisirs du Ciel souloient leur fantasie ; Ils estoient comme chefs de son Conseil priué : Et rien n’estoit bien fait qu’ils n’eussent approuué. Minos eut bon esprit, prudent, accord & sage, Et sceut iusqu’à la fin iouer son personnage, L’autre fut vn langard, reuelant les secrets Du Ciel & de son Maistre aux hommes indiscrets, L’vn auecque prudence au Ciel s’impatronise, Et l’autre en fut chassé comme vn peteux d’Eglise.

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Satyre XV.

Ouy i’escry rarement & me plais de le faire. Non pas que la paresse en moy soit ordinaire, Mais si tost que ie prens la plume à ce dessein, Ie croy prendre en galere vne rame en la main, Ie sen au second vers que la Muse me dicte, Et contre sa fureur ma raison se despite. Or si par fois i’escry suiuant mon Ascendant, Ie vous iure encor est-ce à mon corps deffendant, L’astre qui de naissance à la Muse me lie, Me fait rompre la teste apres ceste folie, Que ie recongnois bien : mais pourtant, malgré moy Il faut que mon humeur fasse ioug à sa loy, Que ie demande en moy ce que ie me desnie, De mon ame & du Ciel, estrange tyrannie ; Et qui pis est, ce mal qui m’afflige au mourir, S’obstine aux recipez & ne se veut guarir, Plus on drogue ce mal & tant plus il s’empire, Il n’est point d’Elebore assez en Anticire, Reuesche à mes raisons il se rend plus mutin Et ma philosophie y perd tout son Latin. Or pour estre incurable il n’est pas necessaire, Patient en mon mal que ie m’y doiue plaire, Au contraire il m’en fasche & m’en desplais si fort Que durant mon accez ie voudrois estre mort : Car lors qu’on me regarde, & qu’on me iuge vn poëte, Et qui par consequent a la teste mal faite, Confus en mon esprit ie suis plus desolé, Que si i’estois maraut, ou ladre, ou verollé. Encor’ si le transport dont mon ame est saisie, Auoit quelque respect durant ma frenaisie, Qu’il se reglast selon les lieux moins importans, Ou qu’il fist choix des iours, des hommes ou du temps, Et que lors que l’hyuer me renferme en la chambre, Aux iours les plus glacez de l’engourdy Nouembre, Apollon m’obsedast, i’aurois en mon malheur, Quelque contentement à flater ma douleur. Mais aux iours les plus beaux de la saison nouuelle Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer, Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer, Ou bien lors que Ceres de fourment se couronne, Ou que Bacchus souspire amoureux de Pomone, Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs, Dore le Scorpion de ses belles couleurs, C’est alors que la verue insolemment m’outrage, Que la raison forcee obeyt à la rage, Et que sans nul respect des hommes ou du lieu, Qu’il faut que i’obeisse aux fureurs de ce Dieu : Comme en ces derniers iours les plus beaux de l’annee, Que Cibelle est par tout de fruicts enuironnee, Que le paysant recueille emplissant à miliers Greniers, granges, chartis, & caues & celiers, Et que Iunon riant d’vne douce influance, Rend son œil fauorable aux champs qu’on ensemence, Que ie me resoudois loing du bruit de Paris Et du soing de la Cour ou de ses fauoris, M’esgayer au repos que la campagne donne, Et sans parler Curé, Doyen, Chantre, ou Sorbonne, D’vn bon mot faire rire en si belle saison, Vous, vos chiens & vos chats, & toute la maison, Et là dedans ces champs que la riuiere d’Oyse, Sur des arenes d’or en ses bors se degoyse, (Seiour iadis si doux à ce Roy qui deux fois Donna Sydon en proye à ses peuples François) Faire meint soubre-saut, libre de corps & d’ame, Et froid aux appetis d’vne amoureuse flame, Estre vuide d’amour comme d’ambition, Des gallands de ce temps horrible passion. Mais à d’autres reuers ma fortune est tournee, Dés le iour que Phœbus nous monstre la iournee, Comme vn hiboux qui fuit la lumiere & le iour, Ie me leue & m’en vay dans le plus creux seiour Que Royaumont recelle en ses forests secrettes, Des renards & des loups les ombreuses retraittes, Et là malgré mes dents rongeant & rauassant, Polissant les nouueaux, les vieux rapetassant, Ie fay des vers, qu’encor qu’Apollon les aduouë, Dedans la Cour, peut estre, on leur fera la mouë, Ou s’ils sont à leur gré bien faicts & bien polis, I’auray pour recompence, ils sont vrayment iolis : Mais moy qui ne me reigle aux iugemens des hommes, Qui dedans & dehors cognoy ce que nous sommes, Comme le plus souuent ceux qui sçauent le moings, Sont temerairement & iuges & tesmoings, Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole, Ie ne fay de leger banqueroute à l’escolle Du bon homme Empedocle, où son discours m’apprend Qu’en ce monde il n’est rien d’admirable & de grand Que l’esprit desdaignant vne chose bien grande, Et qui Roy de soy-mesme à soy-mesme commande. Pour ceux qui n’ont l’esprit si fort ny si trempé, Afin de n’estre point de soy-mesme trompé, Chacun se doibt cognoistre, & par vn exercice Cultiuant sa vertu desraciner son vice, Et censeur de soy-mesme auec soing corriger Le mal qui croist en nous, & non le negliger, Esueiller son esprit troublé de resuerie ; Comme doncq’ ie me plains de ma forcenerie, Que par art ie m’efforce à regler ses accés, Et contre mes deffaux que i’intente vn procés, Comme on voit par exemple en ces vers où i’accuse Librement le caprice où me porte la Muse, Qui me repaist de baye en ses foux passe-temps, Et malgré moy me faict aux vers perdre le temps, Ils deuoient à propos tascher d’ouurir la bouche, Mettant leur iugement sur la pierre de touche, S’estudier de n’estre en leurs discours trenchans Par eux mesmes iugez ignares ou meschans, Et ne mettre sans choix en égalle balance Le vice, la vertu, le crime, l’insolence. Qui me blasme auiourd’hui, demain il me louera, Et peut estre aussi tost il se desaduouera. La louange est à prix, le hazard la debite, Où le vice souuent vaut mieux que le merite : Pour moy ie ne fay cas ny ne me puis vanter N’y d’vn mal ny d’vn bien que l’on me peut oster. Auecq’ proportion se depart la louange, Autrement c’est pour moy du baragouyn estrange, Le vrai me faict dans moy recognoistre le faux, Au poix de la vertu ie iuge les deffaux, I’assine l’enuieux cent ans apres la vie, Où l’on dit qu’en Amour se conuertit l’Enuie : Le Iuge sans reproche est la Posterité, Le temps qui tout descouure en fait la verité, Puis la monstre à nos yeux, ainsi dehors la terre Il tire les tresors, & puis les y reserre. Doncq’ moy qui ne m’amuse à ce qu’on dit icy, Ie n’ay de leurs discours ny plaisir ny soucy, Et ne m’esmeus non plus quand leur discours fouruoye, Que d’vn conte d’Vrgande & de ma mere l’Oye. Mais puis que tout le monde est aueugle en son fait Et que dessous la Lune il n’est rien de parfait, Sans plus se controller quand à moy ie conseille Qu’vn chacun doucement s’excuse à la pareille, Laissons ce qu’en resuant ces vieux foux ont escrit, Tant de philosophie embarasse l’esprit, Qui se contraint au monde il ne vit qu’en torture, Nous ne pouuons faillir suiuant nostre nature. Ie t’excuse Pierrot, de mesme excuse moy, Ton vice est de n’auoir ny Dieu, ny foy, ny loy, Tu couures tes plaisirs auec l’hypocrisie, Chupin se taisant veut couurir sa ialousie, Rison accroist son bien d’vsure & d’interests, Selon ou plus ou moins Ian donne ses arrests, Et comme au plus offrant debite la Iustice. Ainsi sans rien laisser vn chacun a son vice, Le mien est d’estre libre & ne rien admirer, Tirer le bien du mal lors qu’il s’en peut tirer, Sinon adoucir tout par vne indifference, Et vaincre le mal-heur auecq’ la patience, Estimer peu de gens, suyure mon vercoquin, Et mettre à mesme taux le noble & le coquin. D’autre part ie ne puis voir vn mal sans m’en plaindre, Quelque part que ce soit ie ne me puis contraindre. Voyant vn chicaneur riche d’auoir vendu Son deuoir à celuy qui deust estre pendu, Vn Aduocat instruire en l’vne & l’autre cause, Vn Lopet qui partis dessus partis propose, Vn Medecin remplir les limbes d’auortons, Vn Banquier qui fait Rome icy pour six testons, Vn Prelat enrichy d’interest & d’vsure, Plaindre son bois saisy pour n’estre de mesure, Vn Ian abandonnant femme, filles, & sœurs, Payer mesmes en chair iusques aux rotisseurs, Rousset faire le Prince, & tant d’autre mystere, Mon vice est, mon amy, de ne m’en pouuoir taire. Or des vices où sont les hommes attachez, Comme des petits maux font les petits pechez, Ainsi les moins mauuais sont ceux dont tu retires Du bien, comme il aduient le plus souuent des pires, Au moins estimez tels : c’est pourquoi sans errer, Au sage bien souuent on les peut desirer, Comme aux Prescheurs l’audace à reprendre le vice, La folie aux enfans, aux Iuges l’iniustice. Vien doncq’ & regardans ceux qui faillent le moins, Sans aller rechercher ny preuues ny tesmoins, Informans de nos faits sans haine & sans enuie, Et iusqu’au fond du sac espluchons nostre vie. De tous ces vices là, dont ton cœur entaché N’est veu par mes escris si librement touché, Tu n’en peux retirer que honte & que dommage, En vendant la Iustice, au Ciel tu fais outrage, Le pauure tu destruis, la veufue & l’orphelin, Et ruines chacun auecq’ ton patelin. Ainsi consequemment de tout dont ie t’offence, Et dont ie ne m’attens d’en faire penitence : Car parlant librement ie pretens t’obliger A purger les deffaux, tes vices corriger, Si tu le fais en fin, en ce cas ie merite, Puis qu’en quelque façon mon vice te profite.

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A Monsieur de Forqueuaus.

Satyre XVI.

Puisque le iugement nous croist par le dommage, Il est temps Forqueuaus, que ie deuienne sage, Et que par mes trauaux i’apprenne à l’auenir Comme en faisant l’amour on se doit maintenir : Apres auoir passé tant & tant de trauerses, Auoir porté le ioug de cent beautez diuerses, Auoir en bon soldat combatu nuict & iour, Ie dois estre routier en la guerre d’Amour, Et comme vn vieux guerrier blanchi dessous les armes Sçauoir me retirer des plus chaudes alarmes, Destourner la fortune, & plus fin que vaillant, Faire perdre le coup au premier assaillant, Et sçauant deuenu par vn long exercice, Conduire mon bonheur auec de l’artifice, Sans courir comm’ vn fou saizy d’aueuglement, Que le caprice emporte, & non le iugement : Car l’esprit en amour sert plus que la vaillance, Et tant plus on s’efforce, & tant moins on auance. Il n’est que d’estre fin & de soir, ou de nuit, Surprendre si l’on peut l’ennemy dans le lit. Du temps que ma ieunesse à l’amour trop ardente Rendoit d’affection mon ame violente, Et que de tous costés sans chois ou sans raison I’allois comme vn limier apres la venaison, Souuent de trop de cœur i’ay perdu le courage, Et piqué des douceurs d’vn amoureux visage I’ay si bien combatu, serré flanc contre flanc, Qu’il ne m’en est resté vne goutte de sang : Or sage à mes despens i’esquiue la bataille, Sans entrer dans le champ i’attens que l’on m’assaille, Et pour ne perdre point le renom que i’ay eu, D’vn bon mot du vieux temps ie couure tout mon ieu, Et sans estre vaillant ie veux que l’on m’estime, Ou si parfois encor i’entre en [la] vieille escrime, Ie gouste le plaisir sans en estre emporté, Et prens de l’exercice au pris de ma santé : Ie resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise, Accablé sous le fais ie fuy toute entreprise, Et sans plus m’amuser aux places de renom Qu’on ne peut emporter qu’à force de Canon, I’ayme vne amour facile & de peu de defense, Si ie voi qu’on me rit, c’est là que ie m’auance, Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit, La viande ne plaist que selon l’appetit. Toute amour a bon goust pourueu qu’elle recrée Et s’elle est moins louable, elle est plus asseurée : Car quand le ieu déplait sans soupçon, ou danger De coups, ou de poison, il est permis changer. Aymer en trop haut lieu vne Dame hautaine C’est aimer en soucy le trauail, & la peine, C’est nourrir son amour de respect, & de soin, Ie suis saoul de seruir le chapeau dans le poing, Et fuy plus que la mort l’amour d’vne grand Dame, Tousiours comme vn forçat il faut estre à la rame, Nauiger iour, & nuit, & sans profit aucun Porter tout seul le fais de ce plaisir commun : Ce n’est pas, Forqueuaus, cela que ie demande, Car si ie donne vn coup, ie veux qu’on me le rende, Et que les combatans à l’egal collerez, Se donnent l’vn à l’autre autant de coups fourez : C’est pourquoy ie recherche vne ieune fillette Experte des longtemps à courir l’eguillette, Qui soit viue & ardente au combat amoureux, Et pour vn coup receu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est vice insupportable, Et qui sert hautement est tousiours miserable, Il n’est que d’estre libre, & en deniers contans, Dans le marché d’amour acheter du bon temps, Et pour le prix commun choisir sa marchandise, Ou si l’on n’en veut prendre au moins on en deuise, L’on taste, l’on manie & sans dire combien, On se peut retirer, l’obiect n’en couste rien : Au sauoureux traffic de ceste mercerie, I’ay consumé les iours les plus beaux de ma vie, Marchant des plus rusez & qui le plus souuent, Payoit ses creanciers de promesse & de vent, Et encore n’estoit le hazard, & la perte, I’en voudrois pour iamais tenir boutique ouuerte, Mais la risque m’en fasche & si fort m’en deplaist Qu’au malheur que ie crains ie postpose l’acquest, Si bien que redoutant la verolle & la goutte, Ie banny ces plaisirs & leur fais banqueroutte, Et resigne aux mignons, aueuglez en ce ieu, Auecques les plaisirs tous les maux que i’ay eu, Les boutons du printemps, & les autres fleurettes Que l’on cueille au iardin des douces amourettes, Le Mercure, & l’eau fort me sont à contre-cœur, Ie hay l’eau de Gaiac, & l’estoufante ardeur Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance Et où lon va tirant vn homme en quintessence. C’est pourquoy tout à coup ie me suis retiré, Voulant d’oresnauant demeurer asseuré, Et comme vn marinier eschappé de l’orage, Du haure seurement contempler le naufrage, Ou si par fois encor ie me remets en mer, Et qu’vn œil enchanteur me contraigne d’aymer, Combattant mes esprits par vne douce guerre Ie veux en seureté nauiger terre à terre : Ayant premierement visité le vaisseau, S’il est bien calfeutré, ou s’il ne prend point l’eau. Ce n’est pas peu de cas de faire vn long voyage, Ie tiens vn homme fous qui quitte le riuage, Qui s’abandonne aux vents, & pour trop presumer Se commet aux hazards de l’amoureuse mer : Expert en ses trauaux pour moy ie la deteste, Et la fuy tout ainsi comme ie fuy la peste. Mais aussi, Forqueuaus, comme il est mal-aisé Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cest enfant volage, Il faut vn peu baisser le col sous le seruage, Et donner quelque place aux plaisirs sauoureux : Car c’est honte de viure & de n’estre amoureux : Mais il faut en aymant s’aider de la finesse, Et sçauoir rechercher vne simple maistresse, Qui sans vous asseruir vous laisse en liberté, Et ioigne le plaisir auecq la seureté, Qui ne sache que c’est que d’estre courtisee, Qui n’ait de maint amour la poitrine embrasee, Qui soit douce & nicette, & qui ne sache pas, Apprentiue au mestier, que vallent les appas, Que son œil, & son cœur, parlent de mesme sorte, Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte, Bref qui soit toute à nous, tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection : Si parfois son esprit ou le nostre se lasse Pour moy ie suis d’auis que l’on change de place, Qu’on se range autre part, & sans regret aucun D’absence ou de mespris que l’on ayme vn chacun : Car il ne faut iurer aux beautez d’vne Dame, Ains changer par le temps & d’amour & de flame. C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux, Et qui iusqu’au tombeau le faict estre amoureux : Nature se maintient pour estre variable, Et pour changer souuent son estat est durable : Aussi l’affection dure eternellement, Pourueu sans se lasser qu’on change à tout moment, De la fin d’vne amour l’autre naist plus parfaitte, Comme on voit vn grand feu naistre d’vne bluette.

Illustration from Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
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Satyre XVII.

Non non i’ay trop de cœur pour laschement me rendre, L’amour n’est qu’vn enfant dont l’on se peut deffendre, Et l’homme qui flechit sous sa ieune valleur, Rend par ses laschetez coulpable son malheur, Il se defait soy-mesme & soy-mesme s’outrage, Et doibt son infortune à son peu de courage : Or moy pour tout l’effort qu’il fasse à me domter, Rebelle à sa grandeur ie le veux effronter, Et bien qu’auec les Dieux on ne doiue debattre, Comme vn nouueau Toitan si le veux-ie combatre, Auecq’ le desespoir ie me veux asseurer, C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer. Mais helas ! c’en est faict quand les places sont prises, Il n’est plus temps d’auoir recours aux entreprises, Et les nouueaux desseins d’vn salut pretendu Ne seruent plus de rien lors que tout est perdu. Ma raison est captiue en triomphe menee, Mon ame déconfite au pillage est donnee, Tous mes sens m’ont laissé seul & mal aduerty, Et chacun s’est rangé du contraire party, Et ne me reste plus de la fureur des armes, Que des cris, des sanglots, des souspirs & des larmes : Dont ie suis si troublé qu’encor ne sçay-ie pas, Où pour trouuer secours ie tourneray mes pas. Aussi pour mon salut que doi-ie plus attendre, Et quel sage conseil en mon mal puis-ie prendre, S’il n’est rien icy bas de doux & de clement, Qui ne tourne visage à mon contentement ? S’il n’est astre esclairant en la nuict solitaire, Ennemy de mon bien qui ne me soit contraire, Qui ne ferme l’oreille à mes cris furieux : Il n’est pour moy là haut ny clemence, ny Dieux, Au Ciel comme en la terre il ne faut que i’attende Ny pitié ny faueur au mal qui me commande, Car encor’ que la dame en qui seule ie vy, M’ait auecque douceur sous ses loix asseruy, Que ie ne puisse croire en voyant son visage, Que le Ciel l’ait formé si beau pour mon dommage, Ny moins qu’il soit possible en si grande beauté Qu’auecque la douceur loge la cruauté, Pourtant toute esperance en mon ame chancelle, Il suffit pour mon mal que ie la trouue belle. Amour qui pour obiect n’a que mes desplaisirs, Rend tout ce que i’adore ingrat à mes desirs, Toute chose en aymant est pour moy difficile, Et comme mes souspirs ma peine est infertile. D’autre part sçachant bien qu’on n’y doit aspirer, Aux cris i’ouure la bouche & n’ose souspirer, Et ma peine estouffee auecques le silence, Estant plus retenue a plus de violence. Trop heureux si i’auois en ce cruel tourment, Moins de discretion & moins de sentiment, Ou sans me relascher à l’effort du martyre, Que mes yeux, ou ma mort, mon amour peussent dire. Mais ce cruel enfant insolent deuenu, Ne peut estre à mon mal plus longtemps retenu, Il me contrainct aux pleurs, & par force m’arrache Les cris qu’au fond du cœur la reuerence cache. Puis doncq’ que mon respect peut moins que sa douleur Ie lasche mon discours à l’effort du mal-heur, Et pousse des ennuis dont mon ame est atteinte, Par force ie vous fais ceste piteuse plainte, Qu’encore ne rendrois ie en ces derniers efforts, Si mon dernier souspir ne la iette dehors. Ce n’est pas toutesfois que pour m’escouter plaindre, Ie tasche par ces vers à pitié vous contraindre, Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux, La plainte est inutile à l’homme mal-heureux : Mais puis qu’il plaist au Ciel par vos yeux que ie meure, Vous direz que mourant ie meurs à la bonne heure, Et que d’aucun regret mon trespas n’est suiuy, Sinon de n’estre mort le iour que ie vous vy, Si diuine & si belle, & d’attrais si pourueuë. Ouy ie deuois mourir des trais de vostre veuë, Auec mes tristes iours mes miseres finir, Et par feu comme Hercule immortel deuenir. I’eusse bruslant là haut en des flammes si claires, Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires, Qui seruant comme moy de trophee à vos yeux, Pour vous aymer en terre eussent quitté les Cieux. Eternisant par tout ceste haute victoire, I’eusse engraué là haut leur honte & vostre gloire, Et comme en vous seruant aux pieds de vos Autels, Ils voudroient pour mourir n’estre point immortels. Heureusement ainsi i’eusse peu rendre l’ame, Apres si bel effect d’vne si belle flamme. Aussi bien tout le temps que i’ay vescu depuis, Mon cœur gesné d’amour n’a vescu qu’aux ennuis, Depuis de iour en iour s’est mon ame enflammee, Qui n’est plus que d’ardeur & de peine animee, Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit, Mon age auant le temps par mes maux s’enuieillit, Au gré des passions mes amours sont contraintes, Mes vers bruslans d’amour ne resonnent que plaintes, De mon cœur tout fletry l’alegresse s’enfuit, Et mes tristes pensers comme oyseaux de la nuict, Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent, Et comme ils font du vray du faux ils m’espouuantent, Et tout ce qui repasse en mon entendement, M’apporte de la crainte & de l’estonnement : Car soit que ie vous pense ingrate ou secourable, La playe de vos yeux est tousiours incurable, Tousiours faut il perdant la lumiere & le iour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d’amour. Mais tandis que ma mort est encore incertaine Attendant qui des deux mettra fin à ma peine, Ou les douceurs d’amour, ou bien vostre rigueur, Ie veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur, Et deuant que mourir ou d’vne ou d’autre sorte, Rendre en ma passion si diuine & si forte, Vn viuant tesmoignage à la posterité, De mon amour extresme, & de vostre beauté, Et par mille beaux vers que vos beaux yeux m’inspirent, Pour vostre gloire atteindre où les sçauans aspirent, Et rendre memorable aux siecles à venir, De vos rares vertus le noble souuenir.

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Elegie Zelotipiqve.

Bien que ie sçache au vray tes façons & tes ruses, I’ay tant & si long temps excusé tes excuses, Moy-mesme ie me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur par douceur diuerty, Tiendroit ses laschetez à quelque conscience : Mais en fin ton humeur force ma patience. I’accuse ma foiblesse, & sage à mes despens, Si ie t’aymay iadis ores ie m’en repens, Et brisant tous ces nœuds, dont i’ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m’est ores vne honte. Pensant m’oster l’esprit, l’esprit tu m’as rendu, I’ay regaigné sur moy ce que i’auois perdu, Ie tire vn double gain d’vn si petit dommage, Si ce n’est que trop tard ie suis deuenu sage. Toutes-fois le bon-heur nous doibt rendre contans, Et pourueu qu’il nous vienne il vient tousiours à temps. Mais i’ay doncq’ supporté de si lourdes iniures, I’ay doncq’ creu de ses yeux les lumieres pariures, Qui me naurant le cœur me promettoient la paix, Et donné de la foy à qui n’en eut iamais ! I’ay doncq’ leu d’autre main ses lettres contre-faites, I’ay doncq’ sçeu ses façons, recogneu ses deffaites, Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouue à s’excuser quelque fauce raison, Vn procés, vn accord, quelque achapt, quelques ventes, Visites de cousins, de freres, & de tantes, Pendant qu’en autre lieu sans femmes & sans bruict, Sous pretexte d’affaire elle passe la nuict : Et cependant aueugle en ma peine enflammee, Ayant sçeu tout cecy ie l’ay tousiours aymee : Pauure sot que ie suis, ne deuoy-ie à l’instant Laisser là ceste ingrate & son cœur inconstant ? Encor’ seroit ce peu si d’amour emportee, Ie n’auois à son teint, & sa mine affettee, Leu de sa passion les signes euidans, Que l’amour imprimoit en ses yeux trop ardans. Mais qu’est il de besoin d’en dire d’auantage, Iray-ie rafraichir sa honte & mon dommage ? A quoy de ses discours diray-ie le deffaut, Comme pour me piper elle parle vn peu haut, Et comme bassement à secretes volees, Elle ouure de son cœur les flames recelees, Puis sa voix rehaussant en quelques mots ioyeux, Elle cuide charmer les ialoux curieux, Faict vn conte du Roy, de la Reyne, & du Louure, Quand malgré que i’en aye amour me le découure, Me déchifre aussi-tost son discours indiscret, (Helas ! rien aux ialoux ne peut estre secret) Me fait veoir de ses traits l’amoureux artifice, Et qu’aux soupçons d’amour trop simple est sa malice, Ces heurtemens de pieds en feignant de s’asseoir, Faire sentir ses gands, ses cheueux, son mouchoir, Ces rencontres de mains, & mille autres caresses, Qu’vsent à leurs amans les plus douces maistresses, Que ie tais par honneur craignant qu’auecq’ le sien En vn discours plus grand i’engageasse le mien ? Cherche doncq’ quelque sot au tourment insensible Qui souffre ce qui m’est de souffrir impossible, Car pour moy i’en suis las (ingrate) & ie ne puis Durer plus longuement en la peine où ie suis, Ma bouche incessamment aux plaintes est ouuerte, Tout ce que i’apperçoy semble iurer ma perte, Mes yeux tousiours pleurans de tourment éueillez, Depuis d’vn bon sommeil ne se sont veuz sillez, Mon esprit agité fait guerre à mes pensees, Sans auoir reposé vingt nuicts se sont passees, Ie vais comme vn Lutin deça delà courant, Et ainsi que mon corps mon esprit est errant. Mais tandis qu’en parlant du feu qui me surmonte, Ie despeins en mes vers ma douleur & ta honte, Amour dedans le cœur m’assaut si viuement, Qu’auecque tout desdain ie perds tout iugement. Vous autres que i’emploie à l’espier sans cesse, Au logis, en visite, au sermon, à la Messe, Cognoissant que ie suis amoureux & ialoux, Pour flatter ma douleur que ne me mentez vous ? Ha pourquoy m’estes vous, à mon dam, si fidelles ? Le porteur est fascheux de fascheuses nouuelles, Defferez à l’ardeur de mon mal furieux, Feignez de n’en rien voir, & vous fermez les yeux. Si dans quelque maison sans femme elle s’arreste, S’on luy fait au Palais quelque signe de teste, S’elle rit à quelqu’vn, s’elle appelle vn valet, S’elle baille en cachete ou reçoyue vn poullet, Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue, Marmotant vn Pater luy parle ou la saluë, Déguisez en le fait, parlez m’en autrement, Trompant ma ialousie & vostre iugement, Dites moy qu’elle est chaste, & qu’elle en a la gloire, Car bien qu’il ne soit vray si ne le puis-ie croire, De contraires efforts mon esprit agité, Douteux s’en court de l’vne à l’autre extremité, La rage de la hayne & l’amour me transporte, Mais i’ay grand peur enfin que l’amour soit plus forte. Surmontons par mespris ce desir indiscret, Au moins s’il ne se peut l’aymeray-ie à regret, Le bœuf n’ayme le ioug que toutesfois il traine, Et meslant sagement mon amour à la hayne, Donnons luy ce que peut ou que doit receuoir Son merite égallé iustement au deuoir. En Conseiller d’Estat de discours ie m’abuse, Vn Amour violent aux raisons ne s’amuse, Ne sçay ie que son œil ingrat à mon tourment, Me donnant ce desir m’osta le iugement ? Que mon esprit blessé nul bien ne se propose, Qu’aueugle & sans raison ie confonds toute chose, Comme vn homme insensé qui s’emporte au parler, Et dessigne auec l’œil mille chasteaux en l’air. C’en est fait pour iamais la chance en est iettee, D’vn feu si violent mon ame est agittee, Qu’il faut bon-gré, mal-gré laisser faire au destin, Heureux si par la mort i’en puis estre à la fin, Et si ie puis mourant en ceste frenesie, Voir mourir mon amour auecq’ ma ialousie. Mais Dieu que me sert il en pleurs me consommer, Si la rigueur du Ciel me contrainct de l’aymer ? Où le Ciel nous incline à quoy sert la menace ? Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse, Aymant & desdaignant par contraires efforts, Les façons de l’esprit & les beautez du corps : Ainsi ie ne puis viure auec elle, & sans elle. Ha Dieu que fusses-tu ou plus chaste ou moins belle, Ou peusses-tu congnoistre, & voir par mon trespas, Qu’auecque ta beauté ton humeur ne sied pas : Mais si ta passion est si forte & si viue, Que des plaisirs des sens ta raison soit captiue, Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy, Ie n’entends en cela te prescrire vne loy, Te pardonnant par moy ceste fureur extresme, Ainsi comme par toy ie l’excuse en moy mesme : Car nous sommes tous deux en nostre passion, Plus dignes de pitié que de punition. Encor en ce mal-heur où tu te precipites, Doibs-tu par quelque soin t’obliger tes merites, Cognoistre ta beauté, & qu’il te faut auoir, Auecques ton Amour esgard à ton deuoir. Mais sans discretion tu vas à guerre ouuerte, Et par sa vanité triumphant de ta perte, Il monstre tes faueurs, tout haut il en discourt, Et ta honte & sa gloire entretiennent la Court. Cependant me iurant tu m’en dis des iniures, O Dieux ! qui sans pitié punissez les pariures, Pardonnez à Madame, ou changeant vos effects, Vengez plustost sur moy les pechez qu’elle a faicts. S’il est vray sans faueur que tu l’escoutes plaindre, D’où vient pour son respect que l’on te voit contraindre, Que tu permets aux siens lire en tes passions, De veiller iour & nuict dessus tes actions, Que tousiours d’vn vallet ta carrosse est suiuie, Qui rend comme espion compte exact de ta vie, Que tu laisse vn chacun pour plaire à ses soupçons, Et que parlant de Dieu tu nous faits des leçons, Nouuelle Magdelaine au desert conuertie, Et iurant que ta flamme est du tout amortie, Tu pretends finement par ceste mauuaitié, Luy donner plus d’Amour, à moy plus d’amitié, Et me cuidant tromper tu voudrois faire accroire, Auecque faux serments que la neige fust noire. Mais comme tes propos, ton art est descouuert, Et chacun en riant en parle à cœur ouuert, Dont ie creue de rage, & voyant qu’on te blasme, Trop sensible en ton mal de regret ie me pasme, Ie me ronge le cœur, ie n’ay point de repos, Et voudrois estre sourd pour l’estre à ces propos, Ie me hay de te voir ainsi mesestimee, T’aymant si dignement i’ayme ta renommee, Et si ie suis ialoux ie le suis seulement De ton honneur, & non de ton contentement. Fay tout ce que tu fais, & plus s’il se peut faire, Mais choisi pour le moins ceux qui se peuuent taire. Quel besoin peut-il estre, insensee en Amour, Ce que tu fais la nuict, qu’on le chante le iour ? Ce que fait vn tout seul, tout vn chacun le sçache ? Et monstres en Amour ce que le monde cache ? Mais puis que le Destin à toy m’a sçeu lier, Et qu’oubliant ton mal ie ne puis t’oublier, Par ces plaisirs d’Amour tous confits en delices, Par tes apas iadis à mes vœuz si propices, Par ces pleurs que mes yeux & les tiens ont versez, Par mes souspirs, au vent sans profit dispersez, Par les Dieux qu’en pleurant tes sermens appellerent, Par tes yeux qui l’esprit par les miens me volerent, Et par leurs feux si clairs & si beaux à mon cœur, Excuse par pitié ma ialouse rancœur, Pardonne par mes pleurs au feu qui me commande : Si mon peché fut grand ma repentance est grande, Et voy dans le regret dont ie suis consommé, Que i’eusse moins failly, si i’eusse moins aymé.

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