PREMIÈRE PARTIE.
Paulin Paris translation
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une forêt.)
Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.
BERTHE.
Va-t'en, bossu!
ARNOLD.
Je suis né comme cela, mère!
BERTHE.
Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères.
ARNOLD.
Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour!
BERTHE.
Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus haut, sinon aussi large que celui des autres.
ARNOLD.
Oui, il porte son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi. Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas.
BERTHE.
Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature. Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.
ARNOLD.
J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts, aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait?
BERTHE.
Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)
ARNOLD, seul.
Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute, c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure. Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé. Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang! laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes. Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers, rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi, mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants! qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle est passée.
(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement. Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.)
ARNOLD.
Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?
INCONNU.
Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose?
ARNOLD.
Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le diable.
INCONNU.
Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein.
ARNOLD.
Vous m'avez troublé.
INCONNU.
Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais, comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma venue qui vous sauve.
ARNOLD.
Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche semblait tenir de lui.
INCONNU.
À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles.
ARNOLD.
Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle!
INCONNU.
Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce. Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes.
ARNOLD.
Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la résignation d'un saint.
INCONNU.
Volontiers.
ARNOLD, surpris.
Tu le pourrais?
INCONNU.
Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?
ARNOLD.
Tu te moques de moi.
INCONNU.
Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait, à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes (car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi; pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux.
ARNOLD.
Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas.
INCONNU.
Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service.
ARNOLD.
Et que veux-tu faire pour moi?
INCONNU.
Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez.
ARNOLD.
Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à prendre ainsi mes traits.
INCONNU.
Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais portées, et je t'en laisserai le choix.
ARNOLD.
A quelles conditions?
INCONNU.
C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre les traits des demi-dieux.
ARNOLD.
Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame.
INCONNU.
Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle carcasse?
ARNOLD.
C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang?
INCONNU.
Non pas, du vôtre même.
ARNOLD.
Et de qui donc?
INCONNU.
Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?
ARNOLD.
Je te prends au mot.
INCONNU.
Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.
ARNOLD.
Et pourquoi?
INCONNU.
Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet.
ARNOLD, présentant son bras blessé.
Prends-le tout.
INCONNU.
(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant l'étranger et Arnold.)
ARNOLD.
Que vois-je?
INCONNU.
Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome, tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son nom.
ARNOLD.
Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa gloire sans me soustraire à ses défauts?
INCONNU.
Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux. Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de l'obtenir.
ARNOLD.
Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.
INCONNU.
Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais! (Le fantôme de Jules César disparaît.)
ARNOLD.
Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans laisser la moindre trace!
INCONNU.
Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux, assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une autre.
(Un second fantôme passe.)
ARNOLD.
Quel est-il?
INCONNU.
C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien.
ARNOLD.
Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté!
INCONNU.
Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa figure?
ARNOLD.
Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore, passons outre.
(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)
INCONNU.
Tiens! regarde!
ARNOLD.
Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis.
INCONNU.
Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez.
ARNOLD.
Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier.
INCONNU.
Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque que sous le vôtre.
ARNOLD.
Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître.
INCONNU.
Redeviens air, buveur de ciguë!
(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)
ARNOLD.
Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu?
INCONNU.
Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde.
ARNOLD.
Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre.
INCONNU.
Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre ses traits?
ARNOLD.
Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort, sur les rives du pâle fleuve de l'éternité.
INCONNU.
Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.
(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)
ARNOLD.
Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme?
INCONNU.
Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de l'or bien autrement solide qui formait son urne.
ARNOLD.
Quelle était cette gloire du genre humain?
INCONNU.
La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes.
ARNOLD.
Un autre.
INCONNU, s'adressant à l'ombre.
Retourne au giron de ta Lamia.
(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)
INCONNU, poursuivant.
Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle enveloppe.
ARNOLD.
Content! mon choix est arrêté.
INCONNU.
Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris tendît son arc.
ARNOLD.
Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme.
INCONNU.
Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des hommes, que les extrêmes se touchent.
ARNOLD.
Allons, hâte-toi! je suis impatient.
INCONNU.
Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être.
ARNOLD.
Faut-il donc attendre?
INCONNU.
ARNOLD.
Pourquoi pas?
INCONNU.
Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que Thétis oublia de baptiser dans le Styx.
ARNOLD.
Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.
INCONNU.
Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et--
ARNOLD.
Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je, leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux.
INCONNU.
Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.
ARNOLD.
Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté, dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte, avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort.
INCONNU.
Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être.
ARNOLD.
Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux. Hâte-toi.
INCONNU.
Et moi, laquelle prendrai-je?
ARNOLD.
Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà un modèle de poésie.
INCONNU.
Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement.
ARNOLD.
Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.
INCONNU.
Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je le porte, et je vais le troquer avec votre figure.
ARNOLD.
Ma figure?
INCONNU.
Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien.
ARNOLD.
Allons, dépêchons!
INCONNU.
(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de terré.)
ARNOLD, dans sa nouvelle forme.
J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de gloire!
INCONNU.
Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible, sale et repoussante difformité qui naguère était vous?
ARNOLD.
Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le veulent.
INCONNU.
S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés.
ARNOLD.
Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir.
INCONNU.
Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a soutenu long-tems votre ame.
ARNOLD.
Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur or, brille entre les pierres précieuses.
INCONNU.
Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande. Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter.
ARNOLD.
Et qui le voudra jamais?
INCONNU.
Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.
ARNOLD.
Vous?
INCONNU.
Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous êtes si fier.
ARNOLD.
Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier.
INCONNU.
Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre.
ARNOLD.
Je m'en passerais fort bien.
INCONNU.
Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes en voyant ce que vous fûtes?
ARNOLD.
Il en sera ce que vous voudrez.
INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.
Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! sans lequel rien ne peut vivre; feu! dans lequel cependant nul ne peut vivre excepté la fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu! enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui l'animera.
(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)
ARNOLD.
Oh! horrible!
INCONNU, sous la figure d'Arnold.
Comment, est-ce que tu trembles?
ARNOLD.
Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait tout à l'heure?
INCONNU.
Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où veux-tu aller?
ARNOLD.
Faut-il que tu m'accompagnes?
INCONNU.
Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise société.
ARNOLD.
Ceux qui valent mieux que moi!
INCONNU.
Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route. Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas?
ARNOLD.
Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit.
INCONNU.
C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne, l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres.
ARNOLD.
J'ai entendu dire des merveilles de Rome.
INCONNU.
Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun, l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.
ARNOLD.
Quelle sera notre manière de voyager?
INCONNU.
Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà! mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!
(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)
ARNOLD.
Oh! la belle chose.
INCONNU.
C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos Kochlani de l'Arabie.
ARNOLD.
Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans, se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers.
INCONNU.
Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service.
ARNOLD.
Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms?
INCONNU.
C'est vous qui les baptiserez.
ARNOLD.
Comment, dans l'eau sainte?
INCONNU.
Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli.
ARNOLD.
Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables.
INCONNU.
Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais rien de diabolique, n'est-ce pas?
ARNOLD.
Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois, et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?
INCONNU.
J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme.
ARNOLD.
Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait appartenu.
INCONNU.
Alors, appelez-moi César.
ARNOLD.
Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les maîtres du monde.
INCONNU.
C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux me prendre pour le pape.
ARNOLD.
Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold.
CÉSAR.
Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux.
ARNOLD.
Ou dans une proclamation devant un champ de bataille.
CÉSAR, chantant.
A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage, les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval! Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les sépare.
(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)
SCÈNE II.
(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)
ARNOLD et CÉSAR.
CÉSAR.
Nous voilà donc arrivés.
ARNOLD.
Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins de sang.
CÉSAR.
Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant? N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien?
ARNOLD.
Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux?
CÉSAR.
Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles.
ARNOLD.
Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.
CÉSAR.
A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux qu'une vérité pénible.
ARNOLD.
Chien!
CÉSAR.
Homme!
ARNOLD.
Diable!
CÉSAR.
Votre humble et obéissant serviteur.
ARNOLD.
Maître, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à travers des tableaux de carnage et de débauche.
CÉSAR.
Où donc voudrais-tu être?
ARNOLD.
Oh! en paix.--Oui, en paix!
CÉSAR.
Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant, la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète, et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses arrêts, la révolte ne réussit pas.
ARNOLD.
Mais quand elle vient à réussir?
CÉSAR.
Ce n'est plus la révolte.
ARNOLD.
L'emportera-t-elle aujourd'hui?
CÉSAR.
Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à l'ouvrage.
ARNOLD.
Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique consolation des faibles mortels).
CÉSAR.
Il est là et il y sera.
ARNOLD.
Quoi?
CÉSAR.
Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y mettent le feu pour tuer d'autres hommes?
ARNOLD.
En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets romains) pour y contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette exclamation: un autre, quelqu'autre gladiateur?
CÉSAR.
De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me confondez moi-même.
ARNOLD.
Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.
CÉSAR.
Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines.
ARNOLD.
Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur.
CÉSAR.
Je l'ai vu en ce moment.
ARNOLD.
Vous?
CÉSAR.
Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque (ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde, mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles; et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la terre pendant tant de siècles.
ARNOLD.
Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété?
CÉSAR.
Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains exterminèrent?--Mais écoutons.
ARNOLD.
Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de tant de trépas, du leur peut-être.
CÉSAR.
ARNOLD.
Vous êtes savant, je m'en aperçois.
CÉSAR.
Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.
ARNOLD.
Et que ne le faites-vous?
CÉSAR.
Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs, alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie? parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de les diviser: le non-sens! c'est leur compagnon fidèle, leur Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir--
ARNOLD l'interrompant.
Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons!
CÉSAR.
Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.
ARNOLD.
Et les démons hurler.
CÉSAR.
De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de musique.
CHOEUR DES SOLDATS.
CÉSAR.
Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer.
ARNOLD.
Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle!
(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)
PHILIBERT.
Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content?
BOURBON.
Pourquoi le serais-je?
PHILIBERT.
La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que celle qui se prépare.
BOURBON.
Si ma sécurité était complète!
PHILIBERT.
Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim.
BOURBON.
Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien de mes Titans;--mais aujourd'hui--
PHILIBERT.
Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes.
BOURBON.
Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.
PHILIBERT.
N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de fantômes?
BOURBON.
Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics fascinent les miens. Regardez là!
PHILIBERT.
Je vois des créneaux élevés.
BOURBON.
Et là?
PHILIBERT.
Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les atteindre dans le crépuscule.
BOURBON.
En vérité vous êtes aveugle.
PHILIBERT.
Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.
BOURBON.
Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux.
PHILIBERT.
Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits, et vous serez plus grand que lui.
BOURBON.
Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.
PHILIBERT.
Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la mort que l'aurore d'un jour éternel.
(Le comte Arnold et César s'avancent.)
CÉSAR.
Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur brûlante de cette gloire, objet de leur ambition?
BOURBON.
Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme l'aimable! Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous deux.
CÉSAR.
Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour vous-même.
BOURBON.
Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste.
CÉSAR.
Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos ennemis, ils ne le connaissent pas encore.
BOURBON.
Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable.
CÉSAR.
Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici.
PHILIBERT.
Pourquoi donc?
CÉSAR.
C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus promptement encore et avec autant de certitude.
BOURBON.
Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses actions.
CÉSAR.
Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique qu'après avoir été piqué.
BOURBON.
Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un soldat, mais encore le camarade des soldats.
CÉSAR.
Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus durables.
PHILIBERT.
Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du privilége d'un bouffon.
CÉSAR.
Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la chose est aussi facile; et vous allez me louer, car je vous déclare un héros.
BOURBON.
Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, avec cette face hideuse et la montagne de ses épaules, on l'a vu le premier au feu et sur le champ de bataille. Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et pour moi, j'aime mieux l'aiguillon pénétrant d'un spirituel railleur que les imprécations lourdes et grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, qui reste sourd à tout autre argument qu'une table bien garnie, du vin, du sommeil, et quelques maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.
CÉSAR.
Il serait à désirer que les princes de la terre n'en demandassent pas davantage.
BOURBON.
Allons, silence!
CÉSAR.
Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de paroles, vous en avez peu à dire.
PHILIBERT.
Que prétend cet effronté bavard?
CÉSAR.
BOURBON.
Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous rien de mieux à penser? Arnold! demain je donne l'assaut.
ARNOLD.
Je le savais déjà, monseigneur.
BOURBON.
Et vous me suivrez?
ARNOLD.
Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.
BOURBON.
Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité possible à notre armée épuisée, que son chef mette le premier le pied sur le premier degré de l'échelle la plus avancée.
CÉSAR.
Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce prix, il obtiendra la récompense de ses efforts.
BOURBON.
Demain, la première capitale du monde peut être à nous. A travers toutes les révolutions, la ville aux sept montagnes a retenu sur les autres peuples son empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les Alarics ne cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, Goths ou pontifes, tous furent également les maîtres du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un empire. Eh bien! leur tour est passé, le nôtre est venu; espérons que nous saurons aussi bien combattre et mieux gouverner qu'eux.
CÉSAR.
Certainement; les camps sont l'école des vertus civiles. Et que prétendez-vous faire de Rome?
BOURBON.
CÉSAR.
Au tems d'Alaric?
BOURBON.
Non, vil esclave! au tems du premier César dont vous portez le nom comme tant de dogues.
CÉSAR.
Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux de chasse.
BOURBON.
Il y a vraiment un démon dans cette langue amère et sanglante. Ne seras-tu jamais sérieux?
CÉSAR.
Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas être bon soldat. Que le général soit pensif, à la bonne heure; nous autres aventuriers, nous devons redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? Notre déité tutélaire, sous la forme du général, veille pour nous. Loin des camps la réflexion! Si les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien tenter seul d'entrouvrir ces murailles.
BOURBON.
Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage en vous que vous ne vous en battez pas plus mal.
CÉSAR.
Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie que j'ai reçue au service de votre altesse.
BOURBON.
Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer de vos mains. Regardez ces tours; elles renferment nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir un conseil. Arnold, nous y désirons votre présence.
ARNOLD.
Prince, au conseil comme en campagne, vous pouvez compter sur moi.
BOURBON.
Nous nous en félicitons doublement. Au point du jour vous remplirez un poste de confiance.
CÉSAR.
Et moi?
BOURBON.
Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon soir.
ARNOLD, à César.
Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre dans ma tente.
(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)
CÉSAR, seul.
Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu ne me verras plus? Ou penses-tu que le hideux étui qui contenait ton principe de vie soit pour moi autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! les héros! les chefs! la fleur des bâtards d'Adam! Telle est la conséquence de la faculté de penser, accordée à la matière, substance indocile, méditant dans la confusion, agissant de même, en un mot, toujours retombant dans son élément primitif. Fort bien; je vais jouer avec ces pauvres marionnettes: c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai affaire dans les étoiles, que ces pauvres créatures imaginent faites pour leurs beaux yeux. Ce serait un bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme alors on verrait toutes ces fourmis s'agiter sur le sol brûlant, et tout à coup cessant de mutuellement s'égorger, se réunir pour la première fois dans une oraison universelle! Ah! ah! ah!
(Il éclate de rire, et s'éloigne.)
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.