ACTE PREMIER.
Paulin Paris translation
SCÈNE PREMIÈRE.
(Salle d'un palais en ruines, auprès d'une petite tour, sur la frontière septentrionale de Silésie.--La nuit est orageuse.)
WERNER et JOSÉPHINE, sa femme.
JOSÉPHINE.
Calme-toi, mon ami!
WERNER.
Je suis calme.
JOSÉPHINE.
Pour moi, oui, mais non pour toi-même: tes pas sont précipités, et personne n'a jamais marché dans une chambre comme tu le fais en ce moment, quand son cœur était tranquille. Si nous étions dans un jardin, je me rassurerais, je croirais te voir courir de fleur en fleur comme l'abeille; mais ici!
WERNER.
Il fait froid; le vent frémit et agite la tapisserie: j'ai le sang glacé.
JOSÉPHINE.
Hélas! non.
WERNER, souriant.
Comment! voudrais-tu donc qu'il le fût!
JOSÉPHINE.
Je voudrais que son mouvement fût paisible.
WERNER.
Laisse-le se précipiter, jusqu'à ce qu'on le répande ou qu'on l'arrête:--que ce soit tôt ou tard, peu m'importe.
JOSÉPHINE.
Et moi, ne suis-je donc rien à tes yeux?
WERNER.
Tout!--tout!
JOSÉPHINE.
Et cependant, tu souhaites ce qui doit briser mon cœur?
WERNER, s'approchant d'elle lentement.
Mais n'est-ce pas pour toi que j'ai été,--peu importe,--fort heureux et fort malheureux: ce que je suis, tu le connais; ce que je pouvais, ce que je devrais être, tu ne le sais pas.--Quoi qu'il en soit, je t'aime, rien n'aura la force de nous séparer. (Il marche à grands pas, puis se rapprochant de Joséphine:) C'est peut-être l'orage de cette nuit qui m'agite; je suis un être ouvert à toutes les impressions. Dernièrement, j'étais malade, hélas! je le suis encore! tu le sais, car tu as plus souffert que moi, mon amie, en me veillant.
JOSÉPHINE.
C'est beaucoup de te voir mieux portant; mais te voir heureux--
WERNER.
Heureux! qui donc as-tu vu l'être? Laisse-moi, comme les autres, être misérable.
JOSÉPHINE.
Mais songe combien d'hommes, en ce moment d'orage, tremblent exposés à la rage des vents et de la pluie furieuse, qui n'ont pas sur la terre un abri où ils puissent mettre leurs têtes à couvert.
WERNER.
Et cela n'est pas le pis: qu'importe un logis? le calme est tout. Les misérables que tu nommes,--oui, le vent mugit autour d'eux; la pluie, triste et pressée, glace sans doute la moëlle de leurs os. J'ai été soldat, chasseur et voyageur; à présent je suis mendiant: je n'ignore donc pas les maux dont tu parles.
JOSÉPHINE.
Et n'es-tu pas aujourd'hui défendu de leur atteinte?
WERNER.
Oui. Et de leur seule atteinte.
JOSÉPHINE.
Cela est bien quelque chose.
WERNER.
En effet,--pour un paysan.
JOSÉPHINE.
Eh quoi! le gentilhomme ne peut-il rendre grâce au refuge dont ses premières habitudes de délicatesse lui font un besoin plus vif que pour le paysan, quand un reflux de fortune les pousse tous les deux au milieu des écueils de la vie?
WERNER.
Ce n'est pas cela, tu le sais; nous avons supporté tout, je ne dirai pas avec patience (du moins pour ce qui me regarde)--mais enfin, nous l'avons supporté.
JOSÉPHINE.
Eh bien!
WERNER.
Quelque chose de plus fort que nos tourmens sensibles (et cependant, ils étaient assez grands pour nous ronger le cœur), une chose m'a souvent affecté, et maintenant plus que jamais. Tu t'en souviens, quand une longue maladie vint me saisir sur cette frontière désolée, quand elle me ravit, non-seulement mes forces, mais encore mes moyens de vivre; quand elle nous enleva--Non, écartons ces idées. --Mais enfin, avec cet objet, je serais heureux; tu serais également heureuse; je soutiendrais la splendeur de mon rang,--mon nom, le nom de mon père, et plus que tout cela--
JOSÉPHINE, l'interrompant.
Mon fils,--notre fils,--notre Ulric serait encore dans mes bras, il satisferait l'avidité d'une mère. Depuis douze ans, grands dieux!... alors, il n'en avait que huit: il était beau, il doit l'être encore plus aujourd'hui. Mon Ulric! mon enfant adoré!
WERNER.
J'ai été bien souvent le jouet de la fortune; mais aujourd'hui elle m'a réduit au point de ne plus rien attendre d'elle:--malade, pauvre, abandonné.
JOSÉPHINE.
Abandonné! mon cher Werner?
WERNER.
Ou, ce qui est pis,--enveloppant tout ce que j'aime dans cette situation plus horrible que l'isolement. Seul, je serais mort, j'aurais une tombe ignorée, et tout serait fini.
JOSÉPHINE.
Et je ne t'aurais pas survécu; mais, je t'en conjure, reprends courage. Nous luttons depuis long-tems; et ceux qui savent résister à la fortune finissent par la convertir, ou du moins la lasser; ils trouvent le vent favorable, ou cessent de souffrir les tempêtes. Du courage, mon ami:--notre enfant nous sera rendu.
WERNER.
Nous le touchions: nous retrouvions tout ce qui pouvait nous faire oublier les chagrins passés;--et puis tout perdre encore une fois!
JOSÉPHINE.
Nous n'avons rien perdu.
WERNER.
Ne sommes-nous pas dans la dernière misère?
JOSÉPHINE.
Nous ne fûmes jamais riches.
WERNER.
Et j'étais né pour la richesse, les honneurs et la puissance; je les ai connus, j'ai appris à les aimer, hélas! et à en abuser; le ressentiment de mon père me les a fait perdre dans ma bouillante jeunesse, et de longues souffrances ont assez puni mes premiers excès. La mort de mon père m'ouvrit de nouveau la carrière, mais je la trouvai pleine d'embûches. Ce parent insinuant et sévère, qui si long-tems avait fixé sur moi un regard inquiet, comme le serpent sur le tremblant oiseau, ce parent était devenu le maître de mes droits, le possesseur d'un domaine qui lui donnait le rang de prince.
JOSÉPHINE.
Qui sait? notre fils a pu revenir près de son aïeul, et plaider avec succès ta cause.
WERNER.
Vaine espérance. Depuis le jour qu'en disparaissant, tout-à-coup d'auprès de lui il a semblé vouloir partager mes premières fautes, rien ne nous a révélé son sort. Je l'avais laissé près de son aïeul, en faisant promettre à ce dernier que son ressentiment s'arrêterait à la troisième génération: mais le ciel semble avoir réclamé sa redoutable prérogative; il a voulu punir dans mon enfant les torts et les folies de son père.
JOSÉPHINE.
Il faut avoir meilleur espoir:--du moins avons-nous, jusqu'à présent, trompé la longue persécution de Stralenheim.
WERNER.
Nous ne le craindrions plus sans cette faiblesse fatale, plus fatale qu'une maladie mortelle, puisqu'au lieu de la vie elle détruit la seule consolation de la vie. En ce moment même, je me sens rongé par les inquiétudes que me donne cet avide antagoniste;--et que sais-je s'il ne nous a pas traqués jusqu'ici?
JOSÉPHINE.
Il ne t'a jamais vu; et les espions qui si long-tems te surveillèrent t'ont laissé à Hambourg. Notre voyage imprévu et ce changement de nom nous mettent à l'abri de toute surprise: personne ici ne soupçonne que nous puissions être différens de ce que nous paraissons.
WERNER.
De ce que nous paraissons! de ce que nous sommes:--malades, mendians, sans espérance.--Ah! ah! ah!
JOSÉPHINE.
Hélas! que ce rire est amer!
WERNER.
Qui reconnaîtrait, sous cette forme, la grande âme du fils d'une noble race? qui, sous ces guenilles, l'héritier d'une principauté? qui, dans ces yeux malades et abattus, l'orgueil du rang et de la naissance? dans ces joues creuses et sur ce front traversé par les stigmates de la famine, le seigneur des châteaux où chaque jour sont fêtés des milliers de feudataires?
JOSÉPHINE.
Vous n'avez pas songé à toutes ces peines terrestres, Werner, quand vous daignâtes choisir pour épouse la fille étrangère d'un pauvre exilé.
WERNER.
Une fille de proscrit et un fils déshérité, le mariage était assorti; mais alors j'avais l'espérance de te rendre un jour à l'état pour lequel nous étions nés tous les deux. La famille de ton père était noble bien que déchue, et, par son origine, elle était digne de s'allier à la nôtre.
JOSÉPHINE.
Votre père ne pensait pas ainsi, bien qu'il fût noble; mais si ma naissance seule m'eût permis d'aspirer à votre main, j'aurais dû ne l'estimer encore que ce qu'elle valait.
WERNER.
Et, à tes yeux, que valait-elle?
JOSÉPHINE.
Tout ce qu'elle a fait pour nous:--rien.
WERNER.
Comment, rien!
JOSÉPHINE.
Pis encore: dès le commencement, elle devint le cancer dévorant de ton cœur. Sans elle, nous aurions accueilli la pauvreté comme des millions d'hommes la supportent, avec une joyeuse insouciance; sans elle, sans ces fantômes de féodale grandeur, tu aurais gagné chaque jour ton pain, comme la multitude le gagne: ou si l'état d'artisan t'eût paru trop peu relevé, le commerce, que sais-je? toutes les autres ressources sociales eussent corrigé les torts de la fortune à ton égard.
WERNER, avec ironie.
Et j'eusse été quelque bourgeois anséatique? excellent!
JOSÉPHINE.
Quoi que tu puisses avoir été, tu es pour moi ce que nulle destinée, humble ou élevée, ne saurait changer: le premier choix de mon cœur. Noblesse, espérances, orgueil, je n'avais alors rien vu dans toi, rien que tes douleurs. Elles durent encore laisse-moi les adoucir ou les partager; et quand elles auront fini, je pourrai finir moi-même avec elles ou avec toi!
WERNER.
Mon bon ange! et c'est ainsi que je t'ai toujours trouvée: aussi jamais la violence, ou plutôt la faiblesse de mon caractère, ne m'inspira contre toi et les tiens une pensée injurieuse. Non, tu n'as pas à te reprocher mon sort: les dispositions de ma jeunesse m'auraient fait perdre l'empire du monde, s'il eût été mon patrimoine. Mais aujourd'hui, puni, humilié, anéanti, j'ai appris à me connaître moi-même;--et voir tout enlevé à notre enfant, à toi! Va, crois-moi: quand, à vingt-deux ans, mon père me chassa de la maison de mes pères, moi, le dernier rejeton d'un millier de héros, je ne maudis pas mon sort, mais celui de mon fils, de la mère de mon fils, arrachés, sans l'avoir mérité, aux avantages que mes fautes avaient laissé échapper. Et pourtant alors mes passions étaient autant de serpens rongeurs qui se repliaient autour de moi comme ceux de la Gorgone.
(On entend heurter à la porte.)
JOSÉPHINE.
Écoutez!
WERNER.
On frappe!
JOSÉPHINE.
Qui peut venir à cette heure de repos? nous avons rarement des visiteurs.
WERNER.
Et ceux qui visitent les pauvres ne viennent que pour les appauvrir encore. Bien! je suis préparé.
(Werner porte la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)
JOSÉPHINE.
Oh! ne prends pas cet air farouche; je vais à la porte: il ne peut y avoir personne dans cette solitude froide et désolée:--les déserts seuls peuvent défendre l'homme de ses semblables. (Elle va à la porte.)
(Entre Idenstein.)
IDENSTEIN.
Bon soir à ma belle hôtesse et à mon digne--quel est votre nom, mon ami?
WERNER.
Vous êtes bien hardi de le demander!
IDENSTEIN.
Hardi? en effet, je frémis. À l'air dont vous regardez, il semble que je vous demande quelque chose de mieux que votre nom.
WERNER.
De mieux, monsieur!
IDENSTEIN.
De mieux ou de pire, comme le mariage; que vous dirai-je? Vous avez été, depuis un mois, reçu comme un hôte dans le palais du prince--(à la vérité, son altesse l'avait résigné, depuis douze ans, aux rats et aux revenans;--mais encore, est-ce un palais);--vous avez, dis-je, été notre locataire; et jusqu'à présent nous ignorons votre nom.
WERNER.
Mon nom est Werner.
IDENSTEIN.
Beau nom; le plus digne que raison de commerce puisse jamais porter. J'ai un cousin dans le lazaret de Hambourg, qui a épousé une femme portant le même nom: c'est un officier de confiance, aide-chirurgien (ayant l'espoir de l'être un jour en titre), et qui, dans les affaires, a fait des miracles. Ne seriez-vous pas parent de mon parent?
WERNER.
Des vôtres?
JOSÉPHINE.
Oui, oui, nous le sommes, mais de loin. (Bas à Werner.) Ne pourriez-vous flatter l'humeur de ce grossier personnage, jusqu'à ce que nous ayons su ses projets?
IDENSTEIN.
Ah! je m'en doutais; déjà je sentais dans mon cœur des mouvemens de tendresse.--Que voulez-vous, mon cousin, le sang n'est pas de l'eau. Donnez-nous donc un peu de vin, et buvons à plus ample connaissance: les parens doivent être des amis.
WERNER.
Vous me semblez avoir déjà suffisamment bu; et si vous êtes d'un autre avis, je n'ai pas de vin à vous offrir; autrement, il serait à vous. D'ailleurs, vous le savez, ou devriez le savoir: je suis pauvre et malade, et vous ne sentez pas que j'aurais besoin d'être seul? Mais enfin, qui vous amène ici?
IDENSTEIN.
Comment! et qui pourrait m'amener ici?
WERNER.
Je l'ignore, quoique je devine sans effort celui qui pourra bien vous en chasser.
JOSÉPHINE, bas.
Contiens-toi, cher Werner.
IDENSTEIN.
Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé?
JOSÉPHINE.
Comment le saurions-nous?
IDENSTEIN.
La rivière est débordée.
JOSÉPHINE.
Hélas! nous ne le savons que trop: depuis cinq jours c'est là ce qui nous retient ici.
IDENSTEIN.
Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui voulait passer le fleuve, en dépit du courant et de ses trois postillons, s'est noyé devant le gué, avec cinq chevaux de poste, un singe, un mâtin et un valet.
JOSÉPHINE.
Pauvres gens! en êtes-vous bien sûr?
IDENSTEIN.
Oui, pour ce qui est du singe, du valet et de l'attelage; mais nous ne savons pas encore si son excellence est ou non morte. Ces nobles sont difficiles à noyer, comme il convient à des hommes en place; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a avalé assez de l'Oder pour crever deux paysans. En ce moment, deux voyageurs, l'un Saxon, l'autre Hongrois, qui, à leurs propres risques, l'ont tiré de la rivière, ont envoyé demander un logement ou une tombe, suivant qu'ils se trouveront avoir pêché un vivant ou un mort.
JOSÉPHINE.
Et où prétendez-vous les recevoir? ici, je suppose, si nous pouvons nous y prêter:--dites le mot.
IDENSTEIN.
Ici? non; mais dans l'appartement du prince lui-même, comme il convient à un hôte illustre. Il est humide, sans doute, n'ayant pas été habité depuis douze ans; mais comme le seigneur vient d'un endroit plus humide, il est probable qu'il n'y prendra pas de froid, supposé qu'il puisse encore le sentir:--et dans le cas contraire, il sera encore logé moins commodément ce soir. J'ai fait disposer du feu et tout ce qu'il fallait, pour le pis-aller,--c'est-à-dire, dans le cas où il vivrait encore.
JOSÉPHINE.
Le pauvre homme! je le souhaite de tout mon cœur.
WERNER.
Intendant, ne l'avez-vous pas entendu nommer? (Bas à sa femme.) Retirez-vous, ma Joséphine, je vais sonder le nigaud.
(Joséphine sort.)
IDENSTEIN.
Son nom? oh! seigneur! Et qui sait s'il a maintenant un nom ou s'il n'en a pas? On peut encore le lui demander, s'il peut, de son côté, répondre; autrement, on n'a qu'à prendre le nom de son héritier pour son épitaphe. Mais précisément à cette heure, vous me querelliez pour avoir demandé un nom?
WERNER.
En effet; oui, je m'en souviens: vous parlez en homme sage.
(Entre Gabor.)
GABOR.
Si je suis indiscret, je demande--
IDENSTEIN.
Il n'y a pas d'indiscrétion. Voilà le palais; cet homme est un étranger comme vous-même. Faites, je vous prie, comme chez vous. Mais où est son excellence, et comment se porte-t-elle?
GABOR.
Humidement et faiblement; mais le péril est passé. Il s'est arrêté pour changer de vêtemens, dans une chaumière, où j'ai moi-même troqué les miens pour ceux-ci: il est presque revenu de son terrible bain, et dans un instant il sera ici.
IDENSTEIN.
Holà! par ici! arrivez, Herman, Weltbourg, Péter, Conrad! (Il donne des ordres à plusieurs valets qui entrent.) Un seigneur couchera ici cette nuit;--voyez à ce que tout soit en ordre dans la chambre de damas:--chauffez le poële.--Moi, je me charge de la cave,--et Mme Idenstein (étrangers, c'est mon épouse) fournira ce qui est nécessaire pour garnir le lit; car, à dire vrai, il y a, dans les coffres du palais, une merveilleuse disette sous ce rapport, depuis que son altesse l'a quitté, il y a une douzaine d'années. Mais son excellence soupera sans doute?
GABOR.
Ma foi, je ne puis le dire; je crois que l'oreiller lui plaira mieux que la table, après le plongeon qu'il a fait dans votre rivière. Mais dans la crainte que vous ne soyez obligé de jeter vos viandes, je prétends souper moi-même; et j'ai là, dehors, un ami qui fera honneur à votre bonne chère, avec un appétit de voyageur.
IDENSTEIN.
Êtes-vous bien sûr que son excellence--mais son nom, quel est-il?
GABOR.
Je l'ignore.
IDENSTEIN.
Et pourtant vous lui avez sauvé la vie.
GABOR.
J'ai aidé mon ami à le faire.
IDENSTEIN.
Cela est bien singulier! sauver la vie d'un homme qu'on ne connaît pas.
GABOR.
Nullement; il y en a que je connais fort bien, et pour lesquels je ne prendrais pas la même peine.
IDENSTEIN.
Bon ami, je vous prie, de quel pays êtes-vous?
GABOR.
Je suis Hongrois par ma famille.
IDENSTEIN.
Que l'on appelle?
GABOR.
Peu importe.
IDENSTEIN, à part.
Tout le monde, je crois, est devenu anonyme, puisque personne ne veut me dire comment il s'appelle! (Haut.) Mais, je vous prie, son excellence a-t-elle une grande suite?
GABOR.
Convenable.
IDENSTEIN.
Combien de gens?
GABOR.
Je ne les ai pas comptés. Nous nous trouvions ici par accident, et précisément à tems pour le tirer de sa voiture par la portière.
IDENSTEIN.
Vous êtes bien heureux: combien je donnerais pour sauver la vie à un grand personnage! Vous aurez certainement pour récompense une très-grosse somme.
GABOR.
Peut-être.
IDENSTEIN.
Allons! à quoi l'estimez-vous?
GABOR.
Je ne me suis pas encore mis en vente. Pour le moment, ma plus douce récompense serait un verre de votre Hochheimer, un verre frais, entouré de grappes vermeilles et de joyeuses devises, rempli des plus vieux trésors de votre cellier. En récompense, si jamais vous courez le risque d'être noyé (bien que, de toutes les morts, celle-ci semble la moins faite pour vous), je vous promets de vous tirer de l'eau pour rien. Allons, mon ami, songez-y bien, chaque gorgée que je vais avaler sauvera d'une vague votre tête.
IDENSTEIN, à part.
Je n'aime pas beaucoup cet homme-là:--il est discret et altéré, deux points qui ne me conviennent guère. Il faut pourtant lui donner du vin; s'il ne le fait pas bavarder, la curiosité m'empêchera de dormir toute la nuit.
(Idenstein sort.)
GABOR, à Werner.
Ce maître des cérémonies est, je présume, l'intendant du palais? Bel édifice, quoiqu'en ruines.
WERNER.
L'appartement destiné à celui que vous venez de sauver conviendra mieux à un hôte malade.
GABOR.
En ce cas, je m'étonne que vous ne l'occupiez pas, car votre santé paraît délicate.
WERNER, avec impatience.
Monsieur!
GABOR.
Veuillez me pardonner: vous aurais-je en quelque chose offensé?
WERNER.
Non; mais enfin nous sommes étrangers l'un à l'autre.
GABOR.
C'est là précisément l'ennui que je voulais diminuer: il me semble que notre hôte affairé nous a dit que vous étiez ici par hasard et en passager, comme nous sommes, mon compagnon et moi.
WERNER.
Effectivement.
GABOR.
Alors, comme nous ne nous sommes jamais vus, et que peut-être nous ne nous reverrons jamais, j'avais pensé à égayer ce vieux donjon, en vous priant de partager la chère de mes compagnons et de moi-même.
WERNER.
Excusez-moi, je vous prie; ma santé--
GABOR.
À votre aise. J'ai été soldat, et peut-être mes manières sont-elles impolies.
WERNER.
Moi aussi, j'ai servi; et je puis demander à ce titre quelqu'indulgence.
GABOR.
À quel service? celui de l'empereur?
WERNER, avec vivacité et en s'interrompant.
J'ai commandé,--non,--je veux dire j'ai servi; mais il y a longues années: c'était quand la Bohême leva, pour la première fois, l'étendard contre l'Autriche.
GABOR.
Eh bien, tout cela est fini, la paix a rendu quelques milliers de braves compagnons à un genre de vie plus commode, et, à vrai dire, quelques-uns ont pris le chemin et les moyens les plus courts.
WERNER.
Lesquels?
GABOR.
Ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main. La Silésie et les forêts de la Lusace sont occupées par des bandes de vieilles troupes, qui lèvent sur la contrée la solde de leur service. Les châtelains se renferment dans leurs murailles,--car toute excursion pourrait être fatale à vos riches comtes ou à vos fiers barons. Pour moi, ce qui me rassure, c'est que, dans ma course errante, il me reste peu de chose à perdre.
WERNER.
Et à moi--rien.
GABOR.
C'est encore plus sûr. Vous fûtes, dites-vous, soldat?
WERNER.
Je l'ai été.
GABOR.
Vous me semblez l'être encore. Tous les soldats sont ou doivent être camarades, même étant ennemis. Nos épées une fois tirées doivent se croiser, et nos machines se diriger d'un cœur vers l'autre; mais quand un moment de trêve, de paix, ou ce que vous voudrez, repousse le fer dans le fourreau et éteint l'étincelle de nos mousquets, nous ne sommes plus que des frères. Vous êtes pauvre et souffrant,--moi, je ne suis pas riche, mais je me porte bien, et je ne manque de rien dont je ne puisse facilement me passer; vous paraissez dépourvu de cela (faisant sonner une bourse)--eh bien, voulez-vous partager?
WERNER.
Qui vous a dit que je fusse un mendiant?
GABOR.
Vous, vous-même, en m'apprenant que vous étiez soldat, en tems de paix.
WERNER, le regardant avec inquiétude.
Ne me connaissez-vous pas?
GABOR.
Je ne connais personne, pas même moi: comment connaîtrais-je un homme que je n'avais jamais vu il y a une demi-heure?
WERNER.
Je vous remercie, monsieur. Votre offre est noble, quand vous la feriez à un ami; elle est généreuse, à l'égard d'un étranger inconnu, mais elle est peut-être indiscrète. Recevez-en toutefois mes remerciemens. J'ai tout du mendiant, excepté la profession; mais quand je demanderai, ce sera près de celui qui le premier m'offrit ce que l'on refuse si souvent à ceux qui le sollicitent. Veuillez m'excuser.
(Il sort.)
GABOR, seul.
Il a l'air d'un honnête homme, malgré cet accablement que la peine ou le plaisir infligent aux plus braves gens du monde, et qui les arrache à la vie long-tems avant l'époque fixée par la nature. J'en connais peu de plus ombrageux; mais, il semble avoir vu de meilleurs jours, comme tous ceux, à peu près, qui en ont vu plus de deux. Mais voici notre respectable intendant, avec du vin; ma foi, en faveur de la coupe, je ferai grâce à l'échanson.
(Entre Idenstein.)
IDENSTEIN.
Le voilà! le superfin! il n'a que vingt années d'âge.
GABOR.
Belle époque pour des jeunes femmes et le vin! Quel malheur que de ces deux bonnes choses l'âge perfectionne l'une et flétrisse l'autre. À pleins bords!--c'est pour la santé de notre hôtesse,--votre charmante femme. (Il prend le verre)
IDENSTEIN.
Charmante!--Je crains bien que vous ne sachiez pas mieux juger du vin que de la beauté; pourtant, je vous ferai raison.
GABOR.
N'est-ce pas cette jolie femme que je rencontrai dans la salle voisine, et qui me rendit le plus gracieux salut, avec un air, un maintien et des yeux mille fois mieux placés dans ce palais aux jours de sa splendeur (bien que par ses vêtemens, elle parût mieux en harmonie avec son délabrement actuel): n'est-ce pas elle qui est votre femme?
IDENSTEIN.
Je le voudrais bien! mais vous vous trompez:--c'est la femme de l'étranger.
GABOR.
On pourrait la prendre pour celle d'un prince: le tems l'a bien effleurée, mais elle a conservé encore une grande beauté, et surtout une grande dignité.
IDENSTEIN.
C'est là, pour la beauté du moins, ce que je ne puis dire de Mme Idenstein: quant à la majesté, elle en a peut-être gardé quelques attributs;--mais n'y pensons pas.
GABOR.
Je le veux bien. Quel peut donc être cet étranger? son extérieur aussi paraît au-dessus de sa fortune.
IDENSTEIN.
En cela, je suis d'un autre avis. Il est pauvre comme Job, et il n'a pas sa patience; et pour ce qu'il est, ou peut se rapporter à lui, à l'exception de son nom (encore, ne l'ai-je appris que cette nuit), je l'ignore entièrement.
GABOR.
Mais comment est-il venu ici?
IDENSTEIN.
Dans la plus vieille et la plus misérable calèche; il y a un mois de cela, et aussitôt il tomba malade, et fut sur le point de mourir: il aurait mieux fait.
GABOR.
Que de bonté et de candeur!--Mais pourquoi?
IDENSTEIN.
Pourquoi? Qu'est-ce donc que la vie sans le vivre? il n'a pas un sou.
GABOR.
En ce cas, je suis étonné qu'une personne d'une prudence aussi incontestable puisse admettre dans cette noble demeure des hôtes aussi misérables.
IDENSTEIN.
Vous avez raison; mais vous savez, la pitié fait commettre bien des folies. D'ailleurs, ils avaient alors quelques valeurs, qui, jusqu'à présent, ont suffi pour payer leur loyer. J'ai pensé qu'ils pouvaient se trouver aussi bien logés ici qu'à la petite taverne, et je leur ai donné la clef de quelques-unes des plus vieilles salles. Ils en renouvelleront l'air aussi long-tems du moins qu'ils pourront payer leur bois de chauffage.
GABOR.
Les pauvres gens!
IDENSTEIN.
Oh, oui! excessivement pauvres.
GABOR.
Et cependant peu faits à l'indigence, si je ne me trompe. Vers quel point se dirigeaient-ils?
IDENSTEIN.
Le ciel le sait; à moins que ce ne fût vers le ciel même. Il y a quelques jours, c'était le voyage que Werner semblait vouloir faire.
GABOR.
Werner! j'ai entendu ce nom, mais il est peut-être supposé.
IDENSTEIN.
Cela est vraisemblable; mais, écoutons: c'est un bruit de voitures, de voix, et la lueur de torches au dehors. Son excellence arrive, on n'en peut douter; il faut que je sois à mon poste. Ne voulez-vous pas m'accompagner pour l'aider à sortir de voiture, et lui présenter vos humbles devoirs à la portière?
GABOR.
Je l'ai tiré de cette voiture quand il aurait donné volontiers une baronnie ou un comté pour défendre son cou de la rivière menaçante: il a maintenant assez de valets. Ils étaient là tous à se battre les flancs sur le rivage, et à crier: Au secours! mais ils n'en offraient aucun. C'est alors que j'ai présenté mes devoirs, comme vous dites; présentez maintenant les vôtres. Allons, sortez! allez vous courber et ramper devant lui.
IDENSTEIN.
Ramper! mais je pourrais perdre l'occasion...--La peste l'étouffe! il sera ici avant que je ne sois là-bas.
(Il sort à la hâte.--Werner rentre.)
WERNER, à part.
J'ai entendu un bruit de voitures et de plusieurs voix. Comme maintenant tous les sons se confondent dans ma tête! (Apercevant Gabor.) Encore ici! Ne serait-ce pas un espion de mes persécuteurs! Son offre franche et soudaine, et à l'égard d'un étranger, semble trahir un ennemi secret; des amis ne sont pas aussi empressés.
GABOR.
Vous paraissez distrait: le tems n'est pourtant pas favorable à la méditation. Ces vieilles murailles vont devenir bruyantes. Le baron, comte, ou tout ce que peut être ce noble demi-noyé, vient d'arriver ici; et les rares habitans de ce triste village montrent pour lui beaucoup plus de respect que n'en témoignèrent les élémens.
IDENSTEIN, en dehors.
Par ici,--par ici, votre excellence;--prenez garde, l'escalier est un peu sombre, et tant soit peu fatigué: si nous avions prévu l'arrivée d'un hôte aussi illustre...--Je vous en prie, monseigneur, prenez mon bras.
(Entrent Stralenheim, Idenstein et valets, les uns, de ce dernier; les autres, attachés au domaine dont Idenstein est intendant.)
STRALENHEIM.
Arrêtons un instant ici.
IDENSTEIN, aux valets.
Vite un fauteuil! Allons, drôles!
(Stralenheim s'asseoit.)
WERNER, à part.
C'est lui.
STRALENHEIM.
Je suis mieux à présent. Quels sont ces étrangers?
IDENSTEIN.
Avec votre permission, mon bon seigneur, l'un d'eux prétend qu'il n'est pas étranger.
WERNER, avec vivacité.
Qui dit cela? (Tous le regardent avec étonnement.)
IDENSTEIN.
Oh! mon Dieu! personne ne parle de vous, ni à vous;--mais il y a ici quelqu'un (montrant Gabor) que son excellence aimera sans doute à reconnaître.
GABOR.
Je ne prétends pas fatiguer sa noble mémoire.
STRALENHEIM.
Je soupçonne que c'est l'un des étrangers aux secours desquels je dois la vie. Et celui-ci, (montrant Werner) n'est-ce pas l'autre? Mon état de faiblesse, quand on me secourut, doit me servir d'excuse, si j'ignore encore le nom de ceux à qui je dois tant.
IDENSTEIN.
Lui!--non, monseigneur! il a plutôt besoin d'aide qu'il ne pourrait en donner. C'est un pauvre diable, malade, harassé de fatigue, et qui s'est dernièrement levé d'un lit dont il n'espérait plus sortir vivant.
STRALENHEIM.
Je croyais qu'ils étaient deux.
GABOR.
Ils l'étaient en effet, de compagnie; mais pour le service rendu à votre seigneurie, il ne faut l'attribuer qu'à un seul, et il est absent. C'est lui dont le bras vous fut principalement utile: le hasard avait voulu qu'il se trouvât le premier. Mes intentions étaient les mêmes; mais sa jeunesse et sa vigueur ne m'ont presque rien laissé à faire. Ainsi, n'allez pas perdre vos remerciemens sur moi: je n'ai été que le second empressé d'un chef plus illustre.
STRALENHEIM.
Mais où est-il?
UN VALET.
Monseigneur, il s'est arrêté où votre excellence a pris une heure de repos, et il a dit qu'il serait ici dans la soirée.
STRALENHEIM.
En l'attendant, je ne puis qu'exprimer mes remerciemens, ensuite--
GABOR.
Je ne demande rien de plus, et c'est tout au plus si j'en mérite autant. Quant à mon camarade, il répondra pour lui.
STRALENHEIM, à part, après avoir fixé les yeux sur Werner.
C'est impossible! cependant, il faut s'en assurer. Il y a vingt ans que mes yeux ne l'ont vu; et bien que mes agens n'aient pas cessé de le surveiller, j'ai dû, par politique, avoir l'air de le négliger, pour ne pas lui donner le moindre soupçon de mes plans. Pourquoi faut-il que j'aie laissé à Hambourg ceux qui m'auraient fait connaître si c'est réellement lui? Je croyais, jusqu'à présent, être seigneur de Siégendorff; j'étais parti à la hâte; mais les élémens eux-mêmes semblent lutter contre moi, et ce dernier accident peut me retenir ici prisonnier jusqu'à--(Il s'arrête, regarde encore Werner, et reprend:) Il faut observer cet homme. Si c'est lui, il est tellement changé, que son père, sortant aujourd'hui du tombeau, passerait sans le reconnaître. Soyons sur nos gardes, une erreur pourrait tout perdre.
IDENSTEIN.
Votre seigneurie semble pensive. Ne désirez-vous pas avancer?
STRALENHEIM.
La fatigue passée peut en ce moment faire prendre le change, et donner à mes traits l'apparence de la réflexion. Je voudrais reposer.
IDENSTEIN.
L'appartement du prince est déjà disposé, précisément comme il l'était autrefois pour le prince, dans sa première splendeur. (À part.) Les meubles sont un peu déchirés, un peu humides; mais à la lumière, ils sont encore assez beaux. Et je pense que vingt écartelures sous un dais suffisent bien pour un sang illustre comme le vôtre. Quel mal, d'ailleurs, de vous faire reposer une fois sur un lit comparable à celui où vous reposerez un jour à jamais?
STRALENHEIM, se levant, et se tournant vers Gabor.
Bon soir, braves gens! Monsieur, j'espère bien ce soir récompenser plus convenablement vos services. En attendant, je désire avoir avec vous, dans mon appartement, un instant d'entretien.
GABOR.
Je vous suis.
STRALENHEIM. Il s'arrête après quelques pas, et s'adressant à Werner:
Ami!
WERNER.
Monsieur!
IDENSTEIN.
Grand dieu! monsieur. Pourquoi donc ne dites-vous pas sa seigneurie, ou son excellence? Monseigneur, je vous en prie,--excusez le défaut d'éducation de ce pauvre homme. Il n'a pas été habitué à voir de grands personnages.
STRALENHEIM.
Taisez-vous, intendant.
IDENSTEIN.
Oh! que je suis absurde!
STRALENHEIM, à Werner.
Êtes-vous ici depuis long-tems?
WERNER.
Long-tems?
STRALENHEIM.
Je désire une réponse, non pas un écho.
WERNER.
Vous pouvez demander l'un et l'autre à ces murailles: je n'ai pas l'habitude de répondre à ceux que je ne connais pas.
STRALENHEIM.
Vraiment! Vous pourriez toutefois répliquer avec politesse à ce qu'on vous demande avec bienveillance.
WERNER.
Quand j'aurai la preuve de cette bienveillance, j'aurai soin d'y répondre par la mienne.
STRALENHEIM.
Vous avez été, à ce que dit l'intendant, retardé par l'effet d'une maladie.--Si je pouvais vous aider,--voyageant du même côté...
WERNER, avec vivacité.
Je ne voyage pas du même côté.
STRALENHEIM.
Comment le savez-vous avant de connaître ma route?
WERNER.
Parce qu'il n'y a qu'une route que le riche et le pauvre puissent faire ensemble. Vous êtes éloigné de ce chemin redouté pour quelques heures encore, et moi pour quelques jours; jusque-là, notre course doit être séparée, bien qu'elle tende au même but.
STRALENHEIM.
Votre langage est au-dessus de votre état.
WERNER, avec amertume.
Ah! l'est-il?
STRALENHEIM.
Ou du moins au-dessus de votre costume.
WERNER.
Je me félicite de ce qu'il n'est pas au-dessous, comme cela quelquefois arrive aux hommes d'un extérieur pompeux. Mais, enfin, que prétendez-vous de moi?
STRALENHEIM, interdit.
Moi?
WERNER.
Oui, vous? Vous ne me connaissez pas; vous m'interrogez, et vous paraissez surpris de ce que, ne connaissant pas mon interrogateur, je ne lui réponds pas. Expliquez ce que vous voulez, et je verrai si je dois ou non vous donner satisfaction.
STRALENHEIM.
Je ne prévoyais pas que vous eussiez des motifs de réserve.
WERNER.
Bien des gens en ont, cependant. N'avez-vous pas les vôtres?
STRALENHEIM.
Non; aucun qui puisse intéresser un étranger.
WERNER.
Pardonnez donc à un étranger inconnu et défiant de lui-même, s'il souhaite demeurer tel auprès d'un homme qui ne peut rien avoir de commun avec lui.
STRALENHEIM.
Monsieur, je ne prétends pas contrarier vos sentimens, quelqu'injustes qu'ils soient. Je ne voulais que vous rendre service.--Bon soir! montrez-moi le chemin, intendant! (À Gabor.) Vous voulez bien m'accompagner, monsieur?
(Sortent Stralenheim, Gabor, Idenstein et les domestiques.)
WERNER, seul.
C'est lui! me voilà dans ses filets! Avant de quitter Hambourg, et quand je vins sur la frontière, Giulio, son dernier secrétaire, m'avertit qu'il avait obtenu de l'électeur de Brandebourg un mandat d'arrêt contre Kruitzner (le nom qu'alors je portais). Je ne dus la conservation de ma liberté qu'aux franchises de la ville.--Cependant, insensé que je fus! je m'éloignai de ses murs. J'espérais que cet humble habit et cette route perdue donneraient le change à ses limiers, las de me poursuivre. Maintenant, que faire? Il ne connaît pas mes traits; l'instinct de la crainte seul a pu me le faire découvrir, après vingt ans: ajoutez que nos rapports de jeunesse avaient toujours été très-rares et d'une extrême froideur. Voilà donc pour lui! Quant au Hongrois, je devine le motif de sa franchise: oui, c'est évidemment un instrument, un espion de Stralenheim, chargé de me sonder et de s'assurer de ma personne.--Et sans ressources! pauvre, malade, emprisonné par une rivière gonflée, impraticable, même pour le riche, en dépit de tous ses moyens ordinaires d'écarter les dangers.--Quel espoir peut-il me rester? ma position, il n'y a qu'une heure, me semblait désespérée; comparée à celle-ci, l'heure passée était un paradis. Encore un jour, et je suis découvert.--Quand je touche enfin aux honneurs, à l'héritage qui m'est dû! quand quelques grains d'or me suffiraient pour assurer ma fuite!
(Idenstein et Fritz entrent et conversent ensemble.)
FRITZ.
Sur-le-champ.
IDENSTEIN.
C'est impossible, vous dis-je.
FRITZ.
Il faut pourtant l'essayer. Si le courrier manque, vous en enverrez d'autres, jusqu'à ce que la réponse du commandant nous arrive.
IDENSTEIN.
Je ferai ce que je pourrai.
FRITZ.
Songez bien à n'épargner aucune peine: vous en recevrez dix fois le prix.
IDENSTEIN.
Le baron est-il retiré pour reposer?
FRITZ.
Il s'est jeté dans un grand fauteuil, devant le feu, et il y sommeille. Il a même défendu qu'on le dérangeât avant onze heures, moment qu'il a choisi pour se mettre au lit.
IDENSTEIN.
Avant qu'une heure se passe, je ferai de mon mieux pour le servir.
FRITZ.
N'oubliez pas!
(Fritz sort.)
IDENSTEIN.
Le diable emporte les grands seigneurs! ils croient tout fait pour eux. Ne faut-il pas, à présent, que je fasse sortir une demi-douzaine de frileux vassaux de leurs grabats, et que je les lance, au péril de leur vie, sur la rivière, dans la direction de Francfort? Il me semble pourtant que le baron, par sa propre expérience, devrait avoir appris à comprendre les dangers d'une pareille course; mais non: il le faut, et tout est dit. (Apercevant Werner.) Comment donc? Êtes-vous là, maître Werner?
WERNER.
Vous avez quitté bien vite votre hôte illustre.
IDENSTEIN.
Oui.--Il sommeille; et l'on dirait qu'il ne veut laisser dormir personne. Voici un paquet qu'il faut, à tout prix et à tout risque, envoyer au commandant de Francfort. Mais je n'ai pas de tems à perdre: bonne nuit.
(Idenstein sort.)
WERNER.
«À Francfort!»--fort bien:--oui, le commandant. L'orage se forme: cela s'accorde parfaitement avec les premières démarches et les froids calculs du démon qui s'interpose entre la maison de mon père et moi. Il n'y a plus à en douter: il demande, dans cette lettre, un détachement pour me conduire dans quelque fort secret.--Mais plutôt que de... (Werner jette les yeux autour de lui, et saisit avec avidité un couteau laissé dans un coin sur une table.) Maintenant, du moins, je suis maître de moi! Écoutons!--le bruit des pas! Qui me garantit que Stralenheim attendra seulement l'arrivée de la force publique, sur laquelle il compte pour autoriser son usurpation? Que je lui sois suspect, rien de plus évident. Je suis seul, il est entouré d'une suite nombreuse; je suis faible, il est redoutable par son or, ses auxiliaires, son autorité, son rang; je n'ai pas de nom, ou si j'avoue le mien, il doit hâter ma perte, tant que je n'aurai pas gagné mes domaines; il se pavane de ses titres, et, en effet, ils imposent bien autrement à ces obscurs et grossiers paysans, qu'ils ne le feraient partout ailleurs.--Écoutons! plus près encore! Gagnons le passage secret, qui communique avec le--mais non! tout est silencieux,--mon imagination seule--Nous voici dans cet intervalle de calme qui sépare l'éclair des éclats de la foudre.--Mais gardons-nous d'inquiéter mon ame sur toute l'étendue de ses dangers. Je vais m'avancer pour voir si personne n'a découvert le passage dans lequel j'espère. Au pis-aller, il pourra me servir de secret asile pendant quelques heures.
(Il entr'ouvre un panneau, et sort en le refermant derrière lui:--Entrent Gabor et Joséphine.)
GABOR.
Où est donc votre mari?
JOSÉPHINE.
Ici, je pense. Je l'ai laissé dans la chambre, il n'y a que peu de tems. Au reste, ces salles ont beaucoup d'issues, et peut-être est-il sorti dans la compagnie de l'intendant.
GABOR.
Le baron Stralenheim a fait à l'intendant une foule de questions sur votre époux, et, franchement, je doute qu'il lui veuille beaucoup de bien.
JOSÉPHINE.
Hélas! et que peut-il y avoir de commun entre le fier et opulent baron, et un inconnu tel que Werner?
GABOR.
Un inconnu!--que vous connaissez bien.
JOSÉPHINE, poursuivant.
Ou, si vous dites vrai, pourquoi prenez-vous en main sa cause plutôt que celle de l'homme dont vous avez sauvé les jours?
GABOR.
J'aidai à le sauver, quand il était en danger; mais je ne me suis nullement engagé à favoriser ses projets de violence. Je connais tous ces nobles, et leurs mille moyens d'opprimer le pauvre. Je les ai éprouvés; mon sang bouillonne dès que je les retrouve semant des piéges sur les pas du faible:--tel est mon unique motif.
JOSÉPHINE.
Vous auriez de la peine à convaincre mon époux de vos bonnes intentions.
GABOR.
Il est donc bien défiant?
JOSÉPHINE.
Il ne l'était pas autrefois; mais le tems, les malheurs l'ont fait tel que vous le voyez.
GABOR.
J'en suis fâché pour lui. La défiance est une arme pesante; son poids embarrasse plus qu'il ne protége. Bon soir: j'espère le rencontrer avant la chute du jour.
(Gabor sort.--Idenstein et plusieurs paysans entrent. Joséphine se retire dans le fond.)
PREMIER PAYSAN.
Mais, si je me noie?
IDENSTEIN.
Eh bien, vous en serez largement payé. Vous voudriez, à pareil prix, courir bien d'autres risques, j'en suis sûr.
DEUXIÈME PAYSAN.
Mais nos femmes, nos enfans?
IDENSTEIN.
Seront-ils plus malheureux qu'ils ne sont? Ils ne peuvent qu'être mieux.
TROISIÈME PAYSAN.
Moi, je n'ai rien au monde: je me risque.
IDENSTEIN.
À la bonne heure! voilà un brave garçon! il ferait un bon soldat. Aussi, je le fais entrer dans les rangs des gardes-du-corps du prince,--si vous réussissez; et de plus, vous aurez en espèces sonnantes--deux thalers.
TROISIÈME PAYSAN.
Rien que cela?
IDENSTEIN.
Oh! voyez l'avarice! Faut-il qu'un vice aussi ignoble souille une aussi généreuse ambition! Écoute, mon ami, deux thalers, en petite monnaie, formeront un grand trésor. Et puis, tous les jours, ne voit-on pas cinq cent mille héros risquer corps et ame pour la dixième partie d'un thaler? Quand as-tu possédé la moitié de cette somme?
TROISIÈME PAYSAN.
Jamais:--néanmoins, il faut qu'on m'en donne trois.
IDENSTEIN.
Insolent! oubliez-vous de qui vous êtes né vassal?
TROISIÈME PAYSAN.
Non:--je le suis du prince et non de l'étranger.
IDENSTEIN.
Malheureux! mais en l'absence du prince, c'est moi le souverain. Or le baron est mon intime parent:--«Cousin Idenstein, m'a-t-il dit, vous commanderez une douzaine de vilains.» Ainsi donc vous, vilain, en avant--marche,--marchez, dis-je; et si l'Oder vient à endommager le plus petit coin de ce paquet, garde à vous! votre peau, que l'on tirera comme celle d'un tambour, ou comme celle de Ziska, nous répondra de la perte de chaque feuille de papier, et pourra sonner l'alarme au profit de tous les insolens vassaux qui oseraient refuser de faire l'impossible.--Partez, vers de terre!
(Il sort en les poussant devant lui.)
JOSÉPHINE, se rapprochant.
J'espérais ne pas être témoin de ces scènes de tyrannie féodale, trop souvent répétées sur de faibles victimes. Dans l'impuissance de les prévenir, je gémis de les voir. Quoi! ici même, dans cette retraite affreuse et inconnue, la plus obscure de la province, la pauvreté affecte l'insolence de la richesse, à l'égard d'êtres plus pauvres encore;--la servitude se couvre de la vanité des rangs, près d'autres êtres plus serviles; et le vice misérable montre sous ses haillons un insupportable orgueil. Quelles mœurs, quelle existence! En Toscane, ma chère, ma belle patrie, nos nobles, tel que Cosme, étaient encore des citoyens, des marchands. Nous avions nos maux; mais qu'ils étaient légers auprès de ceux-ci! Nos vallées si fraîches, si riches, adoucissent les privations de la pauvreté; là, chaque herbe est un mets savoureux; des flots de vin généreux offrent à tous un breuvage consolateur, devant lequel disparaissent toutes les peines; et le soleil, toujours vivifiant, rarement obscurci, et laissant même alors derrière lui sa chaleur bienfaisante, le soleil rend le manteau déchiré, le vêtement le plus mince moins pénible que le manteau de pourpre d'un empereur. Mais ici! les despotes du nord semblent vouloir imiter le vent glacé de leurs climats; ils poursuivent le grelotant esclave jusque sous ses haillons; ils flétrissent son ame, comme les implacables élémens son corps. Voilà les souverains parmi lesquels mon époux brûle de tenir un rang! Et tel est son orgueil de naissance, que vingt années de souffrances, mille fois plus rigoureuses que n'en aurait jamais infligé à son fils un père né dans une classe inférieure, n'ont pu changer un atome de sa nature primitive. Mais moi, j'avais aussi de la naissance; et cependant, je reçus de mon père des leçons bien différentes. Ô mon père! puisse ton esprit, long-tems éprouvé, et sans doute aujourd'hui bienheureux, jeter un regard sur nous et notre cher Ulric, si ardemment désiré! Comme tu m'as aimée, j'aime aujourd'hui mon fils!--Mais qu'y a-t-il? Toi, Werner! Est-il possible, et dans quel état!
(Werner entre avec précipitation, et un couteau dans la main, par le panneau secret qu'il ferme avec violence après lui.)
WERNER, d'abord sans la reconnaître.
Découvert! je poignarderai donc--(La reconnaissant.) Ah! Joséphine, pourquoi ne reposez-vous pas?
JOSÉPHINE.
Reposer! Ô mon Dieu! que veut dire cela?
WERNER, montrant un rouleau.
En voici de l'or.--L'or, Joséphine, nous ouvrira les portes de cette prison détestée.
JOSÉPHINE.
Et comment l'avez-vous obtenu?--ce couteau!--
WERNER.
Il est pur de sang--encore. Sortons:--rentrons dans notre chambre.
JOSÉPHINE.
Mais d'où viens-tu?
WERNER.
Ne le demande pas! songeons seulement où nous irons.--Ceci nous ouvrira le chemin. (Montrant l'or.) Je les défie maintenant.
JOSÉPHINE.
Je n'ose pas te supposer capable d'infamie.
WERNER.
Infamie!--
JOSÉPHINE.
Je l'ai dit.
WERNER.
Sortons d'ici: c'est, j'espère, la dernière nuit que nous y passons.
JOSÉPHINE.
Puisse-t-elle n'être pas la plus affreuse!
WERNER.
Vous l'espérez! je vous le garantis. Mais retournons à notre chambre.
JOSÉPHINE.
Encore une question:--qu'as-tu fait?
WERNER, avec violence.
Omis de faire une chose qui eût tout sauvé. Ne m'y fais plus penser! viens.
JOSÉPHINE.
Hélas! puisses-tu me laisser mon incertitude!
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.