BEL-AMI. (continued 5)
Reading edition
Georges et Madeleine se sentirent eux-mêmes gagnés par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppressés par la pesanteur de l’atmosphère et par l’émotion qui les envahissait.
Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils s’embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse:
—Nous sommes aussi gamins qu’en allant à Rouen.
Le grand courant des voitures s’était séparé à l’entrée des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s’espaçaient un peu, mais la nuit épaisse des arbres, l’air vivifié par les feuilles et par l’humidité des ruisselets qu’on entendait couler sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne tout paré d’astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.
Georges murmura: «Oh! ma petite Made», en la serrant contre lui.
Elle lui dit:
—Te rappelles-tu la forêt de chez toi, comme c’était sinistre. Il me semblait qu’elle était pleine de bêtes affreuses et qu’elle n’avait pas de bout. Tandis qu’ici, c’est charmant. On sent des caresses dans le vent, et je sais bien que Sèvres est de l’autre côté du bois.
Il répondit:
—Oh! dans la forêt de chez moi, il n’y avait pas autre chose que des cerfs, des renards, des chevreuils et des sangliers, et, par-ci par-là, une maison de forestier.
Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si quelqu’un le lui eût crié du fond d’un fourré, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise étrange et persistant, par cette irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis quelque temps.
Au bout d’une minute, il demanda:
—Es-tu venue quelquefois ici comme ça, le soir, avec Charles?
Elle répondit:
—Mais oui, souvent.
Et, tout à coup, il eut envie de retourner chez eux, une envie nerveuse qui lui serrait le cœur. Mais l’image de Forestier était rentrée en son esprit, le possédait, l’étreignait. Il ne pouvait plus penser qu’à lui, parler que de lui.
Il demanda, avec un accent méchant:
—Dis donc, Made?
—Quoi, mon ami?
—L’as-tu fait cocu, ce pauvre Charles?
Elle murmura, dédaigneuse:
—Que tu deviens bête avec ta rengaine.
Mais il ne lâchait pas son idée.
—Voyons, ma petite Made, sois bien franche, avoue-le? Tu l’as fait cocu, dis? Avoue que tu l’as fait cocu?
Elle se taisait, choquée comme toutes les femmes le sont par ce mot.
Il reprit, obstiné:
—Sacristi, si quelqu’un en avait la tête, c’est bien lui, par exemple. Oh! oui, oh! oui. C’est ça qui m’amuserait de savoir que Forestier était cocu. Hein! quelle bonne binette de jobard?
Il sentit qu’elle souriait à quelque souvenir peut-être, et il insista:
—Voyons, dis-le. Qu’est-ce que ça fait? Ce serait bien drôle, au contraire, de m’avouer que tu l’as trompé, de m’avouer ça, à moi.
Il frémissait, en effet, de l’espoir et de l’envie que Charles, l’odieux Charles, le mort détesté, le mort exécré, eût porté ce ridicule honteux. Et pourtant... pourtant une autre émotion, plus confuse, aiguillonnait son désir de savoir.
Il répétait:
—Made, ma petite Made, je t’en prie, dis-le. En voilà un qui ne l’aurait pas volé. Tu aurais eu joliment tort de ne pas lui faire porter ça. Voyons, Made, avoue.
Elle trouvait plaisante, maintenant, sans doute, cette insistance, car elle riait, par petits rires brefs, saccadés.
Il avait mis ses lèvres tout près de l’oreille de sa femme:
—Voyons... voyons... avoue-le?...
Elle s’éloigna d’un mouvement sec, et déclara brusquement:
—Mais tu es stupide. Est-ce qu’on répond à des questions pareilles?
Elle avait dit cela d’un ton si singulier qu’un frisson de froid courut dans les veines de son mari et il demeura interdit, effaré, un peu essoufflé comme s’il avait reçu une commotion morale.
Le fiacre maintenant longeait le lac, où le ciel semblait avoir égrené ses étoiles. Deux cygnes vagues nageaient très lentement, à peine visibles dans l’ombre.
Georges cria au cocher: «Retournons.» Et la voiture s’en revint, croisant les autres, qui allaient au pas, et dont les grosses lanternes brillaient comme des yeux dans la nuit du Bois.
Comme elle avait dit cela d’une étrange façon! Du Roy se demandait: «Est-ce un aveu?» Et cette presque certitude qu’elle avait trompé son premier mari, l’affolait de colère, à présent. Il avait envie de la battre, de l’étrangler, de lui arracher les cheveux!
Oh! si elle lui eût répondu: «Mais, mon chéri, si j’avais dû le tromper, c’est avec toi que je l’aurais fait», comme il l’aurait embrassée, étreinte, adorée!
Il demeurait immobile, les bras croisés, les yeux au ciel, l’esprit trop agité pour réfléchir encore. Il sentait seulement en lui fermenter cette rancune et grossir cette colère qui couvent au cœur de tous les mâles devant les caprices du désir féminin. Il sentait pour la première fois cette angoisse confuse de l’époux qui soupçonne! Il était jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux pour le compte de Forestier! jaloux d’une étrange et poignante façon, où entrait subitement de la haine contre Madeleine. Puisqu’elle avait trompé l’autre, comment pourrait-il avoir confiance en elle, lui?
Puis, peu à peu, une espèce de calme se fit en son esprit, et se roidissant contre sa souffrance, il pensa: «Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne leur rien donner de soi.»
L’amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris et de dégoût. Il ne les laissa point s’épandre cependant. Il se répétait: «Le monde est aux forts. Il faut être fort. Il faut être au-dessus de tout.»
La voiture allait plus vite. Elle repassa les fortifications. Du Roy regardait devant lui une clarté rougeâtre dans le ciel, pareille à une lueur de forge démesurée; et il entendait une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d’été, comme un colosse épuisé de fatigue.
Georges songeait: «Je serais bien bête de me faire de la bile. Chacun pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n’est que de l’égoïsme. L’égoïsme pour l’ambition et la fortune vaut mieux que l’égoïsme pour la femme et pour l’amour.»
L’Arc de triomphe de l’Étoile apparaissait debout à l’entrée de la ville sur ses deux jambes monstrueuses, sorte de géant informe qui semblait prêt à se mettre en marche pour descendre la large avenue ouverte devant lui.
Georges et Madeleine se retrouvaient là dans le défilé des voitures ramenant au logis, au lit désiré, l’éternel couple, silencieux et enlacé. Il semblait que l’humanité tout entière glissait à côté d’eux, grise de joie, de plaisir, de bonheur.
La jeune femme, qui avait bien pressenti quelque chose de ce qui se passait en son mari, demanda de sa voix douce:
—A quoi songes-tu, mon ami? Depuis une demi-heure tu n’as point prononcé une parole.
Il répondit en ricanant:
—Je songe à tous ces imbéciles qui s’embrassent, et je me dis que, vraiment, on a autre chose à faire dans l’existence.
Elle murmura:
—Oui... mais c’est bon quelquefois.
—C’est bon... c’est bon... quand on n’a rien de mieux!
La pensée de Georges allait toujours, dévêtant la vie de sa robe de poésie, dans une sorte de rage méchante: «Je serais bien bête de me gêner, de me priver de quoi que ce soit, de me troubler, de me tracasser, de me ronger l’âme comme je le fais depuis quelque temps.» L’image de Forestier lui traversa l’esprit sans y faire naître aucune irritation. Il lui sembla qu’ils venaient de se réconcilier, qu’ils redevenaient amis. Il avait envie de lui crier: «Bonsoir, vieux.»
Madeleine, que ce silence gênait, demanda:
—Si nous allions prendre une glace chez Tortoni, avant de rentrer.
Il la regarda de coin. Son fin profil blond lui apparut sous l’éclat vif d’une guirlande de gaz qui annonçait un café-chantant.
Il pensa: «Elle est jolie. Eh! tant mieux. A bon chat bon rat, ma camarade. Mais si on me reprend à me tourmenter pour toi, il fera chaud au pôle Nord.» Puis il répondit:
—Mais certainement, ma chérie:
Et, pour qu’elle ne devinât rien, il l’embrassa.
Il sembla à la jeune femme que les lèvres de son mari étaient glacées.
Il souriait cependant de son sourire ordinaire en lui donnant la main pour descendre devant les marches du café.
III
EN entrant au journal, le lendemain, Du Roy alla trouver Boisrenard.
—Mon cher ami, dit-il, j’ai un service à te demander. On trouve drôle depuis quelque temps de m’appeler Forestier. Moi, je commence à trouver ça bête. Veux-tu avoir la complaisance de prévenir doucement les camarades que je giflerai le premier qui se permettra de nouveau cette plaisanterie. Ce sera à eux de réfléchir si cette blague-là vaut un coup d’épée. Je m’adresse à toi parce que tu es un homme calme qui peut empêcher des extrémités fâcheuses, et aussi parce que tu m’as servi de témoin dans mon affaire.
Boisrenard se chargea de la commission.
Du Roy sortit pour faire des courses, puis revint une heure plus tard. Personne ne l’appela Forestier.
Comme il rentrait chez lui, il entendit des voix de femmes dans le salon. Il demanda:
—Qui est là?
Le domestique répondit:
—Mme Walter et Mme de Marelle.
Un petit battement lui secoua le cœur, puis il se dit: «Tiens, voyons,» et il ouvrit la porte.
Clotilde était au coin de la cheminée, dans un rayon de jour venu de la fenêtre. Il sembla à Georges qu’elle pâlissait un peu en l’apercevant. Ayant d’abord salué Mme Walter et ses deux filles, assises comme deux sentinelles aux côtés de leur mère, il se tourna vers son ancienne maîtresse. Elle lui tendait la main; il la prit et la serra avec intention, comme pour dire: «Je vous aime toujours.» Elle répondit à cette pression.
Il demanda:
—Vous vous êtes bien portée pendant le siècle écoulé depuis notre dernière rencontre?
Elle répondit avec aisance:
—Mais oui, et vous, Bel-Ami?
Puis, se tournant vers Madeleine, elle ajouta:
—Tu permets que je l’appelle toujours Bel-Ami?
—Certainement, ma chère, je permets tout ce que tu voudras.
Une nuance d’ironie semblait cachée dans cette parole.
Mme Walter parlait d’une fête qu’allait donner Jacques Rival dans son logis de garçon, un grand assaut d’armes où assisteraient des femmes du monde; elle disait:
—Ce sera très intéressant. Mais je suis désolée, nous n’avons personne pour nous y conduire, mon mari devant s’absenter à ce moment-là.
Du Roy s’offrit aussitôt. Elle accepta.
—Nous vous en serons très reconnaissantes, mes filles et moi.
Il regardait la plus jeune des demoiselles Walter, et pensait: «Elle n’est pas mal du tout, cette petite Suzanne, mais pas du tout.» Elle avait l’air d’une frêle poupée blonde, trop petite, mais fine, avec la taille mince, des hanches et de la poitrine, une figure de miniature, des yeux d’émail d’un bleu gris dessinés au pinceau, qui semblaient nuancés par un peintre minutieux et fantaisiste, de la chair trop blanche, trop lisse, polie, unie, sans grain, sans teinte, et des cheveux ébouriffés, frisés, une broussaille savante, légère, un nuage charmant, tout pareil en effet à la chevelure des jolies poupées de luxe qu’on voit passer dans les bras de gamines beaucoup moins hautes que leur joujou.
La sœur aînée, Rose, était laide, plate, insignifiante, une de ces filles qu’on ne voit pas, à qui on ne parle pas, et dont on ne dit rien.
La mère se leva, et se tournant vers Georges:
—Ainsi je compte sur vous jeudi prochain, à deux heures.
Il répondit:
—Comptez sur moi, madame.
Dès qu’elle fut partie, Mme de Marelle se leva à son tour.
—Au revoir, Bel-Ami.
Ce fut elle alors qui lui serra la main, très fort, très longtemps; et il se sentit remué par cet aveu silencieux, repris d’un brusque béguin pour cette petite bourgeoise bohème et bon enfant, qui l’aimait vraiment, peut-être.
«J’irai la voir demain,» pensa-t-il.
Dès qu’il fut seul en face de sa femme, Madeleine se mit à rire, d’un rire franc et gai, et le regardant bien en face:
—Tu sais que tu as inspiré une passion à Mme Walter.
Il répondit incrédule:
—Allons donc?
—Mais oui, je te l’affirme, elle m’a parlé de toi avec un enthousiasme fou. C’est si singulier de sa part! Elle voudrait trouver deux maris comme toi pour ses filles!... Heureusement qu’avec elle ces choses-là sont sans importance.
Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire:
—Comment, sans importance?
Elle répondit, avec une conviction de femme sûre de son jugement:
—Oh! Mme Walter est une de celles dont on n’a jamais rien murmuré, mais tu sais, là, jamais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les rapports. Son mari, tu le connais comme moi. Mais elle, c’est autre chose. Elle a d’ailleurs assez souffert d’avoir épousé un juif, mais elle lui est restée fidèle. C’est une honnête femme.
Du Roy fut surpris:
—Je la croyais juive aussi.
—Elle? pas du tout. Elle est dame patronnesse de toutes les bonnes œuvres de la Madeleine. Elle est même mariée religieusement. Je ne sais plus s’il y a eu un simulacre de baptême du patron, ou bien si l’Église a fermé les yeux.
Georges murmura:
—Ah!... alors... elle... me gobe?...
—Positivement, et complètement. Si tu n’étais pas engagé, je te conseillerais de demander la main de... de Suzanne, n’est-ce pas, plutôt que celle de Rose?
Il répondit, en frisant sa moustache:
—Eh! la mère n’est pas encore piquée des vers.
Mais Madeleine s’impatienta:
—Tu sais, mon petit, la mère, je te la souhaite. Mais je n’ai pas peur. Ce n’est point à son âge qu’on commet sa première faute. Il faut s’y prendre plus tôt.
Georges songeait: «Si c’était vrai, pourtant, que j’eusse pu épouser Suzanne?...»
Puis il haussa les épaules: «Bah... c’est fou!... Est-ce que le père m’aurait jamais accepté.»
Il se promit toutefois d’observer désormais avec plus de soin les manières de Mme Walter à son égard, sans se demander d’ailleurs s’il en pourrait jamais tirer quelque avantage.
Tout le soir, il fut hanté par des souvenirs de son amour avec Clotilde, des souvenirs tendres et sensuels en même temps. Il se rappelait ses drôleries, ses gentillesses, leurs escapades. Il se répétait à lui-même: «Elle est vraiment bien gentille. Oui, j’irai la voir demain?»
Dès qu’il eut déjeuné, le lendemain, il se rendit en effet rue de Verneuil. La même bonne lui ouvrit la porte, et, familière à la façon des domestiques de petits bourgeois, elle demanda:
—Ça va bien, monsieur?
Il répondit:
—Mais oui, mon enfant.
Et il entra dans le salon, où une main maladroite faisait des gammes sur le piano. C’était Laurine. Il crut qu’elle allait lui sauter au cou. Elle se leva gravement, salua avec cérémonie, ainsi qu’aurait fait une grande personne, et se retira d’une façon digne.
Elle avait une telle allure de femme outragée, qu’il demeura surpris. Sa mère entra. Il lui prit et lui baisa les mains.
—Combien j’ai pensé à vous, dit-il.
—Et moi, dit-elle.
Ils s’assirent. Ils se souriaient, les yeux dans les yeux, avec une envie de s’embrasser sur les lèvres.
—Ma chère petite Clo, je vous aime.
—Et moi aussi.
—Alors... alors... tu ne m’en as pas trop voulu?
—Oui et non... Ça m’a fait de la peine, et puis j’ai compris ta raison, et je me suis dit: «Bah! il me reviendra un jour ou l’autre.»
—Je n’osais pas revenir; je me demandais comment je serais reçu. Je n’osais pas, mais j’en avais rudement envie. A propos, dis-moi donc ce qu’a Laurine. Elle m’a à peine dit bonjour et elle est partie d’un air furieux.
—Je ne sais pas. Mais on ne peut plus lui parler de toi depuis ton mariage. Je crois vraiment qu’elle est jalouse.
—Allons donc.
—Mais oui, mon cher. Elle ne t’appelle plus Bel-Ami, elle te nomme M. Forestier.
Du Roy rougit, puis, s’approchant de la jeune femme:
—Donne ta bouche.
Elle la donna.
—Où pourrons-nous nous revoir? dit-il.
—Mais... rue de Constantinople.
—Ah!... L’appartement n’est donc pas loué?
—Non... je l’ai gardé!
—Tu l’as gardé?
—Oui, j’ai pensé que tu y reviendrais.
Une bouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine. Elle l’aimait donc, celle-là, d’un amour vrai, constant, profond.
Il murmura:
—Je t’adore.
Puis il demanda:
—Ton mari va bien?
—Oui, très bien. Il vient de passer un mois ici; il est parti d’avant-hier.
Du Roy ne put s’empêcher de rire:
—Comme ça tombe!
Elle répondit naïvement:
—Oh! oui, ça tombe bien. Mais il n’est pas gênant quand il est ici, tout de même. Tu le sais?
—Ça, c’est vrai. C’est d’ailleurs un charmant homme.
—Et toi, dit-elle, comment prends-tu ta nouvelle vie?
—Ni bien, ni mal. Ma femme est une camarade, une associée.
—Rien de plus?
—Rien de plus... Quant au cœur...
—Je comprends bien. Elle est gentille, pourtant.
—Oui, mais elle ne me trouble pas.
Il se rapprocha de Clotilde, et murmura:
—Quand nous reverrons-nous?
—Mais... demain... si tu veux?
—Oui. Demain, deux heures?
—Deux heures.
Il se leva pour partir, puis il balbutia, un peu gêné:
—Tu sais, j’entends reprendre, seul, l’appartement de la rue de Constantinople. Je le veux. Il ne manquerait plus qu’il fût payé par toi.
Ce fut elle qui baisa ses mains avec un mouvement d’adoration, en murmurant:
—Tu feras comme tu voudras. Il me suffit de l’avoir gardé pour nous y revoir.
Et Du Roy s’en alla, l’âme pleine de satisfaction.
Comme il passait devant la vitrine d’un photographe, le portrait d’une grande femme aux larges yeux lui rappela Mme Walter: «C’est égal, se dit-il, elle ne doit pas être mal encore. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais remarquée. J’ai envie de voir quelle tête elle me fera jeudi.»
Il se frottait les mains, tout en marchant avec une joie intime, la joie du succès sous toutes ses formes, la joie égoïste de l’homme adroit qui réussit, la joie subtile, faite de vanité flattée et de sensualité contente, que donne la tendresse des femmes.
Le jeudi venu, il dit à Madeleine:
—Tu ne viens pas à cet assaut chez Rival?
—Oh! non. Cela ne m’amuse guère, moi; j’irai à la Chambre des députés.
Et il alla chercher Mme Walter, en landau découvert, car il faisait un admirable temps.
Il eut une surprise en la voyant, tant il la trouva belle et jeune. Elle était en toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait deviner, sous une dentelle blonde, le soulèvement gras des seins. Jamais elle ne lui avait paru si fraîche. Il la jugea vraiment désirable. Elle avait son air calme et comme il faut, une certaine allure de maman tranquille qui la faisait passer presque inaperçue aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait guère d’ailleurs que pour dire des choses connues, convenues et modérées, ses idées étant sages, méthodiques, bien ordonnées, à l’abri de tous les excès.
Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau frais verni; et sa sœur aînée paraissait être l’institutrice chargée de tenir compagnie à ce joli bibelot de fillette.
Devant la porte de Rival, une file de voitures était rangée.
Du Roy offrit son bras à Mme Walter, et ils entrèrent.
L’assaut était donné au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, sous le patronage de toutes les femmes des sénateurs et députés qui avaient des relations avec la Vie française.
Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en refusant le titre de dame patronnesse, parce qu’elle n’aidait de son nom que les œuvres entreprises par le clergé, non pas qu’elle fût très dévote, mais son mariage avec un israélite la forçait, croyait-elle, à une certaine tenue religieuse; et la fête organisée par le journaliste prenait une sorte de signification républicaine qui pouvait sembler anticléricale.
On avait lu dans les journaux de toutes les nuances, depuis trois semaines:
«Notre éminent confrère Jacques Rival vient d’avoir l’idée aussi ingénieuse que généreuse d’organiser, au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, un grand assaut dans sa jolie salle d’armes attenant à son appartement de garçon.
«Les invitations sont faites par Mmes Laloigue, Remontel, Rissolin, femmes des sénateurs de ce nom, et par Mmes Laroche-Mathieu, Percerol, Firmin, femmes des députés bien connus. Une simple quête aura lieu pendant l’entr’acte de l’assaut, et le montant sera versé immédiatement entre les mains du maire du sixième arrondissement ou de son représentant.»
C’était une réclame monstre que le journaliste adroit avait imaginée à son profit.
Jacques Rival recevait les arrivants à l’entrée de son logis où un buffet avait été installé, les frais devant être prélevés sur la recette.
Puis il indiquait, d’un geste aimable, le petit escalier par où on descendait dans la cave, où il avait installé la salle d’armes et le tir; et il disait:
—Au-dessous, mesdames, au-dessous. L’assaut a lieu en des appartements souterrains.
Il se précipita au-devant de la femme de son directeur; puis, serrant la main de Du Roy:
—Bonjour, Bel-Ami.
L’autre fut surpris:
—Qui vous a dit que...
Rival lui coupa la parole:
—Mme Walter, ici présente, qui trouve ce surnom très gentil.
Mme Walter rougit:
—Oui, j’avoue que si je vous connaissais davantage, je ferais comme la petite Laurine, je vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vous va très bien.
Du Roy riait:
—Mais, je vous en prie, madame, faites-le.
Elle avait baissé les yeux:
—Non, nous ne sommes pas assez liés.
Il murmura:
—Voulez-vous me laisser espérer que nous le deviendrons davantage?
—Eh bien, nous verrons alors, dit-elle.
Il s’effaça à l’entrée de la descente étroite qu’éclairait un bec de gaz; et la brusque transition de la lumière du jour à cette clarté jaune avait quelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait par cette échelle tournante, une senteur d’humidité chauffée, de murs moisis essuyés pour la circonstance, et aussi des souffles de benjoin qui rappelaient les offices sacrés, et des émanations féminines de lubin, de verveine, d’iris, de violette.
On entendait dans ce trou un grand bruit de voix, un frémissement de foule agitée.
Toute la cave était illuminée avec des guirlandes de gaz et des lanternes vénitiennes cachées en des feuillages qui voilaient les murs de pierre salpêtrés. On ne voyait rien que des branchages. Le plafond était garni de fougères, le sol couvert de feuilles et de fleurs.
On trouvait cela charmant, d’une imagination délicieuse. Dans le petit caveau du fond s’élevait une estrade pour les tireurs, entre deux rangs de chaises pour les juges.
Et dans toute la cave, les banquettes, alignées par dix, autant à droite qu’à gauche, pouvaient porter près de deux cents personnes. On en avait invité quatre cents.
Devant l’estrade, des jeunes gens en costume d’assaut, minces, avec des membres longs, la taille cambrée, la moustache en croc, posaient déjà devant les spectateurs. On se les nommait, on désignait les maîtres et les amateurs, toutes les notabilités de l’escrime. Autour d’eux causaient des messieurs en redingote, jeunes et vieux, qui avaient un air de famille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient aussi à être vus, reconnus et nommés, c’étaient des princes de l’épée en civils, les experts en coups de bouton.
Presque toutes les banquettes étaient couvertes de femmes, qui faisaient un grand froissement d’étoffes remuées et un grand murmure de voix. Elles s’éventaient comme au théâtre, car il faisait une chaleur d’étuve dans cette grotte feuillue. Un farceur criait de temps en temps: «Orgeat! limonade! bière!»
Mme Walter et ses filles gagnèrent leurs places réservées au premier rang. Du Roy les ayant installées allait partir, il murmura:
—Je suis obligé de vous quitter, les hommes ne peuvent accaparer les banquettes.
Mais Mme Walter répondit en hésitant:
—J’ai bien envie de vous garder tout de même. Vous me nommerez les tireurs. Tenez, si vous restiez debout au coin de ce banc, vous ne gêneriez personne.
Elle le regardait de ses grands yeux doux. Elle insista:
—Voyons, restez avec nous... monsieur... monsieur Bel-Ami. Nous avons besoin de vous.
Il répondit:
—J’obéirai... avec plaisir, madame.
On entendait répéter de tous les côtés: «C’est très drôle, cette cave, c’est très gentil.»
Georges la connaissait bien, cette salle voûtée! Il se rappelait le matin qu’il y avait passé, la veille de son duel, tout seul, en face d’un petit carton blanc qui le regardait du fond du second caveau comme un œil énorme et redoutable.
La voix de Jacques Rival résonna, venue de l’escalier:
—On va commencer, mesdames.
Et six messieurs, très serrés en leurs vêtements, pour faire saillir davantage le thorax, montèrent sur l’estrade et s’assirent sur les chaises destinées au jury.
Leurs noms coururent: le général de Raynaldi, président, un petit homme à grandes moustaches; le peintre Joséphin Roudet, un grand homme chauve à longue barbe; Matthéo de Ujar, Simon Ramoncel, Pierre de Carvin, trois jeunes hommes élégants, et Gaspard Merleron, un maître.
Deux pancartes furent accrochées aux deux côtés du caveau. Celle de droite portait: M. Crèvecœur, et celle de gauche: M. Plumeau.
C’étaient deux maîtres, deux bons maîtres de second ordre. Ils apparurent, secs tous deux, avec un air militaire, des gestes un peu raides. Ayant fait le salut d’armes avec des mouvements d’automates, ils commencèrent à s’attaquer, pareils, dans leur costume de toile et de peau blanches, à deux pierrots-soldats qui se seraient battus pour rire.
De temps en temps, on entendait ce mot: «Touché!» Et les six messieurs du jury inclinaient la tête en avant d’un air connaisseur. Le public ne voyait rien que deux marionnettes vivantes qui s’agitaient en tendant le bras; il ne comprenait rien, mais il était content. Ces deux bonshommes lui semblaient cependant peu gracieux et vaguement ridicules. On songeait aux lutteurs de bois qu’on vend, au jour de l’an, sur les boulevards.
Les deux premiers tireurs furent remplacés par MM. Planton et Carapin, un maître civil et un maître militaire. M. Planton était tout petit et M. Carapin très gros. On eut dit que le premier coup de fleuret dégonflerait ce ballon comme un éléphant de baudruche. On riait. M. Planton sautait comme un singe. M. Carapin ne remuait que son bras, le reste du corps se trouvant immobilisé par l’embonpoint, et il se fendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel effort en avant qu’il semblait prendre la résolution la plus énergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal à se relever.
Les connaisseurs déclarèrent son jeu très ferme et très serré. Et le public, confiant, l’apprécia.
Puis vinrent MM. Porion et Lapalme, un maître et un amateur qui se livrèrent à une gymnastique effrénée, courant l’un sur l’autre avec furie, forçant les juges à fuir en emportant leurs chaises, traversant et retraversant l’estrade d’un bout à l’autre, l’un avançant et l’autre reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts en arrière qui faisaient rire les dames, et de grands élans en avant qui émotionnaient un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut caractérisé par un titi inconnu qui cria: «Vous éreintez pas, c’est à l’heure!» L’assistance, froissée par ce manque de goût, fit: «Chut!» Le jugement des experts circula. Les tireurs avaient montré beaucoup de vigueur et manqué parfois d’à-propos.
La première partie fut clôturée par une fort belle passe d’armes entre Jacques Rival et le fameux professeur belge Lebègue. Rival fut fort goûté des femmes. Il était vraiment beau garçon, bien fait, souple, agile, et plus gracieux que tous ceux qui l’avaient précédé. Il apportait dans sa façon de se tenir en garde et de se fendre une certaine élégance mondaine qui plaisait et faisait contraste avec la manière énergique, mais commune de son adversaire. «On sent l’homme bien élevé», disait-on.
Il eut la belle. On l’applaudit.
Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier, à l’étage au-dessus, inquiétait les spectateurs. C’était un grand piétinement accompagné de rires bruyants. Les deux cents invités qui n’avaient pu descendre dans la cave s’amusaient, sans doute, à leur façon. Dans le petit escalier tournant une cinquantaine d’hommes étaient tassés. La chaleur devenait terrible en bas. On criait: «De l’air!—A boire!» Le même farceur glapissait sur un ton aigu qui dominait le murmure des conversations: «Orgeat! limonade! bière!»
Rival apparut très rouge, ayant gardé son costume d’assaut.
—Je vais faire apporter des rafraîchissements, dit-il.
Et il courut vers l’escalier. Mais toute communication était coupée avec le rez-de-chaussée. Il eut été aussi facile de percer le plafond que de traverser la muraille humaine entassée sur les marches.
Rival criait:
—Faites passer des glaces pour les dames!
Cinquante voix répétaient: «Des glaces!» Un plateau apparut enfin. Mais il ne portait que des verres vides, les rafraîchissements ayant été cueillis en route.
Une forte voix hurla: «On étouffe là dedans, finissons vite et allons-nous-en.»
Une autre voix lança: «La quête!» Et tout le public, haletant, mais gai tout de même, répéta: «La quête... la quête... la quête...»
Alors six dames se mirent à circuler entre les banquettes et on entendit un petit bruit d’argent tombant dans les bourses.
Du Roy nommait les hommes célèbres à Mme Walter. C’étaient des mondains, des journalistes, ceux des grands journaux, des vieux journaux, qui regardaient de haut la Vie Française, avec une certaine réserve née de leur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de de ces feuilles politico-financières, filles d’une combinaison louche, et écrasées par la chute d’un ministère. On apercevait aussi là des peintres et des sculpteurs, qui sont en général hommes de sport, un poète académicien qu’on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syllabe Rast (ce qui signifiait Rastaquouère), pour imiter, disait-il, les Anglais qui mettent Esq. sur leurs cartes.
Quelqu’un lui cria: «Bonjour, cher ami.» C’était le comte de Vaudrec. S’étant excusé auprès des dames, Du Roy alla lui serrer la main.
Il déclara, en revenant:
—Il est charmant, Vaudrec. Comme on sent la race, chez lui.
Mme Walter ne répondit rien. Elle était un peu fatiguée, et sa poitrine se soulevait avec effort à chaque souffle de ses poumons, ce qui attirait l’œil de Du Roy. Et de temps en temps, il rencontrait le regard de «la Patronne», un regard trouble, hésitant, qui se posait sur lui et fuyait tout de suite. Et il se disait: «Tiens... tiens... tiens... Est-ce que je l’aurais levée aussi celle-là?»
Les quêteuses passèrent. Leurs bourses étaient pleines d’argent et d’or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée sur l’estrade annonçant: «Grrrrande surprise.» Les membres du jury remontèrent à leurs places. On attendit.
Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en costume de salle vêtues d’un maillot sombre, d’un très court jupon tombant à la moitié des cuisses, et d’un plastron si gonflé sur la poitrine qu’il les forçait à porter haut la tête. Elles étaient jolies et jeunes. Elles souriaient en saluant l’assistance. On les acclama longtemps.
Et elles se mirent en garde au milieu d’une rumeur galante et de plaisanteries chuchotées.
Un sourire aimable s’était fixé sur les lèvres des juges qui approuvaient les coups par un petit bravo.
Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoignait aux deux combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes et réveillaient chez les femmes le goût naturel du public parisien pour les gentillesses un peu polissonnes, pour les élégances du genre canaille, pour le faux joli et le faux gracieux, les chanteuses de café-concert et les couplets d’opérette.
Chaque fois qu’une des tireuses se fendait, un frisson de joie courait dans le public. Celle qui tournait le dos à la salle, un dos bien replet, faisait s’ouvrir les bouches et s’arrondir les yeux; et ce n’était pas le jeu de son poignet qu’on regardait le plus.
On les applaudit avec frénésie.
Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute l’attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur le parquet comme si on déménageait l’appartement. Puis, tout à coup, le son d’un piano traversa le plafond; et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d’en haut s’offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir.
Un grand rire s’éleva d’abord dans le public de la salle d’armes, puis le désir de danser s’éveillant chez les femmes, elles cessèrent de s’occuper de ce qui se passait sur l’estrade et se mirent à parler tout haut.
On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les retardataires. Ils ne devaient pas s’embêter, ceux-là. On aurait bien voulu être au-dessus.
Mais deux nouveaux combattants s’étaient salués, et ils tombèrent en garde avec tant d’autorité que tous les regards suivaient leurs mouvements.
Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élastique, avec une vigueur mesurée, avec une telle sûreté de force, une telle sobriété de gestes, une telle correction d’allure, une telle mesure dans le jeu que la foule ignorante fut surprise et charmée.
Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides, si calculés qu’ils semblaient lents, attiraient et captivaient l’œil par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu’il voyait là une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier lui montraient ce qu’on pouvait voir de mieux, tout ce qu’il était possible à deux maîtres de déployer d’habileté, de ruse, de science raisonnée et d’adresse physique.
Personne ne parlait plus, tant on les regardait. Puis, quand ils se furent serré la main, après le dernier coup de bouton, des cris éclatèrent, des hurras. On trépignait, on hurlait. Tout le monde connaissait leurs noms: c’étaient Sergent et Ravignac.
Les esprits exaltés devenaient querelleurs. Les hommes regardaient leurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoqué pour un sourire. Ceux qui n’avaient jamais tenu un fleuret en leur main esquissaient avec leurs cannes des attaques et des parades.
Mais peu à peu la foule remontait par le petit escalier. On allait boire, enfin. Ce fut une indignation quand on constata que les gens du bal avaient dévalisé le buffet, puis s’en étaient allés en déclarant qu’il était malhonnête de déranger deux cents personnes pour ne leur rien montrer.
Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou de bière, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient saccagé, ravagé, nettoyé tout.
On se faisait raconter les détails par les servants qui prenaient des visages tristes en cachant leur envie de rire. «Les dames étaient plus enragées que les hommes, affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s’en rendre malades.» On aurait cru entendre le récit des survivants après le pillage et le sac d’une ville pendant l’Invasion.
Il fallut donc s’en aller. Des messieurs regrettaient les vingt francs donnés à la quête; ils s’indignaient que ceux d’en haut eussent ripaillé sans rien payer.
Les dames patronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il resta, tous frais payés, deux cent vingt francs pour les orphelins du sixième arrondissement.
Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son landau.
En reconduisant la Patronne, comme il se trouvait assis en face d’elle, il rencontra encore une fois son œil caressant et fuyant, qui semblait troublé. Il pensait: «Bigre, je crois qu’elle mord»; et il souriait en reconnaissant qu’il avait vraiment de la chance auprès des femmes, car Mme de Marelle, depuis le recommencement de leur tendresse, paraissait l’aimer avec frénésie.
Il rentra chez lui d’un pied joyeux.
Madeleine l’attendait dans le salon.
—J’ai des nouvelles, dit-elle. L’affaire du Maroc se complique. La France pourrait bien y envoyer une expédition d’ici quelques mois. Dans tous les cas on va se servir de ça pour renverser le ministère, et Laroche profitera de l’occasion pour attraper les affaires étrangères.
Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n’en rien croire. On ne serait pas assez fou pour recommencer la bêtise de Tunis.
Mais elle haussait les épaules avec impatience:
—Je te dis que si! Je te dis que si! Tu ne comprends donc pas que c’est une grosse question d’argent pour eux? Aujourd’hui, mon cher, dans les combinaisons politiques il ne faut pas dire: «Cherchez la femme,» mais: «Cherchez l’affaire.»
Il murmura: «Bah!» avec un air de mépris, pour l’exciter.
Elle s’irritait:
—Tiens, tu es aussi naïf que Forestier.
Elle voulait le blesser et s’attendait à une colère. Mais il sourit, et répondit:
—Que ce cocu de Forestier?
Elle demeura saisie, et murmura:
—Oh! Georges!
Il avait l’air insolent et railleur, et il reprit:
—Eh bien, quoi? Me l’as-tu pas avoué, l’autre soir, que Forestier était cocu?
Et il ajouta: «Pauvre diable!» sur un ton de pitié profonde.
Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre; puis après une minute de silence, elle reprit:
—Nous aurons du monde mardi: Mme Laroche-Mathieu viendra dîner avec la vicomtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert de Varenne? J’irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi aurons-nous Mme Rissolin.
Depuis quelque temps, elle se faisait des relations, usant de l’influence politique de son mari, pour attirer chez elle de gré ou de force, les femmes des sénateurs et des députés qui avaient besoin de l’appui de la Vie Française.
Du Roy répondit:
—Très bien. Je me charge de Rival et de Norbert.
Il était content, et il se frottait les mains, car il avait trouvé une bonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l’obscure rancune, la confuse et mordante jalousie née en lui depuis leur promenade au Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il sentait bien que cela finirait par rendre Madeleine enragée. Et dix fois pendant la soirée il trouva moyen de prononcer avec une bonhomie ironique, le nom de ce «cocu de Forestier».
Il n’en voulait plus au mort; il le vengeait.
Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait, en face de lui, souriante et indifférente.
Le lendemain, comme elle devait aller adresser son invitation à Mme Walter, il voulut la devancer, pour trouver seule la Patronne et voir si vraiment elle en tenait pour lui. Cela l’amusait et le flattait. Et puis... pourquoi pas... si c’était possible.
Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On le fit entrer dans le salon. Il attendit.
Mme Walter parut, la main tendue avec un empressement heureux.
—Quel bon vent vous amène?
—Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une force m’a poussé chez vous, je ne sais pourquoi, je n’ai rien à vous dire. Je suis venu, me voilà! me pardonnez-vous cette visite matinale et la franchise de l’explication?
Il disait cela d’un ton galant et badin, avec un sourire sur les lèvres et un accent sérieux dans la voix.
Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant:
—Mais... vraiment... je ne comprends pas, vous me surprenez...
Il ajouta:
—C’est une déclaration sur un air gai, pour ne pas vous effrayer.
Ils s’étaient assis l’un près de l’autre. Elle prit la chose de façon plaisante.
—Alors c’est une déclaration... sérieuse?
—Mais oui! Voici longtemps que je voulais vous la faire, très longtemps, même. Et puis je n’osais pas. On vous dit si sévère, si rigide...
Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit:
—Pourquoi avez-vous choisi aujourd’hui?
—Je ne sais pas.
Puis il baissa la voix:
—Ou plutôt, c’est parce que je ne pense qu’à vous, depuis hier.
Elle balbutia, pâlie tout à coup:
—Voyons, assez d’enfantillages, et parlons d’autre chose.
Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu’elle eut peur. Elle voulut se lever; il la tenait assise de force de ses deux bras enlacés à la taille, et il répétait d’une voix passionnée:
—Oui, c’est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. Ne me répondez pas. Que voulez-vous, je suis fou! Je vous aime... Oh! si vous saviez, comme je vous aime!
Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l’ayant saisi aux cheveux pour empêcher l’approche de cette bouche qu’elle sentait venir vers la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, d’un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir.
Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait; et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva brusquement et voulut l’étreindre, mais, libre une seconde, elle s’était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil.
Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs.
Puis il se redressa, cria: «Adieu, adieu!» et il s’enfuit.
Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en se disant: «Cristi, je crois que ça y est.» Et il passa au télégraphe pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain.
En rentrant chez lui, à l’heure ordinaire, il dit à sa femme:
—Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner?
Elle répondit:
—Oui; il n’y a que Mme Walter qui n’est pas sûre d’être libre. Elle hésite; elle m’a parlé de je ne sais quoi, d’engagement, de conscience. Enfin elle m’a eu l’air très drôle. N’importe, j’espère qu’elle viendra tout de même.
Il haussa les épaules:
—Eh, parbleu oui, elle viendra.
Il n’en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu’au jour du dîner.
Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne: «Je me suis rendue libre à grand’peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m’accompagner.»
Du Roy pensa: «J’ai rudement bien fait de n’y pas retourner. La voilà calmée. Attention.»
Il attendit cependant son entrée avec un peu d’inquiétude. Elle parut, très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis.
Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle était ravissante dans une toilette d’une fantaisie singulière, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête d’oiseau.
Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. «Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche,» pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu’il ne trouvait pas mal non plus, bien qu’il eût gardé contre elle une colère rentrée, tenace et méchante.
Mais la Patronne l’excitait par la difficulté de la conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des hommes.
Elle voulut rentrer de bonne heure.
—Je vous accompagnerai, dit-il.
Elle refusa. Il insistait:
—Pourquoi ne voulez-vous pas? Vous allez me blesser vivement. Ne me laissez pas croire que vous ne m’avez point pardonné. Vous voyez comme je suis calme.
Elle répondit:
—Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités.
Il sourit:
—Bah! je serai vingt minutes absent. On ne s’en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous me froisserez jusqu’au cœur.
Elle murmura:
—Eh bien, j’accepte.
Mais dès qu’ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la baisant avec passion:
—Je vous aime, je vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous toucherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous aime.
Elle balbutiait:
—Oh... après ce que vous m’avez promis... C’est mal... c’est mal.
Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d’une voix contenue:
—Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant... Mais laissez-moi vous dire seulement ceci «Je vous aime» et vous le répéter tous les jours... oui, laissez-moi aller chez vous m’agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre visage adoré.
Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant:
—Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu’on dirait, à mes domestiques, à mes filles. Non, non, c’est impossible...
Il reprit:
—Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu’une minute tous les jours, que je touche votre main, que je respire l’air soulevé par votre robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands yeux qui m’affolent.
Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d’amour et elle bégayait:
—Non... non... c’est impossible. Taisez-vous!
Il lui parlait tout bas, dans l’oreille, comprenant qu’il fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu’il fallait la décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d’abord, où il voudrait ensuite:
—Écoutez... Il le faut... je vous verrai... je vous attendrai devant votre porte... comme un pauvre... Si vous ne descendez pas, je monterai chez vous... mais je vous verrai... je vous verrai... demain.
Elle répétait:
—Non, non, ne venez pas. Je ne vous recevrai point. Songez à mes filles.
—Alors dites-moi où je vous rencontrerai... dans la rue... n’importe où... à l’heure que vous voudrez... pourvu que je vous voie... Je vous saluerai... Je vous dirai: «Je vous aime,» et je m’en irai.
Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la porte de son hôtel, elle murmura très vite:
—Eh bien, j’entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie.
Puis, étant descendue, elle cria à son cocher:
—Reconduisez M. Du Roy chez lui.
Comme il rentrait, sa femme lui demanda:
—Où étais-tu donc passé?
Il répondit, à voix basse:
—J’ai été jusqu’au télégraphe pour une dépêche pressée.
Mme de Marelle s’approchait:
—Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin qu’à cette condition?
Puis se tournant vers Madeleine:
—Tu n’es pas jalouse?
Mme Du Roy répondit lentement:
—Non, pas trop.
Les convives s’en allaient. Mme Laroche-Mathieu avait l’air d’une petite bonne de province. C’était la fille d’un notaire, épousée par Laroche qui n’était alors que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et prétentieuse, donnait l’idée d’une ancienne sage-femme dont l’éducation se serait faite dans les cabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur les regardait de haut. Sa «patte blanche» touchait avec répugnance ces mains communes.
Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en franchissant la porte de l’escalier:
—C’était parfait, ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier salon politique de Paris.
Dès qu’elle fut seule avec Georges, elle le serra dans ses bras:
—Oh! mon chéri Bel-Ami, je t’aime tous les jours davantage.
Le fiacre qui les portait roulait comme un navire.
—Ça ne vaut point notre chambre, dit-elle.
Il répondit: «Oh! non.» Mais il pensait à Mme Walter.
IV
LA place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l’air de là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l’air épais et cuisant qui faisait mal dans la poitrine.
Les chutes d’eau, devant l’église, tombaient mollement. Elles semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l’air un peu verdâtre, épais et glauque.
Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans cette onde douteuse. Quelques personnes assises sur les bancs du petit jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.
Du Roy tira sa montre. Il n’était encore que trois heures. Il avait trente minutes d’avance.
Il riait en pensant à ce rendez-vous. «Les églises lui sont bonnes à tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d’avoir épousé un juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique, une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses rencontres galantes. Ce que c’est que l’habitude de se servir de la religion comme on se sert d’un en-tout-cas. S’il fait beau, c’est une canne; s’il fait du soleil, c’est une ombrelle; s’il pleut, c’est un parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l’antichambre. Et elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme d’une guigne, mais qui ne veulent pas qu’on en dise du mal et qui le prennent à l’occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d’entrer dans un hôtel meublé, elles trouveraient cela une infamie, et il leur semble tout simple de filer l’amour au pied des autels.»
Il marchait lentement le long du bassin; puis il regarda l’heure de nouveau à l’horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa montre. Elle indiquait trois heures cinq.
Il jugea qu’il serait encore mieux dedans; et il entra.
Une fraîcheur de cave le saisit; il l’aspira avec bonheur, puis il fit le tour de la nef pour bien connaître l’endroit.
Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant, répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce promeneur. Il le chercha. C’était un gros monsieur chauve, qui allait le nez en l’air, le chapeau derrière le dos.
De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans ses mains.
Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l’esprit. La lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux.
Du Roy trouva qu’il faisait «rudement bon» là dedans.
Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n’était encore que trois heures quinze. Il s’assit à l’entrée de l’allée principale, en regrettant qu’on ne pût pas fumer une cigarette. On entendait toujours, au bout de l’église, près du chœur, la promenade lente du gros monsieur.
Quelqu’un entra. Georges se retourna brusquement. C’était une femme du peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba à genoux près de la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard au ciel, l’âme envolée dans la prière.
Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle crevait de misère; c’était visible. Elle avait peut-être encore un mari qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant.
Il murmurait mentalement: «Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent pourtant.» Et une colère lui vint contre l’impitoyable nature. Puis il réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu’on s’occupait d’eux là-haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avec la balance de la dette et de l’avoir.—Là-haut.—Où donc?
Et Du Roy, que le silence de l’église poussait aux vastes rêves, jugeant d’une pensée la création, prononça, du bout des lèvres: «Comme c’est bête tout ça.»
Un bruit de robe le fit tressaillir. C’était elle.
Il se leva, s’avança vivement. Elle ne lui tendit pas la main, et murmura, à voix basse:
—Je n’ai que peu d’instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à genoux, près de moi, pour qu’on ne nous remarque pas.
Et elle s’avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par un voile épais, et elle marchait à pas sourds qu’on entendait à peine.
Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta, de ce ton toujours mystérieux qu’on garde dans les églises:
—Les bas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici.
Elle salua le Tabernacle du maître-autel d’une grande inclinaison de tête, renforcée d’une légère révérence, et elle tourna à droite, revint un peu vers l’entrée, puis, prenant une résolution, elle s’empara d’un prie-Dieu et s’agenouilla.
Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu’ils furent immobiles, dans l’attitude de l’oraison:
—Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire toujours, vous raconter comment j’ai commencé à vous aimer, comment j’ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout cela?
Elle l’écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle n’eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts:
—Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d’être venue, folle de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette... cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut, et ne m’en reparlez jamais.
Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés, mais ne pouvant joindre le geste aux paroles, son action se trouvait paralysée.
Il reprit:
—Je n’attends rien... je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre: «Moi aussi, je vous aime.»
Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter; et elle balbutia, très vite:
—Moi aussi, je vous aime.
Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête, et il soupira: «Oh! mon Dieu!...»
Elle reprit, d’une voix haletante:
—Est-ce que je devrais vous dire cela? Je me sens coupable et méprisable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peux pas... je ne peux pas... Je n’aurais pas cru... je n’aurais jamais pensé... c’est plus fort... plus fort que moi. Écoutez... écoutez... je n’ai jamais aimé... que vous... je vous le jure. Et je vous aime depuis un an, en secret, dans le secret de mon cœur. Oh! j’ai souffert, allez, et lutté, je ne peux plus, je vous aime...
Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et tout son corps frémissait, secoué par la violence de son émotion.
Georges murmura:
—Donnez-moi votre main, que je la touche, que je la presse...
Elle ôta lentement sa main de sa figure. Il vit sa joue toute mouillée, et une goutte d’eau prête à tomber encore au bord des cils.
Il avait pris cette main, il la serrait:
—Oh! comme je voudrais boire vos larmes.
Elle dit d’une voix basse et brisée, qui ressemblait à un gémissement:
—N’abusez pas de moi... je me suis perdue!
Il eut envie de sourire. Comment aurait-il abusé d’elle en ce lieu? Il posa sur son cœur la main qu’il tenait, en demandant: «Le sentez-vous battre?» Car il était à bout de phrases passionnées.
Mais, depuis quelques instants, le pas régulier du promeneur se rapprochait. Il avait fait le tour des autels, et il redescendait, pour la seconde fois au moins, par la petite nef de droite. Quand Mme Walter l’entendit tout près du pilier qui la cachait, elle arracha ses doigts de l’étreinte de Georges, et, de nouveau, se couvrit la figure.
Et ils restèrent tous deux immobiles, agenouillés comme s’ils eussent adressé ensemble au ciel des supplications ardentes. Le gros monsieur passa près d’eux, leur jeta un regard indifférent, et s’éloigna vers le bas de l’église en tenant toujours son chapeau dans son dos.
Mais Du Roy, qui songeait à obtenir un rendez-vous ailleurs qu’à la Trinité, murmura:
—Où vous verrai-je demain?
Elle ne répondit pas. Elle semblait inanimée, changée en statue de la Prière.
Il reprit:
—Demain, voulez-vous que je vous retrouve au parc Monceau?
Elle tourna vers lui sa face redécouverte, une face livide, crispée par une souffrance affreuse, et, d’une voix saccadée:
—Laissez-moi... laissez-moi, maintenant... allez-vous-en... allez-vous-en... seulement cinq minutes... je souffre trop, près de vous... je veux prier... je ne peux pas... allez-vous-en... laissez-moi prier... seule... cinq minutes... je ne peux pas... laissez-moi implorer Dieu... qu’il me pardonne... qu’il me sauve... laissez-moi... cinq minutes...
Elle avait un visage tellement bouleversé, une figure si douloureuse, qu’il se leva sans dire un mot, puis, après un peu d’hésitation, il demanda:
—Je reviendrai tout à l’heure?
Elle fit un signe de tête, qui voulait dire: «Oui, tout à l’heure.» Et il remonta vers le chœur.
Alors, elle tenta de prier. Elle fit un effort d’invocation surhumaine pour appeler Dieu, et, le corps vibrant, l’âme éperdue, elle cria: «Pitié!» vers le ciel.
Elle fermait ses yeux avec rage pour ne plus voir celui qui venait de s’en aller! Elle le chassait de sa pensée, elle se débattait contre lui, mais au lieu de l’apparition céleste attendue dans la détresse de son cœur, elle apercevait toujours la moustache frisée du jeune homme.
Depuis un an, elle luttait ainsi tous les jours, tous les soirs, contre cette obsession grandissante, contre cette image, qui hantait ses rêves, qui hantait sa chair, et troublait ses nuits. Elle se sentait prise comme une bête dans un filet, liée, jetée entre les bras de ce mâle qui l’avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa lèvre et par la couleur de ses yeux.
Et maintenant, dans cette église, tout près de Dieu, elle se sentait plus faible, plus abandonnée, plus perdue encore que chez elle. Elle ne pouvait plus prier, elle ne pouvait penser qu’à lui. Elle souffrait déjà qu’il se fût éloigné. Elle luttait cependant en désespérée, elle se défendait, appelait du secours de toute la force de son âme. Elle eût voulu mourir, plutôt que de tomber ainsi, elle qui n’avait point failli. Elle murmurait des paroles éperdues de supplication; mais elle écoutait le pas de Georges s’affaiblir dans le lointain des voûtes.
Elle comprit que c’était fini, que la lutte était inutile! Elle ne voulait pas céder pourtant; et elle fut saisie par une de ces crises d’énervement qui jettent les femmes, palpitantes, hurlantes et tordues sur le sol. Elle tremblait de tous ses membres, sentant bien qu’elle allait tomber, se rouler entre les chaises en poussant des cris aigus.
Quelqu’un s’approchait d’une marche rapide. Elle tourna la tête. C’était un prêtre. Alors elle se leva, courut à lui en tendant ses mains jointes, et elle balbutia:
—Oh! sauvez-moi! sauvez-moi!
Il s’arrêta, surpris:
—Qu’est-ce que vous désirez, madame?
—Je veux que vous me sauviez. Ayez pitié de moi. Si vous ne venez pas à mon aide, je suis perdue.
Il la regardait, se demandant si elle n’était pas folle. Il reprit:
—Que puis-je faire pour vous?
C’était un jeune homme, grand, un peu gras, aux joues pleines et tombantes, teintées de noir par la barbe rasée avec soin, un beau vicaire de ville, de quartier opulent, habitué aux riches pénitentes.
—Recevez ma confession, dit-elle, et conseillez-moi, soutenez-moi, dites-moi ce qu’il faut faire!
Il répondit:
—Je confesse tous les samedis, de trois heures à six heures.
Ayant saisi son bras, elle le serrait en répétant:
—Non! non! non! tout de suite! tout de suite! Il le faut! Il est là! dans cette église! Il m’attend.
Le prêtre demanda:
—Qui est-ce qui vous attend?
—Un homme... qui va me perdre... qui va me prendre, si vous ne me sauvez pas... Je ne peux plus le fuir... Je suis trop faible... trop faible... si faible... si faible!...
Elle s’abattit à ses genoux, et sanglotant:
—Oh! ayez pitié de moi, mon père! Sauvez-moi, au nom de Dieu, sauvez-moi!
Elle le tenait par sa robe noire pour qu’il ne pût s’échapper; et lui, inquiet, regardait de tous les côtés, si quelque œil malveillant ou dévot ne voyait point cette femme tombée à ses pieds.
Comprenant, enfin, qu’il ne lui échapperait pas:
—Relevez-vous, dit-il, j’ai justement sur moi la clef du confessionnal.
Et fouillant dans sa poche, il en tira un anneau garni de clefs, puis il en choisit une, et il se dirigea, d’un pas rapide, vers les petites cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l’âme, où les croyants vident leurs péchés.
Il entra par la porte du milieu qu’il referma sur lui, et Mme Walter, s’étant jetée dans l’étroite case d’à côté, balbutia avec ferveur, avec un élan passionné d’espérance:
—Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
Du Roy, ayant fait le tour du chœur, descendit la nef de gauche. Il arrivait au milieu quand il rencontra le gros monsieur chauve, allant toujours de son pas tranquille, et il se demanda: «Qu’est-ce que ce particulier-là peut bien faire ici?»
Le promeneur aussi avait ralenti sa marche et regardait Georges avec un désir visible de lui parler. Quand il fut tout près, il salua, et très poliment:
—Je vous demande pardon, monsieur, de vous déranger, mais pourriez-vous me dire à quelle époque a été construit ce monument?
Du Roy répondit:
—Ma foi, je n’en sais trop rien, je pense qu’il y a vingt ans, ou vingt-cinq ans. C’est, d’ailleurs, la première fois que j’y entre.
—Moi aussi. Je ne l’avais jamais vu.
Alors, le journaliste, qu’un intérêt gagnait, reprit:
—Il me semble que vous le visitez avec grand soin. Vous l’étudiez dans ses détails.
L’autre, avec résignation:
—Je ne le visite pas, monsieur, j’attends ma femme qui m’a donné rendez-vous ici, et qui est fort en retard.
Puis il se tut, et après quelques secondes:
—Il fait rudement chaud, dehors.
Du Roy le considérait, lui trouvant une bonne tête, et, tout à coup, il s’imagina qu’il ressemblait à Forestier.
—Vous êtes de la province? dit-il.
—Oui. Je suis de Rennes. Et vous, monsieur, c’est par curiosité que vous êtes entré dans cette église?
—Non. J’attends une femme, moi.
Et l’ayant salué, le journaliste s’éloigna, le sourire aux lèvres.
En approchant de la grande porte, il revit la pauvresse, toujours à genoux et priant toujours. Il pensa: «Cristi! elle a l’invocation tenace.» Il n’était plus ému, il ne la plaignait plus.
Il passa, et, doucement, se mit à remonter la nef de droite pour retrouver Mme Walter.
Il guettait de loin la place où il l’avait laissée, s’étonnant de ne pas l’apercevoir. Il crut s’être trompé de pilier, alla jusqu’au dernier, et revint ensuite. Elle était donc partie! Il demeurait surpris et furieux. Puis il s’imagina qu’elle le cherchait, et il refit le tour de l’église. Ne l’ayant point trouvée, il retourna s’asseoir sur la chaise qu’elle avait occupée, espérant qu’elle l’y rejoindrait. Et il attendit.
Bientôt un léger murmure de voix éveilla son attention. Il n’avait vu personne dans ce coin de l’église. D’où venait donc ce chuchotement? Il se leva pour chercher, et il aperçut, dans la chapelle voisine, les portes du confessionnal. Un bout de robe sortait de l’une et traînait sur le pavé. Il s’approcha pour examiner la femme. Il la reconnut. Elle se confessait!...
Il sentit un désir violent de la prendre par les épaules et de l’arracher de cette boîte. Puis il pensa: «Bah! c’est le tour du curé, ce sera le mien demain.» Et il s’assit tranquillement en face des guichets de la pénitence, attendant son heure, et ricanant, à présent, de l’aventure.
Il attendit longtemps. Enfin, Mme Walter se releva, se retourna, le vit et vint à lui. Elle avait un visage froid et sévère:
—Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas m’accompagner, de ne pas me suivre, et de ne plus venir, seul, chez moi. Vous ne seriez point reçu. Adieu!
Et elle s’en alla, d’une démarche digne.
Il la laissa s’éloigner, car il avait pour principe de ne jamais forcer les événements. Puis comme le prêtre, un peu troublé, sortait à son tour de son réduit, il marcha droit à lui, et le regardant au fond des yeux, il lui grogna dans le nez:
—Si vous ne portiez point une jupe, vous, quelle paire de soufflets sur votre vilain museau.
Puis il pivota sur ses talons et sortit de l’église en sifflotant.
Debout sous le portail, le gros monsieur, le chapeau sur la tête et les mains derrière le dos, las d’attendre, parcourait du regard la vaste place et toutes les rues qui s’y rejoignent.
Quand Du Roy passa près de lui, ils se saluèrent.
Le journaliste, se trouvant libre, descendit à la Vie Française. Dès l’entrée, il vit, à la mine affairée des garçons, qu’il se passait des choses anormales, et il entra brusquement dans le cabinet du directeur.
Le père Walter, debout, nerveux, dictait un article par phrases hachées, donnait, entre deux alinéas, des missions à ses reporters qui l’entouraient, faisait des recommandations à Boisrenard, et décachetait des lettres.
Quand Du Roy entra, le patron poussa un cri de joie:
—Ah! quelle chance, voilà Bel-Ami!
Il s’arrêta net, un peu confus, et s’excusa:
—Je vous demande pardon de vous avoir appelé ainsi, je suis très troublé par les circonstances. Et puis, j’entends ma femme et mes filles vous nommer «Bel-Ami» du matin au soir, et je finis par en prendre moi-même l’habitude. Vous ne m’en voulez pas?
Georges riait:
—Pas du tout. Ce surnom n’a rien qui me déplaise.
Le père Walter reprit:
—Très bien, alors je vous baptise Bel-Ami, comme tout le monde. Eh bien! voilà, nous avons de gros événements. Le ministère est tombé sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos vacances sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au vingt-huit juillet. L’Espagne se fâche pour le Maroc, c’est ce qui a jeté bas Durand de l’Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin jusqu’au cou. Marrot est chargé de former un nouveau cabinet. Il prend le général Boutin d’Acre à la guerre et notre ami Laroche-Mathieu aux affaires étrangères. Il garde lui-même le portefeuille de l’intérieur, avec la présidence du Conseil. Nous allons devenir une feuille officieuse. Je fais l’article de tête, une simple déclaration de principes, en traçant leur voie aux ministres.
Le bonhomme sourit et reprit:
—La voie qu’ils comptent suivre, bien entendu. Mais il me faudrait quelque chose d’intéressant sur la question du Maroc, une actualité, une chronique à effet, à sensation, je ne sais quoi? Trouvez-moi ça, vous.
Du Roy réfléchit une seconde, puis répondit:
—J’ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche, l’Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l’histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le récit d’une excursion sur la frontière marocaine jusqu’à la grande oasis de Figuig où aucun Européen n’a pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Ça vous va-t-il?
Le père Walter s’écria:
—Admirable! Et quel titre?
—De Tunis à Tanger!
—Superbe.
Et Du Roy s’en alla fouiller dans la collection de la Vie Française pour retrouver son premier article: «Les Mémoires d’un chasseur d’Afrique», qui, débaptisé, retapé et modifié, ferait admirablement l’affaire, d’un bout à l’autre, puisqu’il y était question de politique coloniale, de la population algérienne et d’une excursion dans la province d’Oran.
En trois quarts d’heure, la chose fut refaite, rafistolée, mise au point, avec une saveur d’actualité, et des louanges pour le nouveau cabinet.
Le directeur, ayant lu l’article, déclara:
—C’est parfait... parfait... parfait. Vous êtes un homme précieux. Tous mes compliments.
Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, malgré l’échec de la Trinité, car il sentait bien la partie gagnée.
Sa femme, fiévreuse, l’attendait. Elle s’écria en le voyant:
—Tu sais que Laroche est ministre des affaires étrangères.
—Oui, je viens même de faire un article sur l’Algérie à ce sujet.
—Quoi donc?
—Tu le connais, le premier que nous ayons écrit ensemble: «Les Mémoires d’un chasseur d’Afrique», revu et corrigé pour la circonstance.
Elle sourit.
—Ah! oui, mais ça va très bien.
Puis après avoir songé quelques instants:
—J’y pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as... laissée en route. Nous pouvons nous y mettre à présent. Ça nous donnera une jolie série bien en situation.
Il répondit en s’asseyant devant son potage:
—Parfaitement. Rien ne s’y oppose plus, maintenant que ce cocu de Forestier est trépassé.
Elle répliqua vivement d’un ton sec, blessé:
—Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie d’y mettre un terme. Voilà trop longtemps qu’elle dure.
Il allait riposter avec ironie; on lui apporta une dépêche contenant cette seule phrase, sans signature: «J’avais perdu la tête. Pardonnez-moi et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»
Il comprit, et, le cœur tout plein de joie, il dit à sa femme, en glissant le papier bleu dans sa poche:
—Je ne le ferai plus, ma chérie. C’est bête. Je le reconnais.
Et il commença à dîner.
Tout en mangeant il se répétait ces quelques mots: «J’avais perdu la tête, pardonnez-moi, et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.» Donc elle cédait. Cela voulait dire: «Je me rends, je suis à vous, où vous voudrez, quand vous voudrez.»
Il se mit à rire. Madeleine demanda:
—Qu’est-ce que tu as?
—Pas grand’chose. Je pense à un curé que j’ai rencontré tantôt, et qui avait une bonne binette.
Du Roy arriva juste à l’heure au rendez-vous du lendemain. Sur tous les bancs du parc étaient assis des bourgeois accablés par la chaleur, et des bonnes nonchalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants se roulaient dans le sable des chemins.
Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où coule une source. Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettes, d’un air inquiet et malheureux.
Aussitôt qu’il l’eut saluée:
—Comme il y a du monde dans ce jardin! dit-elle.
Il saisit l’occasion:
—Oui, c’est vrai; voulez-vous venir autre part?
—Mais où?
—N’importe où, dans une voiture, par exemple. Vous baisserez le store de votre côté, et vous serez bien à l’abri.
—Oui, j’aime mieux ça; ici je meurs de peur.
—Eh bien, vous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte qui donne sur le boulevard extérieur. J’y arriverai avec un fiacre.
Et il partit en courant.
Dès qu’elle l’eut rejoint et qu’elle eut bien voilé la vitre de son côté, elle demanda:
—Où avez-vous dit au cocher de nous conduire?
Georges répondit:
—Ne vous occupez de rien, il est au courant.
Il avait donné à l’homme l’adresse de son appartement de la rue de Constantinople.
Elle reprit:
—Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vous, comme je suis tourmentée et torturée. Hier, j’ai été dure, dans l’église, mais je voulais vous fuir à tout prix. J’ai tellement peur de me trouver seule avec vous. M’avez-vous pardonnée?
Il lui serrait les mains:
—Oui, oui. Qu’est-ce que je ne vous pardonnerais pas, vous aimant comme je vous aime?
Elle le regardait d’un air suppliant.
—Écoutez, il faut me promettre de me respecter... de ne pas... de ne pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir.
Il ne répondit point d’abord; il avait sous la moustache ce sourire fin qui troublait les femmes. Il finit par murmurer:
—Je suis votre esclave.
Alors elle se mit à lui raconter comment elle s’était aperçue qu’elle l’aimait en apprenant qu’il allait épouser Madeleine Forestier. Elle donnait des détails, de petits détails de dates et des choses intimes.
Soudain elle se tut. La voiture venait de s’arrêter. Du Roy ouvrit la portière.
—Où sommes-nous? dit-elle.
Il répondit:
—Descendez et entrez dans cette maison. Nous y serons plus tranquilles.
—Mais où sommes-nous?
—Chez moi. C’est mon appartement de garçon que j’ai repris... pour quelques jours... pour avoir un coin où nous puissions nous voir.
Elle s’était cramponnée au capiton du fiacre, épouvantée à l’idée de ce tête-à-tête, et elle balbutiait:
—Non, non, je ne veux pas! Je ne veux pas!
Il prononça d’une voix énergique:
—Je vous jure de vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu’on nous regarde, qu’on va se rassembler autour de nous. Dépêchez-vous... dépêchez-vous... descendez.
Et il répéta:
—Je vous jure de vous respecter.
Un marchand de vin sur sa porte les regardait d’un air curieux. Elle fut saisie de terreur et s’élança dans la maison.
Elle allait monter l’escalier. Il la retint par le bras:
—C’est ici, au rez-de-chaussée.
Et il la poussa dans son logis.
Dès qu’il eut refermé la porte, il la saisit comme une proie. Elle se débattait, luttait, bégayait: «Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!...»
Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emportement, sans qu’elle pût éviter ses caresses furieuses; et tout en le repoussant, tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgré elle, ses baisers.
Tout d’un coup elle cessa de se débattre, et vaincue, résignée, se laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une, adroitement et vite toutes les parties de son costume, avec des doigts légers de femme de chambre.
Elle lui avait arraché des mains son corsage pour se cacher la figure dedans, et elle demeurait debout, toute blanche, au milieu de ses robes abattues à ses pieds.
Il lui laissa ses bottines et l’emporta dans ses bras vers le lit. Alors, elle lui murmura à l’oreille, d’une voix brisée: «Je vous jure... je vous jure... que je n’ai jamais eu d’amant,» comme une jeune fille aurait dit: «je vous jure que je suis vierge.»
Et il pensait: «Voilà ce qui m’est bien égal, par exemple.»
V
L’AUTOMNE était venu. Les Du Roy avaient passé à Paris tout l’été, menant une campagne énergique dans la Vie Française en faveur du nouveau cabinet pendant les courtes vacances des députés.
Quoiqu’on fût seulement dans les premiers jours d’octobre, les Chambres allaient reprendre leurs séances, car les affaires du Maroc devenaient menaçantes.
Personne, au fond, ne croyait à une expédition vers Tanger, bien que, le jour de la séparation du Parlement, un député de la droite, le comte de Lambert-Sarrazin, dans un discours plein d’esprit, applaudi même par les centres, eût offert de parier et de donner en gage sa moustache, comme avait fait jadis un célèbre vice-roi des Indes, contre les favoris du chef du Conseil que le nouveau cabinet ne se pourrait tenir d’imiter l’ancien et d’envoyer une armée à Tanger, en pendant à celle de Tunis, par amour de la symétrie, comme on met deux vases sur une cheminée.
Il avait ajouté: «La terre d’Afrique est en effet une cheminée pour la France, messieurs, une cheminée qui brûle notre meilleur bois, une cheminée à grand tirage qu’on allume avec le papier de la Banque.
«Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d’orner l’angle de gauche d’un bibelot tunisien qui vous coûte cher, vous verrez que M. Marrot va vouloir imiter son prédécesseur et orner l’angle de droite avec un bibelot marocain.»
Ce discours, demeuré célèbre, avait servi de thème à Du Roy pour dix articles sur la colonie algérienne, pour toute sa série interrompue lors de ses débuts au journal, et il avait soutenu énergiquement l’idée d’une expédition militaire, bien qu’il fût convaincu qu’elle n’aurait pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique et bombardé l’Espagne avec tout l’arsenal d’arguments méprisants qu’on emploie contre les peuples dont les intérêts sont contraires aux vôtres.
La Vie Française avait gagné une importance considérable à ses attaches connues avec le Pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les plus sérieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances les intentions des ministres ses amis; et tous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la citait, on la redoutait, on commençait à la respecter. Ce n’était plus l’organe suspect d’un groupe de tripoteurs politiques, mais l’organe avoué du cabinet. Laroche-Mathieu était l’âme du journal et Du Roy son porte-voix. Le père Walter, député muet et directeur cauteleux, sachant s’effacer, s’occupait dans l’ombre, disait-on, d’une grosse affaire de mines de cuivre, au Maroc.
Le salon de Madeleine était devenu un centre influent, où se réunissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Le président du Conseil avait même dîné deux fois chez elle; et les femmes des hommes d’État, qui hésitaient autrefois à franchir sa porte, se vantaient à présent d’être ses amies, lui faisant plus de visites qu’elles n’en recevaient d’elle.
Le ministre des affaires étrangères régnait presque en maître dans la maison. Il y venait à toute heure, apportant des dépêches, des renseignements, des informations qu’il dictait soit au mari, soit à la femme, comme s’ils eussent été ses secrétaires.
Quand Du Roy, après le départ du ministre, demeurait seul en face de Madeleine, il s’emportait, avec des menaces dans la voix et des insinuations perfides dans les paroles, contre les allures de ce médiocre parvenu.
Mais elle haussait les épaules avec mépris, répétant:
—Fais-en autant que lui, toi. Deviens ministre; et tu pourras faire ta tête. Jusque-là, tais-toi.
Il frisait sa moustache en la regardant de côté.
—On ne sait pas de quoi je suis capable, disait-il, on l’apprendra peut-être, un jour.
Elle répondait avec philosophie:
—Qui vivra, verra.
Le matin de la rentrée des Chambres, la jeune femme, encore au lit, faisait mille recommandations à son mari qui s’habillait afin d’aller déjeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir ses instructions avant la séance, pour l’article politique du lendemain dans la Vie Française, cet article devant être une sorte de déclaration officieuse des projets réels du cabinet.
Madeleine disait:
—Surtout n’oublie pas de lui demander si le général Belloncle est envoyé à Oran, comme il en était question. Cela aurait une grande signification.
Georges, nerveux, répondit:
—Mais je sais aussi bien que toi ce que j’ai à faire. Fiche-moi la paix avec tes rabâchages.
Elle reprit tranquillement:
—Mon cher, tu oublies toujours la moitié des commissions dont je te charge pour le ministre.
Il grogna:
—Il m’embête, ton ministre, à la fin! C’est un serin.
Elle dit avec calme:
—Ce n’est pas plus mon ministre que le tien. Il t’est plus utile qu’à moi.
Il s’était tourné un peu vers elle en ricanant:
—Pardon, il ne me fait pas la cour, à moi.
Elle déclara lentement:
—A moi non plus, d’ailleurs; mais il fait notre fortune.
Il se tut, puis, après quelques instants:
—Si j’avais à choisir parmi tes adorateurs, j’aimerais encore mieux cette vieille ganache de Vaudrec. Qu’est-ce qu’il devient, celui-là? je ne l’ai pas vu depuis huit jours.
Elle répliqua, sans s’émouvoir:
—Il est souffrant, il m’a écrit qu’il gardait même le lit avec une attaque de goutte. Tu devrais passer prendre de ses nouvelles. Tu sais qu’il t’aime beaucoup, et cela lui ferait plaisir.
Georges répondit:
—Oui, certainement, j’irai tantôt.
Il avait achevé sa toilette, et, son chapeau sur la tête, il cherchait s’il n’avait rien négligé. N’ayant rien trouvé, il s’approcha du lit, embrassa sa femme sur le front:
—A tantôt, ma chérie, je ne serai pas rentré avant sept heures au plus tôt.
Et il sortit.
M. Laroche-Mathieu l’attendait, car il déjeunait à dix heures ce jour-là, le conseil devant se réunir à midi, avant la réouverture du Parlement.
Dès qu’ils furent à table, seuls avec le secrétaire particulier du ministre, Mme Laroche-Mathieu n’ayant pas voulu changer l’heure de son repas, Du Roy parla de son article, il en indiqua la ligne, consultant ses notes griffonnées sur des cartes de visite; puis quand il eut fini:
—Voyez-vous quelque chose à modifier, mon cher ministre?
—Fort peu, mon cher ami. Vous êtes peut-être un peu trop affirmatif dans l’affaire du Maroc. Parlez de l’expédition comme si elle devait avoir lieu, mais en laissant bien entendre qu’elle n’aura pas lieu et que vous n’y croyez pas le moins du monde. Faites que le public lise bien entre les lignes que nous n’irons pas nous fourrer dans cette aventure.
—Parfaitement. J’ai compris, et je me ferai bien comprendre. Ma femme m’a chargé de vous demander à ce sujet si le général Belloncle serait envoyé à Oran. Après ce que vous venez de dire, je conclus que non.
L’homme d’État répondit:
—Non.
Puis on causa de la session qui s’ouvrait. Laroche-Mathieu se mit à pérorer, préparant l’effet des phrases qu’il allait répandre sur ses collègues quelques heures plus tard. Il agitait sa main droite, levant en l’air tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, tantôt une bouchée de pain, et, s’adressant à l’Assemblée invisible, il expectorait son éloquence liquoreuse de beau garçon bien coiffé. Une très petite moustache roulée redressait sur sa lèvre deux pointes pareilles à des queues de scorpion, et ses cheveux huilés de brillantine, séparés au milieu du front, arrondissaient sur ses tempes deux bandeaux de bellâtre provincial. Il était un peu trop gras, un peu bouffi, bien que jeune; le ventre tendait son gilet.
Le secrétaire particulier mangeait et buvait tranquillement, accoutumé sans doute à ces douches de faconde; mais Du Roy, que la jalousie du succès obtenu mordait au cœur, songeait: «Va donc, ganache! Quels crétins que ces hommes politiques!»
Et, comparant sa valeur à lui, à l’importance bavarde de ce ministre, il se disait: «Cristi, si j’avais seulement cent mille francs nets pour me présenter à la députation dans mon beau pays de Rouen, pour rouler dans la pâte de leur grosse malice mes braves Normands finauds et lourdauds, quel homme d’État je ferais, à côté de ces polissons imprévoyants.
Jusqu’au café, M. Laroche-Mathieu parla, puis, ayant vu qu’il était tard, il sonna pour qu’on fît avancer son coupé, et, tendant la main au journaliste:
—C’est bien compris, mon cher ami?
—Parfaitement, mon cher ministre, comptez sur moi.
Et Du Roy s’en alla tout doucement vers le journal, pour commencer son article, car il n’avait rien à faire jusqu’à quatre heures. A quatre heures il devait retrouver, rue de Constantinople, Mme de Marelle qu’il y voyait régulièrement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.
Mais en entrant à la rédaction, on lui remit une dépêche fermée; elle était de Mme Walter et disait:
«Il faut absolument que je te parle aujourd’hui. C’est très grave, très grave. Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service.
«Ton amie jusqu’à la mort, «Virginie.»
Il jura: «Nom de Dieu! quel crampon.» Et, saisi par un accès de mauvaise humeur, il ressortit aussitôt, trop irrité pour travailler.
Depuis six semaines il essayait de rompre avec elle sans parvenir à lasser son attachement acharné.
Elle avait eu, après sa chute, un accès de remords épouvantable, et, dans trois rendez-vous successifs, avait accablé son amant de reproches et de malédictions. Ennuyé de ces scènes, et déjà rassasié de cette femme mûre et dramatique, il s’était simplement éloigné, espérant que l’aventure serait finie de cette façon. Mais alors elle s’était accrochée à lui éperdument, se jetant dans cet amour comme on se jette dans une rivière avec une pierre au cou. Il s’était laissé reprendre, par faiblesse, par complaisance, par égards; et elle l’avait emprisonné dans une passion effrénée et fatigante, elle l’avait persécuté de sa tendresse.
Elle voulait le voir tous les jours, l’appelait à tout moment par des télégrammes, pour des rencontres rapides au coin des rues, dans un magasin, dans un jardin public.
Elle lui répétait alors, en quelques phrases, toujours les mêmes, qu’elle l’adorait et l’idolâtrait, puis elle le quittait en lui jurant «qu’elle était bien heureuse de l’avoir vu.»
Elle se montrait tout autre qu’il ne l’avait rêvée, essayant de le séduire avec des grâces puériles, des enfantillages d’amour ridicules à son âge. Étant demeurée jusque-là strictement honnête, vierge de cœur, fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité, ça avait été tout d’un coup chez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait un automne pâle après un été froid, ça avait été une sorte de printemps fané, plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avortés, une étrange éclosion d’amour de fillette, d’amour tardif, ardent et naïf, fait d’élans imprévus, de petits cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de grâces vieillies sans avoir été jeunes. Elle écrivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement folles, d’un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui des Indiens, plein de noms de bêtes et d’oiseaux.
Dès qu’ils étaient seuls elle l’embrassait avec des gentillesses lourdes de grosse gamine, des moues de lèvres un peu grotesques, des sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesante sous l’étoffe du corsage.
Il était surtout écœuré de l’entendre dire «Mon rat», «Mon chien», «Mon chat», «Mon bijou», «Mon oiseau bleu», «Mon trésor», et de la voir s’offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de petits mouvements de crainte qu’elle jugeait gentils et de petits jeux de pensionnaire dépravée.
Elle demandait: «A qui cette bouche-là?» Et quand il ne répondait pas tout de suite: «C’est à moi», elle insistait jusqu’à le faire pâlir d’énervement.
Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu’il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrêmes; que s’étant donnée à lui, elle, mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d’emportement contenu, sévère, avec des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette.
Elle lui répétait sans cesse:
—Comme je t’aime, mon petit! M’aimes-tu autant, dis, mon bébé?
Il ne pouvait plus l’entendre prononcer «mon petit» ni «mon bébé» sans avoir envie de l’appeler «ma vieille».
Elle lui disait:
—Quelle folie j’ai faite de te céder. Mais je ne le regrette pas. C’est si bon d’aimer!
Tout cela semblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle murmurait: «C’est si bon d’aimer» comme l’aurait fait une ingénue, au théâtre.
Et puis elle l’exaspérait par la maladresse de sa caresse. Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillards qui essayent d’apprendre à lire.
Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras, en le regardant ardemment de cet œil profond et terrible qu’ont certaines femmes défraîchies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait dû le mordre de sa bouche muette et frissonnante en l’écrasant sous sa chair épaisse et chaude, fatiguée, mais insatiable, elle se trémoussait comme une gamine et zézayait pour être gracieuse: «T’aime tant, mon petit. T’aime tant. Fais un beau m’amour à ta petite femme!»
Il avait alors une envie folle de jurer, de prendre son chapeau et de partir en tapant la porte.
Ils s’étaient vus souvent, dans les premiers temps, rue de Constantinople, mais Du Roy, qui redoutait une rencontre avec Mme de Marelle, trouvait mille prétextes maintenant pour se refuser à ces rendez-vous.
Il avait dû alors venir presque tous les jours chez elle, tantôt déjeuner, tantôt dîner. Elle lui serrait la main sous la table, lui tendait sa bouche derrière les portes. Mais lui s’amusait surtout à jouer avec Suzanne qui l’égayait par ses drôleries. Dans son corps de poupée s’agitait un esprit agile et malin, imprévu et sournois, qui faisait toujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se moquait de tout et de tout le monde, avec un à-propos mordant. Georges excitait sa verve, la poussait à l’ironie, et ils s’entendaient à merveille.
Elle l’appelait à tout instant: «Écoutez, Bel-Ami. Venez ici, Bel-Ami.»
Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fillette qui lui murmurait quelque méchanceté dans l’oreille, et ils riaient de tout leur cœur.
Cependant, dégoûté de l’amour de la mère, il en arrivait à une insurmontable répugnance; il ne pouvait plus la voir, ni l’entendre, ni penser à elle sans colère. Il cessa donc d’aller chez elle, de répondre à ses lettres et de céder à ses appels.
Elle comprit enfin qu’il ne l’aimait plus, et souffrit horriblement. Mais elle s’acharna, elle l’épia, le suivit, l’attendit dans un fiacre aux stores baissés, à la porte du journal, à la porte de sa maison, dans les rues où elle espérait qu’il passerait.
Il avait envie de la maltraiter, de l’injurier, de la frapper, de lui dire nettement: «Zut, j’en ai assez, vous m’embêtez.» Mais il gardait toujours quelques ménagements, à cause de la Vie Française; et il tâchait, à force de froideur, de duretés enveloppées d’égards et même de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu’il fallait bien que cela finît.
Elle s’entêtait surtout à chercher des ruses pour l’attirer rue de Constantinople, et il tremblait sans cesse que les deux femmes ne se trouvassent, un jour, nez à nez, à la porte.
Son affection pour Mme de Marelle, au contraire, avait grandi pendant l’été. Il l’appelait son «gamin», et décidément elle lui plaisait. Leurs deux natures avaient des crochets pareils; ils étaient bien, l’un et l’autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans s’en douter, aux bohèmes des grandes routes.
Ils avaient eu un été d’amour charmant, un été d’étudiants qui font la noce, s’échappant pour aller déjeuner ou dîner à Argenteuil, à Bougival, à Maisons, à Poissy, passant des heures dans un bateau à cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair, sur l’impériale d’un train de banlieue et traverser, en disant des bêtises gaies, la vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d’affreux chalets bourgeois.
Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walter, il haïssait la vieille maîtresse acharnée, en souvenir de la jeune qu’il venait de quitter, et qui avait défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans les herbes du bord de l’eau.
Il se croyait enfin à peu près délivré de la Patronne, à qui il avait exprimé d’une façon claire, presque brutale, sa résolution de rompre, quand il reçut au journal le télégramme l’appelant, à deux heures, rue de Constantinople.
Il le relisait en marchant: «Il faut absolument que je te parle aujourd’hui. C’est très grave, très grave. Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service. Ton amie jusqu’à la mort.—Virginie.»
Il pensait: «Qu’est-ce qu’elle me veut encore, cette vieille chouette? Je parie qu’elle n’a rien à me dire. Elle va me répéter qu’elle m’adore. Pourtant il faut voir. Elle parle d’une chose très grave et d’un grand service, c’est peut-être vrai. Et Clotilde qui vient à quatre heures. Il faut que j’expédie la première à trois heures au plus tard. Sacristi! pourvu qu’elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses que les femmes!»
Et il songea qu’en effet la sienne était la seule qui ne le tourmentait jamais. Elle vivait de son côté, et elle avait l’air de l’aimer beaucoup, aux heures destinées à l’amour, car elle n’admettait pas qu’on dérangeât l’ordre immuable des occupations ordinaires de la vie.
Il allait, à pas lents, vers son logis de rendez-vous, s’excitant mentalement contre la Patronne: «Ah! je vais la recevoir d’une jolie façon si elle n’a rien à me dire. Le français de Cambronne sera académique auprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche plus les pieds chez elle, d’abord.»
Et il entra pour attendre Mme Walter.
Elle arriva presque aussitôt, et dès qu’elle l’eut aperçu:
—Ah! tu as reçu ma dépêche! Quelle chance!
Il avait pris un visage méchant:
—Parbleu, je l’ai trouvée au journal, au moment où je partais pour la Chambre. Qu’est-ce que tu me veux encore?
Elle avait relevé sa voilette pour l’embrasser, et elle s’approchait avec un air craintif et soumis de chienne souvent battue.
—Comme tu es cruel pour moi... Comme tu me parles durement... Qu’est-ce que je t’ai fait? Tu ne te figures pas comme je souffre par toi!
Il grogna:
—Tu ne vas pas recommencer?
Elle était debout tout près de lui, attendant un sourire, un geste pour se jeter dans ses bras.
Elle murmura:
—Il ne fallait pas me prendre pour me traiter ainsi, il fallait me laisser sage et heureuse, comme j’étais. Te rappelles-tu ce que tu me disais dans l’église, et comme tu m’as fait entrer de force dans cette maison. Et voilà maintenant comment tu me parles! comment tu me reçois! Mon Dieu! mon Dieu! que tu me fais mal!
Il frappa du pied, et violemment:
—Ah! mais, zut! En voilà assez. Je ne peux pas te voir une minute sans entendre cette chanson-là. On dirait vraiment que je t’ai prise à douze ans et que tu étais ignorante comme un ange. Non, ma chère, rétablissons les faits, il n’y a pas eu détournement de mineure. Tu t’es donnée à moi, en plein âge de raison. Je t’en remercie, je t’en suis infiniment reconnaissant, mais je ne suis pas tenu d’être attaché à ta jupe jusqu’à la mort. Tu as un mari et j’ai une femme. Nous ne sommes libres ni l’un ni l’autre. Nous nous sommes offert un caprice, ni vu ni connu, c’est fini.
Elle dit:
—Oh! que tu es brutal! que tu es grossier! que tu es infâme! Non! je n’étais plus une jeune fille, mais je n’avais jamais aimé, jamais failli...
Il lui coupa la parole:
—Tu me l’as déjà répété vingt fois, je le sais. Mais tu avais eu deux enfants... je ne t’ai donc pas déflorée...
Elle recula:
—Oh! Georges, c’est indigne!...
Et portant ses deux mains à sa poitrine, elle commença à suffoquer, avec des sanglots qui lui montaient à la gorge.
Quand il vit les larmes arriver, il prit son chapeau sur le coin de la cheminée:
—Ah! tu vas pleurer! Alors, bonsoir. C’est pour cette représentation-là que tu m’avais fait venir?
Elle fit un pas afin de lui barrer la route et, tirant vivement son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux d’un geste brusque. Sa voix s’affermit sous l’effort de sa volonté, et elle dit, interrompue par un chevrotement de douleur:
—Non... je suis venue pour... pour te donner une nouvelle... une nouvelle politique... pour te donner le moyen de gagner cinquante mille francs... ou même plus... si tu veux.
Il demanda, adouci tout à coup:
—Comment ça? Qu’est-ce que tu veux dire?
—J’ai surpris par hasard, hier soir, quelques mots de mon mari et de Laroche. Ils ne se cachaient pas beaucoup devant moi, d’ailleurs. Mais Walter recommandait au ministre de ne pas te mettre dans le secret parce que tu dévoilerais tout.
Du Roy avait reposé son chapeau sur une chaise. Il attendait, très attentif.
—Alors, qu’est-ce qu’il y a?
—Ils vont s’emparer du Maroc!
—Allons donc. J’ai déjeuné avec Laroche qui m’a presque dicté les intentions du cabinet.
—Non, mon chéri, ils t’ont joué parce qu’ils ont peur qu’on connaisse leur combinaison.
—Assieds-toi, dit Georges.
Et il s’assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terre un petit tabouret, et s’accroupit dessus, entre les jambes du jeune homme. Elle reprit d’une voix câline:
—Comme je pense toujours à toi, je fais attention maintenant à tout ce qu’on chuchote autour de moi.
Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné depuis quelque temps qu’on préparait quelque chose à son insu, qu’on se servait de lui en redoutant son concours.
Elle disait:
—Tu sais, quand on aime, on devient rusée.
Enfin, la veille, elle avait compris. C’était une grosse affaire, une très grosse affaire préparée dans l’ombre. Elle souriait maintenant, heureuse de son adresse; elle s’exaltait, parlant en femme de financier, habituée à voir machiner les coups de bourse, les évolutions des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures de spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui ont placé leurs économies sur des fonds garantis par des noms d’hommes honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque.
Elle répétait:
—Oh! c’est très fort ce qu’ils ont fait. Très fort. C’est Walter qui a tout mené d’ailleurs, et il s’y entend. Vraiment, c’est de premier ordre.
Il s’impatientait de ces préparations.
—Voyons, dis vite.
—Eh bien! voilà. L’expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les affaires étrangères; et, peu à peu, ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq francs. Ils l’ont racheté très habilement, par le moyen d’agents suspects, véreux, qui n’éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s’étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à la côte. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on va faire l’expédition, et dès que nous serons là-bas, l’État français garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrétion.