Chant sixième.
Paulin Paris translation
Sir Tobie.—«Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni gâteaux?»
Le Bouffon.—«Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre brûlera la bouche.»
(Shakspeare, la Douzième nuit, ou Ce que vous voudrez, acte II, scène 3.)
1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit le flux[192],»—vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont dit et le répètent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considérer la fin: souvent les choses reprennent un heureux cours après avoir été désespérées.
2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit le flux on parvient,»—Dieu sait où. Ce serait un bon marin, celui qui pourrait tracer avec précision, sur sa carte, tous les courans de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables avec ses brisans et ses retours singuliers.—Les hommes calculent avec leur tête;—mais les femmes cèdent à l'impulsion de leur cœur ou de ce que Dieu seul sait!
3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'étourderie, de vivacité et de franchise, jeune, belle, entreprenante,—qui risquerait volontiers un trône, le monde, l'univers pour être aimée comme elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux étoiles que de n'être pas libre comme le sont les vagues au moment où s'élève la brise,—une telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais elle est capable de faire bien des manichéens.
4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trônes et le monde, que, si la passion vient à produire les mêmes maux, nous n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce ne sont pas ses conquêtes qui ont mis son nom à la mode; Actium seul, perdu pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand poids que tous les exploits de César.
5. À cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car à cet âge on se rit de l'or, des royaumes et des mondes.—Je me souviens du tems où je n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes à perdre, mais enfin où, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,—un cœur,—ce qui valait un monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra ces sentimens purs que j'ai laissé fuir.
6. C'était le denier du jouvenceau[194], et peut-être, comme celui de la veuve, me sera-t-il compté pour quelque chose dans la suite, sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui ont aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre rien de comparable à ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'était avant que le front de la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés, par les pleurs de—mais c'est à la chronologie qu'il appartient de calculer les années.
7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de nos héroïnes dans une situation moins étrange que critique: en effet, il n'est pas rare que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,—une femme défendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie pour les péchés de cette espèce; ils ne sont nullement du caractère de ce sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le stoïque Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius[195].
8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; je l'avoue, je le déplore, je la condamne; mais je répugne, même en poésie, à toute fiction, et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses passions étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas que le cœur de son mari (supposé même qu'il fût à elle) dût la satisfaire, attendu qu'il avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.
9. Je ne suis pas, comme Cassio, un arithméticien[196]: mais en examinant le livre de théorie avec une précision féminine, il paraît démontré, sans même porter en compte les années de sa hautesse, que la belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le monopole,—le cœur.
10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup à tous les droits de possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dévotes ne sont pas les moins exigeantes; elles grossissent même du double la gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles nous assiégent de poursuites et de procès (comme les tribunaux le prouvent à chacune de leurs sessions), lorsqu'elles nous soupçonnent de faire plusieurs parts d'une propriété dont la loi les déclare uniques héritières.
11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, on ne sera pas surpris que les dames païennes ne soient guère plus traitables sur le même point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, «une attitude imposante.» Elles réclament vivement leurs droits conjugaux dès que leur légitime époux se montre ingrat envers elles; et comme quatre femmes ont nécessairement quatre motifs de plaintes, il en résulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux de la Tamise.
12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai remarqué) la favorite. Mais sur quatre épouses, que sert-il d'en favoriser une? On devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un péché, mais même comme d'une bête noire; les plus sages se contentent d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie se déconcerterait d'une plus forte charge. Il n'est personne (à l'exception des Turcs) qui veuille jamais faire de sa couche nuptiale un lit de Ware[197].
13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers—(du moins s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usitées par tous les rois, jusqu'au moment où ils sont adjugés aux vers, ces tristes et affamés jacobins qui osent effrontément dîner des plus puissans rois),—sa hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une amante. («Quant à l'accueil montagnard[198] on le reçoit dans tout l'univers.»)
14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les baisers, les douces paroles, les étreintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens qui n'existent pas. On les prend aussi aisément qu'un chapeau, ou plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder les cœurs ou les têtes, mais quelquefois les uns ne viennent pas plus du cœur que les autres ne sont sortis de la tête.
15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une sorte de sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur les paupières que dans les yeux, et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tôt découvrir; tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour, quand ils reposent sur leur plus adorable trône, le sein d'une femme sincère;—car l'excès des transports ou de l'indifférence contribue également à rompre le charme.
16. D'un côté, si ces transports excessifs sont joués, ils sont pires que la réalité; et s'ils sont naturels, on ne peut guère compter sur leur durée: personne, s'il n'est dans la première jeunesse, n'a confiance dans les aveux échappés à la violence des désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on les passe avec un trop léger escompte au premier acheteur;—de l'autre côté, vos femmes à la glace ont une naïveté désespérante.
17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais goût; car tous les amans, tardifs ou empressés, se croient faits pour arracher un aveu et allumer les désirs de la concubine monastique de saint François elle-même[199].—Il faut donc que la maxime de tous les amans soit celle d'Horace: medio tu tutissimus ibis[200].
18. Le tu est de trop,—pourtant il restera;—le vers l'exige, c'est-à-dire la rime anglaise et non les vieilles règles de l'hexamètre. Après tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens, ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais, et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de prosodie qui en justifie la contexture, la vérité du moins pourra applaudir à la règle de conduite qu'il offre.
19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais rien;—elle réussit, et le succès est le point important des affaires: dans le cœur des femmes il tient autant de place que l'article de la toilette; mais quels que soient les artifices féminins, l'amour-propre des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-même n'est jamais en arrière, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour balancer le plus hideux des désirs,—celui de la propagation.
20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un trône, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou gais, qu'on y fasse. La joie désappointée est cependant une source de chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables douleurs; nos larmes peuvent être excitées par le plus léger déplaisir, et ce sont elles qui, nées de la plus légère cause et tombant goutte à goutte sur notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte ineffaçable.
21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un billet à payer non acquitté, protesté ou escompté à un pour cent; un enfant maussade, un chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant même où on le montait; une méchante vieille femme qui s'avise de faire un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne comptiez;—voilà certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.
22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous, billets, animaux, hommes et—non pas les femmes. Ma bile est soulagée, grâces à cette bonne et franche malédiction: mon stoïcisme n'a plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pensée.—Mais qu'est-ce que l'ame ou la pensée? d'où viennent-elles, comment vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et—je suis encore forcé de les envoyer toutes deux au diable!
23. Maintenant que tout est damné, on se sent à l'aise comme après la lecture de la malédiction d'Athanase[201], lecture chérie du véritable fidèle. Je doute que jamais on en pût faire une plus terrible sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, tant elle est sentencieuse, élégante et précise: elle brille dans le livre des prières communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calmés.
24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins l'un des deux. Combien la nuit semble longue à la femme coupable qui, brûlant pour un jeune bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, après la fraîche lumière du matin, en épie vainement le premier rayon au travers des obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne cesse de trembler que son trop légitime compagnon de lit ne vienne à se réveiller.
25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme sous celle des lits à quatre pieds, garnis de soie, et destinés à recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des draps aussi blancs que la neige éparse dans les airs, comme disent les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dépend du hasard. Gulleyaz était une impératrice; mais peut-être aurait-elle été aussi coupable, si elle n'eût été que la maritorne d'un paysan.
26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, et la longue file des demoiselles s'étant inclinés devant l'œil impérial, prirent, au signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de ces longues galeries du sérail où les dames reposent leurs membres délicats, où mille seins battent en pensant à l'amour, comme l'aile des oiseaux emprisonnés en pensant à la liberté.
27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pensée du tyran qui souhaitait «que le genre humain eût une seule tête, afin de pouvoir la couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste en moi plus de sensibilité que de scélératesse: c'est (non pas à présent, mais dans mon jeune âge) que le genre féminin n'ait que deux lèvres de rose, afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.
28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, si tout pour toi se multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!—Mais ici ma muse répugne à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou de voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc à Lilliput, et nous allons conduire notre héros au travers du labyrinthe d'amour dans lequel nous l'avons laissé quelques lignes plus haut.
29. Il était sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur avait été donné. Chemin faisant, et de moment à autre, il se hasardait (non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le sérail des suites bien autrement redoutables que les dommages et intérêts exigés, en pareil cas, dans la morale Angleterre) à lorgner tous les charmes de ses compagnes, depuis les épaules jusqu'aux pieds.
30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.—Cependant le bataillon édifiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avançait, flanqué par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles. À sa tête marchait une dame chargée de maintenir la discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune d'elles de troubler ou de quitter les rangs sans permission. Son titre était la mère des vierges.
31. De dire que réellement elle fût mère ou que les autres fussent en effet des vierges, c'est plus que je ne pourrais faire: c'était là son titre dans le sérail; je n'en sais pas la raison, mais il était aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer ou de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans l'ame de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque étourderie.
32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pénible encore, c'était l'absence de toute créature masculine, à l'exception de sa majesté; et sa coopération, celle de ses gardes, des verroux, des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider les autres, tout contribuait à rendre ce séjour de la beauté aussi paisible que les couvens d'Italie, où toutes les passions sont, hélas! étouffées, à l'exception d'une seule.
33. Et cette passion quelle est-elle?—Pouvez-vous bien faire une pareille demande?—C'est la dévotion.—Je continue. Comme je le disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante élite de dames venues de toutes les contrées s'avançait d'un regard mélancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux tiges de nénuphar flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un lac, car les ruisseaux ne coulent pas lentement.
34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, et que leurs gardiens se furent éloignés, elles commencèrent à profiter de la trêve établie pour quelques instans entre elles et la servitude; et, semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] en liberté, à des vagues au lever de la marée, à toutes les femmes affranchies d'entraves (lesquelles, après tout, ne servent pas à grand'chose), ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller.
35. Leur entretien nécessairement eut pour but principal la nouvelle arrivée, ses formes, sa chevelure, son extérieur et toute sa personne: les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; les autres disaient que ses années touchaient à leur été, tandis que d'autres soutenaient qu'elles n'avaient pas cessé d'être à leur printems; celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mâle, et celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans toute sa personne.
36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, qu'elle ne fût en effet ce qu'annonçait son costume, une demoiselle jolie, fraîche, excessivement belle, et comparable à tout ce que la Géorgie avait enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait à s'ennuyer de son épouse) pourrait bien un jour lui ravir la moitié de son trône, de sa puissance et de tout le reste.
37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette troupe virginale, c'est qu'après avoir examiné sous tous les aspects leur nouvelle compagne, et malgré les inquiétudes soulevées par sa beauté, toutes s'accordèrent à lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe dans une nouvelle connaissance, quand, après avoir fixé sur elle un chrétien ou infidèle regard, elles se résument en la déclarant la plus laide créature du monde.
38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir sous son déguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce de douce concaténation, comme celle du magnétisme, diabolisme, ou tout ce qu'il vous plaira;—ne nous querellons pas sur ce point.
39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour leur nouvelle compagne quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale, extrêmement pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de l'avoir pour sœur; quelques-unes cependant auraient mieux aimé l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie, elles l'auraient bien volontiers préféré, pensaient-elles encore, au padisha ou au pacha.
40. Au nombre des plus disposées à cette sorte d'amitié sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka et Dudù; toutes trois belles,—et (pour sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander les juges du goût le plus pur. Bien qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de patrie et de tempérament, elles s'accordaient à admirer leur nouvelle connaissance.
41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, née en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir la santé.
42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle était parfaitement capable de tuer le sommeil[203], dans ceux qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue; peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui enlever sans la priver d'un charme.
43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard (cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement et pour la première fois.
44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.—«Juanna.»—Fort bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut savoir de quel pays elle était.—«De l'Espagne.—Mais où est l'Espagne?—Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant, comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux traits et à la tournure des malheureuses étrangères.
46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames, dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez désirer.»
47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces à nous deux que vous toute seule;—ne me refusez pas, je saurai bien prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien que Lolah.»
48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.—Et pourquoi cela? dit la matrone d'un air sévère.—Par crainte des revenans, reprit Katinka; je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains bien que Juanna n'en puisse faire un seul.
49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi, Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse espèce.
50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone, et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.
51. Le dortoir (oda est le nom turc) était une chambre spacieuse dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des toilettes,—et mille autres objets que je pourrais décrire, attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;—il y manquait fort peu de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer, sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près qu'elles ne le croyaient.
52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui, sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante. Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui des figures dépourvues de proportions,—coups heurtés de la nature, dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidèle.
53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses passions, appelées par certaines gens le sublime. Ah! puissent-ils se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.
54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et l'autre.—Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer, n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait le moins du monde pensé à elle-même.
55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, lucus a non lucendo, c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal.
56. C'est peut-être celui de cuivre corinthien, ce mélange de tous les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,—ne le faites donc pas;—je ne m'en soucie guère davantage.
57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends la suite.—Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularités,—et chose inouïe—en paroles extrêmement concises. Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le tonnerre muet;—encore est-elle absurde.
58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis sa, parce que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle surnuméraire deviennent rigoureux à remplir.
59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la passion des baisers,—et je suis persuadé que personne ne lui en fera de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,—sinon l'absence de quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le baiser à la félicité[206]—et je souhaite que jamais le premier ne conduise à rien de pire.
60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette, soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend pour un nouvel habitant de l'onde.
61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre; mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par excès de modestie, refusa d'en user;—elle ne pouvait mieux répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées pour nos péchés!
62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours de jeunesse) à devenir femme d'atours.—J'avais mis tous mes jeunes talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais; j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent pas attachées partout où il en eût fallu.
63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la vérité, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais résolues.
64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou un obscur désert.
65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes, quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses lèvres entr'ouvertes.
66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour mettre au jour ses plus secrets appas.
67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].—Une troisième, dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri, regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient prêtes à couler des noires franges de ses yeux.
68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la femme de Loth changée en sel,—ou de ce qu'il vous plaira.—J'ai fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et choisir;—peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame sculptée sur un tombeau.
69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?—Quelle est-elle? dame d'un certain âge, c'est-à-dire, certainement âgée,—je ne vous dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et sur eux-mêmes.
70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;
71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan. Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible Dudù.
72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par le pôle septentrional,—elles demandent la cause de sa frayeur; et en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées.
73. Mais une chose étrange,—et ce qui prouve bien comme on est heureux d'avoir le sommeil dur,—c'est que Juanna ronflait aussi hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant assoupissement: il fallut la remuer,—du moins je le tiens ainsi d'elles-mêmes;—Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces.
74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur de la force de Brutus[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de tout ce scandale.
75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé qu'elle se promenait dans un bois,—un bois obscur, semblable à celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde pense à se réformer; au milieu du chemin de la vie[209], où les dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux.
76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,—une pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même désolante hauteur.
77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au cœur. C'est alors—qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri.
78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile explication.—J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour une singulière coïncidence, manière de parler fort usitée de nos jours en pareil cas.
79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe. Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve.
81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de bruit!—J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je vais la confier aux soins de Lolah—quoique son lit soit un peu moins large.»
82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute: d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves.
83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait pas comment elle avait pu songer.—Elle était folle, ou si on l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence, bien digne d'être raillée;—mais elle se sentait encore faible, et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces et son jugement ordinaire.
84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé mal à propos.
85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde.
86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,—ou si vous voulez bonjour,—car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le Kurdistan.
87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme dans la voix et dans le cœur que ceux dont les vives passions font le supplice intérieur.
88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on voulait bien en considérer l'intention;—mais on ne peut se défendre de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour pouvoir tous être flattés.
89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli d'une feuille de rose.—Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin des secours de l'art;—et telle était d'ailleurs son agitation, qu'elle oublia de se regarder dans son miroir.
90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien moindre importance,—pour ceux du moins auxquels la fortune permet de compléter leur cargaison conjugale,—que dans les pays où l'on met un embargo sur la polygamie.
91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, ni même de toute autre. En sa qualité d'homme il voulait toujours avoir sous sa main une belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: il possédait en conséquence un bon nombre de Circassiennes, chargées de l'amuser après le divan; mais, bien qu'il connût peu les exigences de l'amour ou du devoir, il avait pensé, cette dernière nuit, à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante épouse.
92. Et maintenant il se levait: après le nombre d'ablutions exigé par les usages orientaux, après avoir fait ses prières et d'autres pieuses évolutions, il prit six tasses de café pour le moins, et puis sortit pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple s'étaient en effet récemment multipliées sous le règne de Catherine, que la renommée vénère encore comme la plus grande des souveraines et des Catins[211].
93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand légitime Alexandre! ne va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mère, si jamais elle parvient à ton oreille;—car de nos jours les vers franchissent presque la distance de Pétersbourg, et, par leur terrible impulsion, les vagues larges et indignées de la liberté vont mêler leur murmure à celui des flots de la Baltique.—Pourvu que tu sois le fils de ton père, c'en est assez pour moi.
94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mère qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voilà bien évidemment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; et si la glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne renommée de toute une génération, je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des généalogies.
95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intérêts (mais les rois ne les entendent guère avant de recevoir quelques bonnes et rudes leçons), ils avaient un moyen de terminer, sans prince ou plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il été précaire, mais dans le cas seulement où ils l'auraient jugé de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant au reste à s'aboucher et s'entendre à l'amiable.
96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler avec son conseil ordinaire, sur les voies et moyens nécessaires pour résister à ce foudre guerrier, à cette amazone moderne, à cette reine des princesses[212]. On ne saurait exprimer la perplexité de tous ces soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais fort à leur aise, quand ils n'ont pas à leur disposition l'expédient d'une nouvelle taxe.
97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle courut à son boudoir, lieu fait pour l'amour ou les déjeuners; lieu secret, agréable, orné de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables réduits.—Les lambris étincelaient de pierreries; çà et là étaient posés des vases de porcelaine remplis de fleurs,—ces captifs consolateurs des heures de captivité.
98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient prodigués à l'envi; on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces coloriées qui éclairaient cette grotte ravissante variaient de mille nuances les rayons du jour.—Mais tous mes tableaux seraient inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un simple trait au charmant lecteur,—son imagination fera le reste.
99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitôt elle s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était passé depuis le départ de toutes les esclaves. Juan avait-il partagé leur appartement? les choses ont-elles été comme il le désirait? son déguisement a-t-il trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète de savoir comment il avait passé la nuit.
100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées à faire qu'à résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, répondit—qu'il avait fait de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais il avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, et ses efforts le trahissaient au lieu de le servir.—Il se grattait l'oreille, ressource à laquelle les gens embarrassés ont un infaillible recours.
101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle de patience; elle n'avait aucune disposition à long-tems attendre un mot ou une chose, et dans toutes les conversations elle voulait de promptes répliques. Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses réponses, elle l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bégayait de plus en plus, la rougeur commença à couvrir ses joues, ses yeux étincelèrent, l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit.
102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait n'annoncer pour lui rien de bon, il chercha à conjurer sa colère et à demander la grâce d'être entendu:—«il n'avait pu empêcher ce qu'il allait raconter;»—enfin il prit sur lui de dire «que Juan avait été confié à Dudù; mais il n'y avait en cela rien de sa faute;» et alors il jura par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.
103. La première dame de l'oda, aux soins de laquelle est confiée la discipline de tout le harem, dès l'instant où les dames sont rentrées dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'étendaient que jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé quelque chose de plus, sans éveiller des soupçons faits pour ajouter encore à l'embarras des circonstances.
104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer que Juan ne s'était pas découvert: du reste il était impossible de douter de la pureté de sa conduite; la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas seulement mis dans une situation critique, elle l'eût fait saisir, ensaquer et jeter à la mer.—C'est ainsi que Baba raconta tout, excepté le rêve de Dudù, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour rire.
105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit à discourir d'autre chose;—il parlerait encore s'il eût attendu, pour s'arrêter, la moindre réponse: tant étaient profondes les angoisses dont le front de Gulleyaz était couvert.—La fraîcheur de ses joues prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, et, comme si elle eût reçu un coup imprévu, tous les objets tournèrent autour de sa tête. Une sueur froide, véritable rosée du cœur, inonda son beau front, semblable au lis que vient humecter celle du matin.
106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:—c'était simplement une convulsion, mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est même parmi nous qui ont fait l'épreuve de cette stupeur mortelle occasionnée par un accident extraordinaire;—ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.—Comment donc voulez-vous que moi je le puisse?
107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dressée sur son trépied et abîmée dans l'inspiration née de l'excès de sa détresse, alors que toutes les cordes du cœur, semblables à des coursiers sauvages, sont tiraillées en sens contraire.—Mais bientôt comme leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle retomba par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux chancelans sa tête palpitante.
108. Son visage penché cessa de paraître, et, semblable au saule pleureur, ses cheveux tombèrent en longues tresses sur les dalles de marbre qui soutenaient son siége ou plutôt son sopha (car c'était une basse et moelleuse ottomane, toute formée de coussins). Le sombre désespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la violence des flots et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils transportent.
109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, en tombant, cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane était languissamment jetée une main blanche, diaphane et pâle comme l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour réunir en un groupe tous les détails auxquels les poètes sont forcés de recourir! Oh! que n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être mes teintes serviront-elles d'esquisses et de légers croquis.
110. Baba qui, par expérience, savait quand il était à propos de parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. À la fin elle se lève, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours en silence; le front éclairci, mais l'œil toujours égaré; le vent était calmé, mais la mer était encore aussi haute.
111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention de parler,—puis elle la laisse retomber et recommence à marcher d'un pas rapide; mais, ordinaire effet d'une vive émotion, elle ne tarda pas à se ralentir.—Quelquefois chaque pas révèle un sentiment distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre Catilina en proie aux démons de toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu de régularité de sa marche.
112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe à Baba: «Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix à laquelle Baba n'aurait osé résister. Il en fut cependant interdit, et paraissait assez disposé à y contredire: il implora donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves (il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler.
113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua l'impériale épouse,—et elle ajouta: «Que la barque soit tenue prête devant le secret portail; tu connais le reste.» La parole expira sur ses lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son amour outragé. Baba, le remarquant avec empressement, la conjura aussitôt, par chaque poil de la barbe de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre qu'il avait entendu.
114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, ô sultane, pesez bien les résultats; ce n'est pas que j'hésite jamais à accomplir vos ordres, et même dans toute l'étendue de leurs conséquences; mais une pareille précipitation peut être fatale à votre impériale personne. Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le cas où l'affaire viendrait à se découvrir;
115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.—Quand tout le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui recouvrent déjà dans leurs mortelles cavernes tant de cœurs jadis remplis d'amour,—vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hôte du sérail; et—si vous essayez d'un aussi violent remède,—excusez ma franchise, mais je vous assure que le moyen de vous guérir ne sera pas de le tuer.
116. «—Eh! que connais-tu de l'amour ou de la sensibilité?—Misérable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrités, et exécute mes ordres!» Baba disparut; car, en poussant plus loin ses observations, il se serait exposé à devenir son propre bourreau. Il aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre à fin cette affaire critique, sans porter préjudice à son prochain; mais encore préférait-il sa tête à celle des autres.
117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit pas scrupule de grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes les conditions, et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes, leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la mobilité de leurs désirs d'un instant à l'autre, les tourmens qu'elles donnaient, enfin leur immoralité, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les avantages de sa neutralité.
118. Il appela donc ses collègues à son aide, et il chargea l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement, surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. Dudù trouva cela étrange, et Juan en parut interdit; mais il fallait obéir, et bon gré—malgré.
119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir la présence impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion à leur égard, ou doit-elle se défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple d'autres dames irritées de son pays?—Voilà des choses que peut déterminer la chute d'un cheveu ou d'une plume; mais à Dieu ne plaise que j'anticipe sur le résultat d'un caprice féminin.
120. Je les laisse donc avec mes vœux sincères, mais sans espérer beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de notre histoire; car nous sommes obligés de varier un peu les mets de ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera à la gloutonnerie des poissons: cependant, malgré les difficultés et l'incertitude de sa situation, comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma muse va toucher pour lui quelques mots de guerre.