BEL-AMI. (continued 7)
Reading edition
Puis on se mit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un peu de cette perspective.
Georges et Suzanne restèrent un peu en arrière. Dès qu’ils furent écartés de quelques pas, il lui dit d’une voix basse et contenue:
—Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en perdre la tête.
Elle murmura:
—Moi aussi, Bel-Ami.
Il reprit:
—Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris, et ce pays.
Elle répondit:
—Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu’il voudra bien.
Il eut un petit geste d’impatience:
—Non, je vous le répète pour la dixième fois, c’est inutile. On me fermera la porte de votre maison; on m’expulsera du journal; et nous ne pourrons plus même nous voir. Voilà le joli résultat auquel je suis certain d’arriver par une demande en règle. On vous a promise au marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire: «Oui.» Et on attend.
Elle demanda:
—Qu’est-ce qu’il faut faire alors?
Il hésitait, la regardant de côté:
—M’aimez-vous assez pour commettre une folie?
Elle répondit résolument:
—Oui.
—Une grande folie?
—Oui.
—La plus grande des folies?
—Oui.
—Aurez-vous assez de courage pour braver votre père et votre mère?
—Oui.
—Bien vrai?
—Oui.
—Eh bien! il y a un moyen, un seul! Il faut que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée; on vous laisse tout dire, on ne s’étonnera pas trop d’une audace de plus de votre part. Écoutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman toute seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m’épouser. Elle aura une grosse émotion et une grosse colère...
Suzanne l’interrompit:
—Oh! maman voudra bien.
Il reprit vivement:
—Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée et plus furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous tiendrez bon, vous ne céderez pas; vous répéterez que vous voulez m’épouser, moi seul, rien que moi. Le ferez-vous?
—Je le ferai.
—Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre père, d’un air très sérieux et très décidé.
—Oui, oui. Et puis?
—Et puis, c’est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère petite Suzanne... Je vous... je vous enlèverai.
Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains.
—Oh! quel bonheur! vous m’enlèverez? Quand ça m’enlèverez-vous?
Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui passèrent d’un coup dans l’esprit comme un songe enchanteur prêt à se réaliser. Elle répéta:
—Quand ça, m’enlèverez-vous?
Il répondit très bas:
—Mais... ce soir... cette nuit.
Elle demanda, frémissante:
—Et où irons-nous?
—Ça, c’est mon secret. Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien qu’après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme! C’est le seul moyen, mais il est... il est très dangereux... pour vous.
Elle déclara:
—Je suis décidée... où vous retrouverai-je?
—Vous pourrez sortir de l’hôtel, toute seule?
—Oui. Je sais ouvrir la petite porte.
—Eh bien! quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté en face du ministère de la Marine.
—J’irai.
—Bien vrai?
—Bien vrai.
Il lui prit la main et la serra:
—Oh! que je vous aime! Comme vous êtes bonne et brave! Alors, vous ne voulez pas épouser M. de Cazolles?
—Oh! non.
—Votre père s’est beaucoup fâché quand vous avez dit non?
—Je crois bien, il voulait me remettre au couvent.
—Vous voyez qu’il est nécessaire d’être énergique.
—Je le serai.
Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette idée d’enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas... avec lui!... Elle serait enlevée!... Elle était fière de ça! Elle ne songeait guère à sa réputation, à ce qui pouvait lui arriver d’infâme. Le savait-elle, même? Le soupçonnait-elle?
Mme Walter, se retournant, cria:
—Mais viens donc, petite. Qu’est-ce que tu fais avec Bel-Ami?
Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains de mer où on serait bientôt.
Puis, on revint par Chatou pour ne pas refaire la même route.
Georges ne disait plus rien. Il songeait: Donc, si cette petite avait un peu d’audace, il allait réussir, enfin! Depuis trois mois il l’enveloppait dans l’irrésistible filet de sa tendresse. Il la séduisait, la captivait, la conquérait. Il s’était fait aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée.
Il avait obtenu d’abord qu’elle refusât M. de Cazolles. Il venait d’obtenir qu’elle s’enfuît avec lui. Car il n’y avait pas d’autre moyen.
Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait jamais à lui donner sa fille. Elle l’aimait encore, elle l’aimerait toujours, avec une violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculée, mais il la sentait rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais il ne pourrait la fléchir. Jamais elle n’admettrait qu’il prît Suzanne.
Mais une fois qu’il tiendrait la petite au loin, il traiterait de puissance à puissance, avec le père.
Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées aux choses qu’on lui disait et qu’il n’écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu’on rentra dans Paris.
Suzanne aussi songeait; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa tête, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de lune éternels, des forêts sombres traversées, des auberges au bord du chemin, et la hâte des hommes d’écurie à changer l’attelage, car tout le monde devine qu’ils sont poursuivis.
Quand le landau fut arrivé dans la cour de l’hôtel, on voulut retenir Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui.
Après avoir un peu mangé, il mit de l’ordre dans ses papiers comme s’il allait faire un grand voyage. Il brûla des lettres compromettantes, en cacha d’autres, écrivit à quelques amis.
De temps en temps il regardait la pendule, en pensant: «Ça doit chauffer là-bas.» Et une inquiétude le mordait au cœur. S’il allait échouer? Mais que pouvait-il craindre? Il se tirerait toujours d’affaire! Pourtant c’était une grosse partie qu’il jouait, ce soir-là!
Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit un fiacre et se fit arrêter place de la Concorde, le long des arcades du ministère de la Marine.
De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l’heure à sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint fiévreuse. A tout moment il passait la tête à la portière pour regarder.
Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus près, puis deux ensemble, puis une dernière très loin. Quand celle-là eut cessé de tinter, il pensa: «C’est fini. C’est raté. Elle ne viendra pas.»
Il était cependant résolu à demeurer jusqu’au jour. Dans ces cas-là il faut être patient.
Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois quarts; et toutes les horloges répétèrent une heure comme elles avaient annoncé minuit.
Il n’attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour deviner ce qui avait pu arriver. Tout à coup une tête de femme passa par la portière et demanda:
—Êtes-vous là, Bel-Ami?
Il eut un sursaut et une suffocation.
—C’est vous, Suzanne?
—Oui, c’est moi.
Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite, et répétait:
—Ah!... c’est vous... c’est vous... entrez.
Elle entra et se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher: «Allez!» Et le fiacre se mit en route.
Elle haletait, sans parler.
Il demanda:
—Eh bien! comment ça s’est-il passé?
Alors elle murmura, presque défaillante:
—Oh! ça a été terrible, chez maman surtout.
Il était inquiet et frémissant.
—Votre maman? Qu’est-ce qu’elle a dit? Contez-moi ça.
—Oh! ça a été affreux. Je suis entrée chez elle et je lui ai récité ma petite affaire que j’avais bien préparée. Alors elle a pâli, puis elle a crié: «Jamais! jamais!» Moi, j’ai pleuré, je me suis fâchée, j’ai juré que je n’épouserais que vous. J’ai cru qu’elle allait me battre. Elle est devenue comme folle; elle a déclaré qu’on me renverrait au couvent, dès le lendemain. Je ne l’avais jamais vue comme ça, jamais! Alors papa est arrivé en l’entendant débiter toutes ses sottises. Il ne s’est pas fâché tant qu’elle, mais il a déclaré que vous n’étiez pas un assez beau parti.
Comme ils m’avaient mise en colère aussi, j’ai crié plus fort qu’eux. Et papa m’a dit de sortir avec un air dramatique qui ne lui allait pas du tout. C’est ce qui m’a décidée à me sauver avec vous. Me voilà, où allons-nous?
Il avait enlacé sa taille doucement; et il écoutait de toutes ses oreilles, le cœur battant, une rancune haineuse s’éveillant en lui contre ces gens. Mais il la tenait, leur fille. Ils verraient, à présent.
Il répondit:
—Il est trop tard pour prendre le train; cette voiture-là va donc nous conduire à Sèvres où nous passerons la nuit. Et demain nous partirons pour La Roche-Guyon. C’est un joli village, au bord de la Seine, entre Mantes et Bonnières.
Elle murmura:
—C’est que je n’ai pas d’effets. Je n’ai rien.
Il sourit, avec insouciance:
—Bah! nous nous arrangerons là-bas.
Le fiacre roulait le long des rues. Georges prit une main de la jeune fille et se mit à la baiser, lentement, avec respect. Il ne savait que lui raconter, n’étant guère accoutumé aux tendresses platoniques. Mais soudain il crut s’apercevoir qu’elle pleurait.
Il demanda, avec terreur:
—Qu’est-ce que vous avez? ma chère petite.
Elle répondit, d’une voix toute mouillée:
—C’est ma pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heure, si elle s’est aperçue de mon départ.
Sa mère, en effet, ne dormait pas.
Aussitôt Suzanne sortie de sa chambre, Mme Walter était restée en face de son mari.
Elle demanda, éperdue, atterrée:
—Mon Dieu! Qu’est-ce que cela veut dire?
Walter cria, furieux:
—Ça veut dire que cet intrigant l’a enjôlée. C’est lui qui a fait refuser Cazolles. Il trouve la dot bonne, parbleu!
Il se mit à marcher avec rage à travers l’appartement et reprit:
—Tu l’attirais sans cesse, aussi, toi, tu le flattais, tu le cajolais, tu n’avais pas assez de chatteries pour lui. C’était Bel-Ami par-ci, Bel-Ami par-là, du matin au soir. Te voilà payée.
Elle murmura, livide:
—Moi?... je l’attirais!
Il lui vociféra dans le nez:
—Oui, toi! Vous êtes toutes folles de lui, la Marelle, Suzanne et les autres. Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais point rester deux jours sans le faire venir ici?
Elle se dressa, tragique:
—Je ne vous permettrai pas de me parler ainsi. Vous oubliez que je n’ai pas été élevée, comme vous, dans une boutique.
Il demeura d’abord immobile et stupéfait, puis il lâcha un «Nom de Dieu» furibond, et il sortit en tapant la porte.
Dès qu’elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la glace pour se regarder, comme pour voir si rien n’était changé en elle, tant ce qui lui arrivait lui paraissait impossible, monstrueux. Suzanne était amoureuse de Bel-Ami! et Bel-Ami voulait épouser Suzanne! Non! elle s’était trompée, ce n’était pas vrai. La fillette avait eu une toquade bien naturelle pour ce beau garçon, elle avait espéré qu’on le lui donnerait pour mari; elle avait fait son petit coup de tête! Mais lui? lui ne pouvait pas être complice de ça! Elle réfléchissait, troublée comme on l’est devant les grandes catastrophes. Non, Bel-Ami ne devait rien savoir de l’escapade de Suzanne.
Et elle songea longtemps à la perfidie et à l’innocence possibles de cet homme. Quel misérable, s’il avait préparé le coup! Et qu’arriverait-il? Que de dangers et de tourments elle prévoyait!
S’il ne savait rien, tout pouvait s’arranger encore. On ferait un voyage avec Suzanne pendant six mois, et ce serait fini. Mais comment pourrait-elle le revoir, elle, ensuite? Car elle l’aimait toujours. Cette passion était entrée en elle à la façon de ces pointes de flèche qu’on ne peut plus arracher.
Vivre sans lui était impossible. Autant mourir.
Sa pensée s’égarait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Une douleur commençait à poindre dans sa tête; ses idées devenaient pénibles, troubles, lui faisaient mal. Elle s’énervait à chercher, s’exaspérait de ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il était une heure passée. Elle se dit: «Je ne peux pas rester ainsi, je deviens folle. Il faut que je sache. Je vais réveiller Suzanne pour l’interroger.»
Et elle s’en alla, déchaussée pour ne pas faire de bruit, une bougie à la main, vers la chambre de sa fille. Elle l’ouvrit bien doucement, entra, regarda le lit. Il n’était pas défait. Elle ne comprit point d’abord, et pensa que la fillette discutait encore avec son père. Mais aussitôt un soupçon horrible l’effleura et elle courut chez son mari. Elle y arriva d’un élan, blême et haletante. Il était couché et lisait encore.
Il demeura effaré.
—Eh bien! quoi? Qu’est-ce que tu as?
Elle balbutiait:
—As-tu vu Suzanne?
—Moi? Non. Pourquoi?
—Elle est... elle est... partie. Elle n’est pas dans... dans sa chambre.
Il sauta d’un bond sur le tapis, chaussa ses pantoufles et, sans caleçon, la chemise au vent, il se précipita à son tour vers l’appartement de sa fille.
Dès qu’il l’eut vu, il ne conserva plus de doute. Elle s’était enfuie.
Il tomba dans un fauteuil et posa sa lampe par terre devant lui.
Sa femme l’avait rejoint. Elle bégaya:
—Eh bien?
Il n’avait plus la force de répondre; il n’avait plus de colère, il gémit:
—C’est fait, il la tient. Nous sommes perdus.
Elle ne comprenait pas:
—Comment, perdus?
—Eh! oui, parbleu. Il faut bien qu’il l’épouse maintenant.
Elle poussa une sorte de cri de bête:
—Lui! jamais! Tu es donc fou?
Il répondit tristement:
—Ça ne sert à rien de hurler. Il l’a enlevée, il l’a déshonorée. Le mieux est encore de la lui donner. En s’y prenant bien, personne ne saura cette aventure.
Elle répéta, secouée d’une émotion terrible:
—Jamais! jamais il n’aura Suzanne! Jamais je ne consentirai!
Walter murmura avec accablement:
—Mais il l’a. C’est fait. Et il la gardera et la cachera tant que nous n’aurons point cédé. Donc, pour éviter le scandale, il faut céder tout de suite.
Sa femme, déchirée par une inavouable douleur, répéta:
—Non! non! Jamais je ne consentirai!
Il reprit, s’impatientant:
—Mais il n’y a pas à discuter. Il le faut. Ah! le gredin, comme il nous a joués... Il est fort tout de même. Nous aurions pu trouver beaucoup mieux comme position, mais pas comme intelligence et comme avenir. C’est un homme d’avenir. Il sera député et ministre.
Mme Walter déclara, avec une énergie farouche:
—Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Tu entends... jamais!
Il finit par se fâcher et par prendre, en homme pratique, la défense de Bel-Ami.
—Mais, tais-toi donc... Je te répète qu’il le faut... qu’il le faut absolument. Et qui sait? Peut-être ne le regretterons-nous pas. Avec les êtres de cette trempe-là, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu as vu comme il a jeté bas, en trois articles, ce niais de Laroche-Mathieu, et comme il l’a fait avec dignité, ce qui était rudement difficile dans sa situation de mari. Enfin nous verrons. Toujours est-il que nous sommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer de là.
Elle avait envie de crier, de se rouler par terre, de s’arracher les cheveux. Elle prononça encore, d’une voix exaspérée:
—Il ne l’aura pas... Je... ne... veux... pas!
Walter se leva, ramassa sa lampe, reprit:
—Tiens, tu es stupide comme toutes les femmes. Vous n’agissez jamais que par passion. Vous ne savez pas vous plier aux circonstances... vous êtes stupides! Moi, je te dis qu’il l’épousera... Il le faut.
Et il sortit en traînant ses pantoufles. Il traversa, fantôme comique en chemise de nuit, le large corridor du vaste hôtel endormi, et rentra, sans bruit, dans sa chambre.
Mme Walter restait debout, déchirée par une intolérable douleur. Elle ne comprenait pas encore bien, d’ailleurs. Elle souffrait seulement. Puis il lui sembla qu’elle ne pourrait pas demeurer là, immobile, jusqu’au jour. Elle sentait en elle un besoin violent de se sauver, de courir devant elle, de s’en aller, de chercher de l’aide, d’être secourue.
Elle cherchait qui elle pourrait bien appeler à elle. Quel homme! Elle n’en trouvait pas! Un prêtre! oui, un prêtre! Elle se jetterait à ses pieds, lui avouerait tout, lui confesserait sa faute et son désespoir. Il comprendrait, lui, que ce misérable ne pouvait pas épouser Suzanne et il empêcherait cela.
Il lui fallait un prêtre, tout de suite! Mais où le trouver? Où aller? Pourtant elle ne pouvait rester ainsi.
Alors passa devant ses yeux, ainsi qu’une vision, l’image sereine de Jésus marchant sur les flots. Elle le vit comme elle le voyait en regardant le tableau. Donc il l’appelait. Il lui disait: «Venez à moi. Venez vous agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai et je vous inspirerai ce qu’il faut faire.»
Elle prit sa bougie, sortit, et descendit pour gagner la serre. Le Jésus était tout au bout, dans un petit salon qu’on fermait par une porte vitrée afin que l’humidité des terres ne détériorât point la toile.
Cela faisait une sorte de chapelle dans une forêt d’arbres singuliers.
Quand Mme Walter entra dans le jardin d’hiver, ne l’ayant jamais vu que plein de lumière, elle demeura saisie devant sa profondeur obscure. Les lourdes plantes des pays chauds épaississaient l’atmosphère de leur haleine pesante. Et les portes n’étant plus ouvertes, l’air de ce bois étrange, enfermé sous un dôme de verre, entrait dans la poitrine avec peine, étourdissait, grisait, faisait plaisir et mal, donnait à la chair une sensation confuse de volupté énervante et de mort.
La pauvre femme marchait doucement, émue par les ténèbres où apparaissaient, à la lueur errante de sa bougie, des plantes extravagantes, avec des aspects de monstres, des apparences d’êtres, des difformités bizarres.
Tout d’un coup, elle aperçut le Christ. Elle ouvrit la porte qui le séparait d’elle, et tomba sur les genoux.
Elle le pria d’abord éperdument, balbutiant des mots d’amour, des invocations passionnées et désespérées. Puis, l’ardeur de son appel se calmant, elle leva les yeux vers lui, et demeura saisie d’angoisse. Il ressemblait tellement à Bel-Ami, à la clarté tremblante de cette seule lumière l’éclairant à peine et d’en bas, que ce n’était plus Dieu, c’était son amant qui la regardait. C’étaient ses yeux, son front, l’expression de son visage, son air froid et hautain!
Elle balbutiait: «Jésus!—Jésus!—Jésus!» Et le mot «Georges» lui venait aux lèvres. Tout à coup, elle pensa qu’à cette heure même, Georges, peut-être, possédait sa fille. Il était seul avec elle, quelque part, dans une chambre. Lui! lui! avec Suzanne!
Elle répétait: «Jésus!... Jésus!» Mais elle pensait à eux... à sa fille et à son amant! Ils étaient seuls, dans une chambre... et c’était la nuit. Elle les voyait. Elle les voyait si nettement qu’ils se dressaient devant elle, à la place du tableau. Ils se souriaient, ils s’embrassaient. La chambre était sombre, le lit entr’ouvert. Elle se souleva pour aller vers eux, pour prendre sa fille par les cheveux et l’arracher de cette étreinte. Elle allait la saisir à la gorge, l’étrangler, sa fille qu’elle haïssait, sa fille qui se donnait à cet homme. Elle la touchait... ses mains rencontrèrent la toile. Elle heurtait les pieds du Christ.
Elle poussa un grand cri, et tomba sur le dos. Sa bougie, renversée, s’éteignit.
Que se passa-t-il ensuite? Elle rêva longtemps des choses étranges, effrayantes. Toujours Georges et Suzanne passaient devant ses yeux enlacés avec Jésus-Christ qui bénissait leur horrible amour.
Elle sentait vaguement qu’elle n’était point chez elle. Elle voulait se lever, fuir, elle ne le pouvait pas. Une torpeur l’avait envahie, qui liait ses membres et ne lui laissait que sa pensée en éveil, trouble cependant, torturée par des images affreuses, irréelles, fantastiques, perdue dans un songe malsain, le songe étrange et parfois mortel que font entrer dans les cerveaux humains les plantes endormeuses des pays chauds, aux formes bizarres et aux parfums épais.
Le jour venu, on ramassa Mme Walter, étendue sans connaissance, presque asphyxiée, devant Jésus marchant sur les flots. Elle fut si malade qu’on craignit pour sa vie. Elle ne reprit que le lendemain l’usage complet de sa raison. Alors, elle se mit à pleurer.
La disparition de Suzanne fut expliquée aux domestiques par un envoi brusque au couvent. Et M. Walter répondit à une longue lettre de Du Roy, en lui accordant la main de sa fille.
Bel-Ami avait jeté cette épître à la poste au moment de quitter Paris, car il l’avait préparée d’avance le soir de son départ. Il y disait, en termes respectueux, qu’il aimait depuis longtemps la jeune fille, que jamais aucun accord n’avait eu lieu entre eux, mais que la voyant venir à lui, en toute liberté, pour lui dire: «Je serai votre femme», il se jugeait autorisé à la garder, à la cacher même, jusqu’à ce qu’il eût obtenu une réponse des parents dont la volonté légale avait pour lui une valeur moindre que la volonté de sa fiancée.
Il demandait que M. Walter répondît poste restante, un ami devant lui faire parvenir la lettre.
Quand il eut obtenu ce qu’il voulait, il ramena Suzanne à Paris et la renvoya chez ses parents, s’abstenant lui-même de paraître avant quelque temps.
Ils avaient passé six jours au bord de la Seine, à La Roche-Guyon.
Jamais la jeune fille ne s’était tant amusée. Elle avait joué à la bergère. Comme il la faisait passer pour sa sœur, ils vivaient dans une intimité libre et chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il jugeait habile de la respecter. Dès le lendemain de leur arrivée, elle acheta du linge et des vêtements de paysanne, et elle se mit à pêcher à la ligne, la tête couverte d’un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs. Elle trouvait le pays délicieux. Il y avait là une vieille tour et un vieux château où l’on montrait d’admirables tapisseries.
Georges, vêtu d’une vareuse achetée toute faite chez un commerçant du pays, promenait Suzanne, soit à pied, le long des berges, soit en bateau. Ils s’embrassaient à tout moment, frémissants, elle innocente et lui prêt à succomber. Mais il savait être fort; et quand il lui dit: «Nous retournerons à Paris demain, votre père m’accorde votre main», elle murmura naïvement:
—Déjà? ça m’amusait tant d’être votre femme!
X
IL faisait sombre dans le petit appartement de la rue de Constantinople, car Georges Du Roy et Clotilde de Marelle s’étant rencontrés sous la porte étaient entrés brusquement, et elle lui avait dit, sans lui laisser le temps d’ouvrir les persiennes:
—Ainsi, tu épouses Suzanne Walter?
Il avoua avec douceur et ajouta:
—Tu ne le savais pas?
Elle reprit, debout devant lui, furieuse, indignée:
—Tu épouses Suzanne Walter! C’est trop fort! c’est trop fort! Voilà trois mois que tu me cajoles pour me cacher ça. Tout le monde le sait, excepté moi. C’est mon mari qui me l’a appris!
Du Roy se mit à ricaner, un peu confus tout de même et, ayant posé son chapeau sur un coin de la cheminée, il s’assit dans un fauteuil.
Elle le regardait bien en face, et elle dit d’une voix irritée et basse:
—Depuis que tu as quitté ta femme, tu préparais ce coup-là, et tu me gardais gentiment comme maîtresse, pour faire l’intérim? Quel gredin tu es!
Il demanda:
—Pourquoi ça? J’avais une femme qui me trompait. Je l’ai surprise; j’ai obtenu le divorce, et j’en épouse une autre. Quoi de plus simple?
Elle murmura, frémissante:
—Oh! comme tu es roué et dangereux, toi!
Il se remit à sourire.
—Parbleu! Les imbéciles et les niais sont toujours des dupes!
Mais elle suivait son idée:
—Comme j’aurais dû te deviner dès le commencement. Mais non, je ne pouvais pas croire que tu serais crapule comme ça.
Il prit un air digne:
—Je te prie de faire attention aux mots que tu emploies.
Elle se révolta contre cette indignation:
—Quoi! tu veux que je prenne des gants pour te parler maintenant! Tu te conduis avec moi comme un gueux depuis que je te connais, et tu prétends que je ne te le dise pas? Tu trompes tout le monde, tu exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l’argent partout, et tu veux que je te traite comme un honnête homme?
Il se leva, et la lèvre tremblante:
—Tais-toi, ou je te fais sortir d’ici.
Elle balbutia:
—Sortir d’ici... Sortir d’ici... Tu me ferais sortir d’ici... toi... toi?...
Elle ne pouvait plus parler, tant elle suffoquait de colère, et brusquement, comme si la porte de sa fureur se fût brisée, elle éclata:
—Sortir d’ici? Tu oublies donc que c’est moi qui l’ai payé, depuis le premier jour, ce logement-là! Ah! oui, tu l’as bien pris à ton compte de temps en temps. Mais qui est-ce qui l’a loué?... C’est moi... Qui est-ce qui l’a gardé?... C’est moi... Et tu veux me faire sortir d’ici... Tais-toi donc, vaurien! Crois-tu que je ne sais pas comment tu as volé à Madeleine la moitié de l’héritage de Vaudrec? Crois-tu que je ne sais pas comment tu as couché avec Suzanne pour la forcer à t’épouser...
Il la saisit par les épaules et la secouant entre ses mains:
—Ne parle pas de celle-là! Je te le défends!
Elle cria:
—Tu as couché avec, je le sais.
Il eût accepté n’importe quoi, mais ce mensonge l’exaspérait. Les vérités qu’elle lui avait criées par le visage lui faisaient passer tout à l’heure des frissons de rage dans le cœur, mais cette fausseté sur cette petite fille qui allait devenir sa femme éveillait dans le creux de sa main un furieux besoin de frapper.
Il répéta:
—Tais-toi... prends garde... tais-toi...
Et il l’agitait comme on agite une branche pour en faire tomber les fruits.
Elle hurla, décoiffée, la bouche grande ouverte, les yeux fous:
—Tu as couché avec...
Il la lâcha et lui lança par la figure un tel soufflet qu’elle alla tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers lui, et, soulevée sur ses poignets, vociféra encore une fois:
—Tu as couché avec!
Il se rua sur elle, et, la tenant sous lui, la frappa comme s’il tapait sur un homme.
Elle se tut soudain, et se mit à gémir sous les coups. Elle ne remuait plus. Elle avait caché sa figure dans l’angle du parquet et de la muraille, et elle poussait des cris plaintifs.
Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la pièce pour reprendre son sang-froid; et, une idée lui étant venue, il passa dans la chambre, emplit la cuvette d’eau froide, et se trempa la tête dedans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce qu’elle faisait en s’essuyant les doigts avec soin.
Elle n’avait point bougé. Elle restait étendue par terre, pleurant doucement:
Il demanda:
—Auras-tu bientôt fini de larmoyer?
Elle ne répondit pas. Alors il demeura debout au milieu de l’appartement, un peu gêné, un peu honteux en face de ce corps allongé devant lui.
Puis, tout à coup, il prit une résolution, et saisit son chapeau sur la cheminée:
—Bonsoir. Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête. Je n’attendrai pas ton bon plaisir.
Il sortit, ferma la porte, pénétra chez le portier, et lui dit:
—Madame est restée. Elle s’en ira tout à l’heure. Vous direz au propriétaire que je donne congé pour le 1er octobre. Nous sommes au 16 août, je me trouve donc dans les limites.
Et il s’en alla à grands pas, car il avait des courses pressées à faire pour les derniers achats de la corbeille.
Le mariage était fixé au 20 octobre, après la rentrée des Chambres. Il aurait lieu à l’église de la Madeleine. On en avait beaucoup jasé sans savoir au juste la vérité. Différentes histoires circulaient. On chuchotait qu’un enlèvement avait eu lieu, mais on n’était sûr de rien.
D’après les domestiques, Mme Walter, qui ne parlait plus à son futur gendre, s’était empoisonnée de colère le soir où cette union avait été décidée, après avoir fait conduire sa fille au couvent, à minuit.
On l’avait ramenée presque morte. Assurément, elle ne se remettrait jamais. Elle avait l’air maintenant d’une vieille femme; ses cheveux devenaient tout gris; et elle tombait dans la dévotion, communiant tous les dimanches.
Dans les premiers jours de septembre la Vie Française annonça que le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chef, M. Walter conservant le titre de directeur.
Alors on s’adjoignit un bataillon de chroniqueurs connus, d’échotiers, de rédacteurs politiques, de critiques d’art et de théâtre, enlevés à force d’argent aux grands journaux, aux vieux journaux puissants et posés.
Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne haussaient plus les épaules en parlant de la Vie Française. Le succès rapide et complet avait effacé la mésestime des écrivains sérieux pour les débuts de cette feuille.
Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu’on appelle un fait parisien, Georges Du Roy et les Walter ayant soulevé beaucoup de curiosité depuis quelque temps. Tous les gens qu’on cite dans les échos se promirent d’y aller.
Cet événement eut lieu par un jour clair d’automne.
Dès huit heures du matin, tout le personnel de la Madeleine, étendant sur les marches du haut perron de cette église qui domine la rue Royale un large tapis rouge, faisait arrêter les passants, annonçait au peuple de Paris qu’une grande cérémonie allait avoir lieu.
Les employés se rendant à leur bureau, les petites ouvrières, les garçons de magasin s’arrêtaient, regardaient et songeaient vaguement aux gens riches qui dépensaient tant d’argent pour s’accoupler.
Vers dix heures, les curieux commencèrent à stationner. Ils demeuraient là quelques minutes, espérant que peut-être ça commencerait tout de suite, puis ils s’en allaient.
A onze heures, des détachements de sergents de ville arrivèrent et se mirent presque aussitôt à faire circuler la foule, car des attroupements se formaient à chaque instant.
Les premiers invités apparurent bientôt, ceux qui voulaient être bien placés pour tout voir. Ils prirent les chaises en bordure, le long de la nef centrale.
Peu à peu il en venait d’autres, des femmes qui faisaient un bruit d’étoffes, un bruit de soie, des hommes sévères, presque tous chauves, marchant avec une correction mondaine, plus graves encore en ce lieu.
L’église s’emplissait lentement. Un flot de soleil entrait par l’immense porte ouverte éclairant les premiers rangs d’amis. Dans le chœur qui semblait un peu sombre, l’autel couvert de cierges faisait une clarté jaune, humble et pâle en face du trou de lumière de la grande porte.
On se reconnaissait, on s’appelait d’un signe, on se réunissait par groupes. Les hommes de lettres, moins respectueux que les hommes du monde, causaient à mi-voix. On regardait les femmes.
Norbert de Varenne, qui cherchait un ami, aperçut Jacques Rival vers le milieu des lignes de chaises, et il le rejoignit.
—Eh bien! dit-il, l’avenir est aux malins!
L’autre, qui n’était point envieux, répondit:
—Tant mieux pour lui. Sa vie est faite.
Et ils se mirent à nommer les figures aperçues.
Rival demanda:
—Savez-vous ce qu’est devenue sa femme?
Le poète sourit:
—Oui et non. Elle vit très retirée, m’a-t-on dit, dans le quartier Montmartre. Mais... il y a un mais..., je lis depuis quelque temps dans la Plume des articles politiques qui ressemblent terriblement à ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont d’un nommé Jean Le Dol, un jeune homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre ami Georges, et qui a fait la connaissance de son ancienne femme. D’où j’ai conclu qu’elle aimait les débutants et les aimerait éternellement. Elle est riche d’ailleurs. Vaudrec et Laroche-Mathieu n’ont pas été pour rien les assidus de la maison.
Rival déclara:
—Elle n’est pas mal, cette petite Madeleine. Très fine et très rouée! Elle doit être charmante au découvert. Mais, dites-moi, comment se fait-il que Du Roy se marie à l’église après un divorce prononcé?
Norbert de Varenne répondit:
—Il se marie à l’église parce que, pour l’Église, il n’était pas marié, la première fois.
—Comment ça?
—Notre Bel-Ami, par indifférence ou par économie, avait jugé la mairie suffisante en épousant Madeleine Forestier. Il s’était donc passé de bénédiction ecclésiastique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mère l’Église, un simple état de concubinage. Par conséquent, il arrive devant elle aujourd’hui en garçon, et elle lui prête toutes ses pompes, qui coûteront cher au père Walter.
La rumeur de la foule accrue grandissait sous la voûte. On entendait des voix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes célèbres, qui posaient, contents d’être vus, et gardant avec soin leur maintien adopté devant le public, habitués à se montrer ainsi dans toutes les fêtes dont ils étaient, leur semblait-il, les indispensables ornements, les bibelots d’art.
Rival reprit:
—Dites donc, mon cher, vous qui allez souvent chez le Patron, est-ce vrai que Mme Walter et Du Roy ne se parlent jamais plus?
—Jamais. Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le père par des cadavres découverts, paraît-il, des cadavres enterrés au Maroc. Il a donc menacé le vieux de révélations épouvantables. Walter s’est rappelé l’exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout de suite. Mais la mère, entêtée comme toutes les femmes, a juré qu’elle n’adresserait plus la parole à son gendre. Ils sont rudement drôles, en face l’un de l’autre. Elle a l’air d’une statue, de la statue de la Vengeance, et il est fort gêné, lui, bien qu’il fasse bonne contenance, car il sait se gouverner, celui-là!
Des confrères venaient leur serrer la main. On entendait des bouts de conversations politiques. Et vague comme le bruit d’une mer lointaine, le grouillement du peuple amassé devant l’église entrait par la porte avec le soleil, montait sous la voûte, au-dessus de l’agitation plus discrète du public d’élite massé dans le temple.
Tout à coup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sa hallebarde. Toute l’assistance se retourna avec un long frou-frou de jupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de son père, dans la vive lumière du portail.
Elle avait toujours l’air d’un joujou, d’un délicieux joujou blanc coiffé de fleurs d’oranger.
Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis quand elle fit son premier pas dans la nef, les orgues poussèrent un cri puissant, annoncèrent l’entrée de la mariée avec leur grande voix de métal.
Elle s’en venait, la tête baissée, mais point timide, vaguement émue, gentille, charmante, une miniature d’épousée. Les femmes souriaient et murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient: «Exquise, adorable.». M. Walter marchait avec une dignité exagérée, un peu pâle, les lunettes d’aplomb sur le nez.
Derrière eux, quatre demoiselles d’honneur, toutes les quatre vêtues de rose et jolies toutes les quatre, formaient une cour à ce bijou de reine. Les garçons d’honneur, bien choisis conformes au type, allaient d’un pas qui semblait réglé par un maître de ballet.
Mme Walter les suivait, donnant le bras au père de son autre gendre, au marquis de Latour-Yvelin, âgé de soixante-douze ans. Elle ne marchait pas, elle se traînait, prête à s’évanouir à chacun de ses mouvements en avant. On sentait que ses pieds se collaient aux dalles, que ses jambes refusaient d’avancer, que son cœur battait dans sa poitrine comme une bête qui bondit pour s’échapper.
Elle était devenue maigre. Ses cheveux blancs faisaient paraître plus blême encore et plus creux son visage.
Elle regardait devant elle pour ne voir personne, pour ne songer, peut-être, qu’à ce qui la torturait.
Puis Georges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue.
Il levait la tête sans détourner non plus ses yeux fixes, durs, sous ses sourcils un peu crispés. Sa moustache semblait irritée sur sa lèvre. On le trouvait fort beau garçon. Il avait l’allure fière, la taille fine, la jambe droite. Il portait bien son habit que tachait, comme une goutte de sang, le petit ruban rouge de la Légion d’honneur.
Puis venaient les parents, Rose avec le sénateur Rissolin. Elle était mariée depuis six semaines. Le comte de Latour-Yvelin accompagnait la vicomtesse de Percemur.
Enfin ce fut une procession bizarre des alliés ou amis de Du Roy qu’il avait présentés dans sa nouvelle famille, gens connus dans l’entremonde parisien qui sont tout de suite les intimes, et, à l’occasion, les cousins éloignés des riches parvenus, gentilshommes déclassés, ruinés, tachés, mariés parfois, ce qui est pis. C’étaient M. de Belvigne, le marquis de Banjolin, le comte et la comtesse de Ravenel, le duc de Ramorano, le prince de Kravalow, le chevalier Valréali, puis des invités de Walter, le prince de Guerche, le duc et la duchesse de Ferracine, la belle marquise des Dunes. Quelques parents de Mme Walter gardaient un air comme il faut de province, au milieu de ce défilé.
Et toujours les orgues chantaient, poussaient par l’énorme monument les accents ronflants et rythmés de leurs gorges luisantes, qui crient au ciel la joie ou la douleur des hommes.
On referma les grands battants de l’entrée, et, tout à coup, il fit sombre comme si on venait de mettre à la porte le soleil.
Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa femme dans le chœur, en face de l’autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger, crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour les unir au nom de l’Éternel.
Il posa les questions d’usage, échangea les anneaux, prononça les paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux une allocution chrétienne. Il parla de la fidélité, longuement, en termes pompeux. C’était un gros homme de grande taille, un de ces beaux prélats chez qui le ventre est une majesté.
Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait, la figure dans ses mains.
Elle avait dû céder. Qu’aurait-elle fait? Mais depuis le jour où elle avait chassé de sa chambre sa fille revenue, en refusant de l’embrasser, depuis le jour où elle avait dit à voix très basse à Du Roy, qui la saluait avec cérémonie en reparaissant devant elle: «Vous êtes l’être le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus, car je ne vous répondrai point!» elle souffrait une intolérable et inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d’une haine aiguë, faite de passion exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie de mère et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante comme une plaie vive.
Et voilà qu’un évêque les mariait, sa fille et son amant, dans une église, en face de deux mille personnes, et devant elle! Et elle ne pouvait rien dire? Elle ne pouvait pas empêcher cela? Elle ne pouvait pas crier: «Mais il est à moi, cet homme, c’est mon amant. Cette union que vous bénissez est infâme.»
Plusieurs femmes, attendries, murmurèrent:
—Comme la pauvre mère est émue.
L’évêque déclamait:
—Vous êtes parmi les heureux de la terre, parmi les plus riches et les plus respectés. Vous, Monsieur, que votre talent élève au-dessus des autres, vous qui écrivez, qui enseignez, qui conseillez, qui dirigez le peuple, vous avez une belle mission à remplir, un bel exemple à donner...
Du Roy l’écoutait, ivre d’orgueil. Un prélat de l’Église romaine lui parlait ainsi, à lui. Et il sentait, derrière son dos, une foule, une foule illustre venue pour lui. Il lui semblait qu’une force le poussait, le soulevait. Il devenait un des maîtres de la terre, lui, lui, le fils des deux pauvres paysans de Canteleu.
Il les vit tout à coup dans leur humble cabaret, au sommet de la côte, au-dessus de la grande vallée de Rouen, son père et sa mère, donnant à boire aux campagnards du pays. Il leur avait envoyé cinq mille francs en héritant du comte de Vaudrec. Il allait maintenant leur en envoyer cinquante mille: et ils achèteraient un petit bien. Ils seraient contents, heureux.
L’évêque avait terminé sa harangue. Un prêtre vêtu d’une étole dorée montait à l’autel. Et les orgues recommencèrent à célébrer la gloire des nouveaux époux.
Tantôt elles jetaient des clameurs prolongées, énormes, enflées comme des vagues, si sonores et si puissantes, qu’il semblait qu’elles dussent soulever et faire sauter le toit pour se répandre dans le ciel bleu. Leur bruit vibrant emplissait toute l’église, faisait frissonner la chair et les âmes. Puis tout à coup elles se calmaient; et des notes fines, alertes, couraient dans l’air, effleuraient l’oreille comme des souffles légers; c’étaient de petits chants gracieux, menus, sautillants, qui voletaient ainsi que des oiseaux; et soudain, cette coquette musique s’élargissait de nouveau, redevenant effrayante de force et d’ampleur, comme si un grain de sable se métamorphosait en un monde.
Puis des voix humaines s’élevèrent, passèrent au-dessus des têtes inclinées. Vauri et Landeck, de l’Opéra, chantaient. L’encens répandait une fine odeur de benjoin, et sur l’autel le sacrifice divin s’accomplissait; l’Homme-Dieu, à l’appel de son prêtre, descendait sur la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy.
Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l’avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s’adressait, il la remerciait de son succès.
Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments: «Vous êtes bien aimable.»
Soudain il aperçut Mme de Marelle; et le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait: «Quelle charmante maîtresse, tout de même.»
Elle s’approcha, un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l’appel discret de ces doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire: «Je t’aime toujours, je suis à toi!»
Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour. Elle murmura de sa voix gracieuse:
—A bientôt, monsieur.
Il répondit gaiement:
—A bientôt, madame.
Et elle s’éloigna.
D’autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s’éclaircit. Les derniers assistants partirent.
Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église.
Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.
Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.
FIN