BEL-AMI. (continued 4)
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Mme Forestier ne remuait point, toujours debout, le dos à l’appartement, le visage contre le carreau.
Et Forestier se mit à parler d’une voix saccadée, essoufflée, déchirante à entendre:
—Combien est-ce que j’en verrai encore, de couchers de soleil?... huit... dix... quinze ou vingt... peut-être trente..., pas plus... Vous avez du temps, vous autres... moi, c’est fini... Et ça continuera... après moi, comme si j’étais là...
Il demeura muet quelques minutes, puis reprit:
—Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dans quelques jours... C’est horrible... je ne verrai plus rien... rien de ce qui existe... les plus petits objets qu’on manie... les verres... les assiettes... les lits où l’on se repose si bien... les voitures. C’est bon de se promener en voiture, le soir... Comme j’aimais tout ça!
Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et léger, comme s’il eût joué du piano sur les deux bras de son siège. Et chacun de ses silences était plus pénible que ses paroles, tant on sentait qu’il devait penser à d’épouvantables choses.
Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varenne, quelques semaines auparavant: «Moi, maintenant, je vois la mort de si près que j’ai souvent envie d’étendre le bras pour la repousser... Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur et me crient: La voilà!»
Il n’avait point compris, ce jour-là; maintenant il comprenait en regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui, comme s’il eût senti tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la hideuse mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de s’en aller, de se sauver, de retourner à Paris tout de suite! Oh! s’il avait su, il ne serait pas venu.
La nuit maintenant s’était répandue dans la chambre, comme un deuil hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule la fenêtre restait visible encore, dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette immobile de la jeune femme.
Et Forestier demanda avec irritation:
—Eh bien, on n’apporte pas la lampe aujourd’hui? Voilà ce qu’on appelle soigner un malade.
L’ombre du corps qui se découpait sur les carreaux disparut, et on entendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore.
Un domestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée. Mme Forestier dit à son mari:
—Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner?
Il murmura:
—Je descendrai.
Et l’attente du repas les fit demeurer encore près d’une heure immobiles, tous les trois, prononçant seulement parfois un mot, un mot quelconque inutile, banal, comme s’il y eût eu du danger, un danger mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à laisser se figer l’air muet de cette chambre, de cette chambre où rôdait la mort.
Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy, interminable. Ils ne parlaient pas, ils mangeaient sans bruit, puis émiettaient du pain du bout des doigts. Et le domestique faisait le service, marchait, allait et venait sans qu’on entendît ses pieds, car le bruit des semelles irritant Charles, l’homme était chaussé de savates. Seul le tic tac dur d’une horloge de bois troublait le calme des murs de son mouvement mécanique et régulier.
Dès qu’on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoudé à sa fenêtre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel, comme un globe de lampe énorme, jeter sur les murs blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer sur la mer une sorte d’écaille de lumière mouvante et douce. Et il cherchait une raison pour s’en aller bien vite, inventant des ruses, des télégrammes qu’il allait recevoir, un rappel de M. Walter.
Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus difficiles à réaliser, en s’éveillant le lendemain. Mme Forestier ne se laisserait point prendre à ses adresses, et il perdrait par sa couardise tout le bénéfice de son dévouement. Il se dit: «Bah! c’est embêtant; eh bien, tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie; et puis, ça ne sera peut-être pas long.»
Il faisait un temps bleu, de ce bleu du Midi qui vous emplit le cœur de joie; et Duroy descendit jusqu’à la mer, trouvant qu’il serait assez tôt de voir Forestier dans la journée.
Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui dit:
—Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois fois. Si monsieur veut monter chez monsieur.
Il monta. Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa femme lisait, allongée sur le canapé.
Le malade releva la tête. Duroy demanda:
—Eh bien, comment vas-tu? Tu m’as l’air gaillard, ce matin.
L’autre murmura:
—Oui, ça va mieux, j’ai repris des forces. Déjeune bien vite avec Madeleine, parce que nous allons faire un tour en voiture.
La jeune femme, dès qu’elle fut seule avec Duroy, lui dit:
—Voilà! aujourd’hui il se croit sauvé. Il fait des projets depuis le matin. Nous allons tout à l’heure au golfe Juan acheter des faïences pour notre appartement de Paris. Il veut sortir à toute force, mais j’ai horriblement peur d’un accident. Il ne pourra pas supporter les secousses de la route.
Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l’escalier pas à pas, soutenu par son domestique. Mais dès qu’il aperçut la voiture, il voulut qu’on la découvrît.
Sa femme résistait:
—Tu vas prendre froid. C’est de la folie.
Il s’obstina:
—Non, je vais beaucoup mieux. Je le sens bien.
On passa d’abord dans ces chemins ombreux qui vont toujours entre deux jardins et qui font de Cannes une sorte de parc anglais, puis on gagna la route d’Antibes, le long de la mer.
Forestier expliquait le pays. Il avait indiqué d’abord la villa du comte de Paris. Il en nommait d’autres. Il était gai, d’une gaieté voulue, factice et débile de condamné. Il levait le doigt, n’ayant point la force de tendre le bras.
—Tiens, voici l’île Sainte-Marguerite et le château d’où Bazaine s’est évadé. Nous en a-t-on donné à garder avec cette affaire-là!
Puis il eut des souvenirs de régiment; il nomma des officiers qui leur rappelaient des histoires. Mais, tout à coup, la route ayant tourné, on découvrit le golfe Juan tout entier avec son village blanc dans le fond et la pointe d’Antibes à l’autre bout.
Et Forestier, saisi soudain d’une joie enfantine, balbutia:
—Ah! l’escadre, tu vas voir l’escadre!
Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet, une demi-douzaine de gros navires qui ressemblaient à des rochers couverts de ramures. Ils étaient bizarres, difformes, énormes, avec des excroissances, des tours, des éperons s’enfonçant dans l’eau comme pour aller prendre racine sous la mer.
On ne comprenait pas que cela pût se déplacer, remuer, tant ils semblaient lourds et attachés au fond. Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d’observatoire, ressemblait à ces phares qu’on bâtit sur des écueils.
Et un grand trois-mâts passait auprès d’eux pour gagner le large, toutes ses voiles déployées blanches et joyeuses. Il était gracieux et joli auprès des monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains monstres accroupis sur l’eau.
Forestier s’efforçait de les reconnaître. Il nommait: le Colbert, le Suffren, l’Amiral-Duperré, le Redoutable, la Dévastation, puis il reprenait:
—Non, je me trompe, c’est celui-là la Dévastation.
Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où on lisait: «Faïences d’art du golfe Juan», et la voiture ayant tourné autour d’un gazon, s’arrêta devant la porte.
Forestier voulut acheter deux vases pour les poser sur sa bibliothèque. Comme il ne pouvait guère descendre de voiture, on lui apportait les modèles l’un après l’autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa femme et Duroy:
—Tu sais, c’est pour le meuble au fond de mon cabinet. De mon fauteuil, j’ai cela sous les yeux tout le temps. Je tiens à une forme ancienne, à une forme grecque.
Il examinait les échantillons, s’en faisait apporter d’autres, reprenait les premiers. Enfin, il se décida; et ayant payé, il exigea que l’expédition fût faite tout de suite.
—Je retourne à Paris dans quelques jours, disait-il.
Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d’air froid les frappa soudain, glissé dans le pli d’un vallon, et le malade se mit à tousser.
Ce ne fut rien d’abord, une petite crise; mais elle grandit, devint une quinte ininterrompue, puis une sorte de hoquet, un râle.
Forestier suffoquait, et chaque fois qu’il voulait respirer la toux lui déchirait la gorge, sortie du fond de sa poitrine. Rien ne le calmait, rien ne l’apaisait. Il fallut le porter du landau dans sa chambre, et Duroy, qui lui tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à chaque convulsion de ses poumons.
La chaleur du lit n’arrêta point l’accès, qui dura jusqu’à minuit; puis les narcotiques, enfin, engourdirent les spasmes mortels de la toux. Et le malade demeura jusqu’au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts.
Les premières paroles qu’il prononça furent pour demander le barbier, car il tenait à être rasé chaque matin. Il se leva pour cette opération de toilette; mais il fallut le recoucher aussitôt, et il se mit à respirer d’une façon si courte, si dure, si pénible, que Mme Forestier, épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de se coucher, pour le prier d’aller chercher le médecin.
Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut qui prescrivit un breuvage et donna quelques conseils; mais comme le journaliste le reconduisait pour lui demander son avis:
—C’est l’agonie, dit-il. Il sera mort demain matin. Prévenez cette pauvre jeune femme et envoyez chercher un prêtre. Moi, je n’ai plus rien à faire. Je me tiens cependant entièrement à votre disposition.
Duroy fit appeler Mme Forestier:
—Il va mourir. Le docteur conseille d’envoyer chercher un prêtre. Que voulez-vous faire?
Elle hésita longtemps, puis, d’une voix lente, ayant tout calculé:
—Oui, ça vaut mieux... sous bien des rapports... Je vais le préparer, lui dire que le curé désire le voir... Je ne sais quoi, enfin. Vous seriez bien gentil, vous, d’aller m’en chercher un, un curé, et de le choisir. Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagrées. Tâchez qu’il se contente de la confession, et nous tienne quittes du reste.
Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique complaisant qui se prêtait à la situation. Dès qu’il fut entré chez l’agonisant, Mme Forestier sortit, et s’assit, avec Duroy, dans la pièce voisine.
—Ça l’a bouleversé, dit-elle. Quand j’ai parlé d’un prêtre, sa figure a pris une expression épouvantable comme... comme s’il avait senti... senti... un souffle..., vous savez... Il a compris que c’était fini, enfin, et qu’il fallait compter les heures...
Elle était fort pâle. Elle reprit:
—Je n’oublierai jamais l’expression de son visage. Certes, il a vu la mort à ce moment-là. Il l’a vue...
Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut, étant un peu sourd, et qui disait:
—Mais non, mais non, vous n’êtes pas si bas que ça. Vous êtes malade, mais nullement en danger. Et la preuve c’est que je viens en ami, en voisin.
Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier. Le vieillard reprit:
—Non, je ne vous ferai pas communier. Nous causerons de ça quand vous irez bien. Si vous voulez profiter de ma visite pour vous confesser par exemple, je ne demande pas mieux. Je suis un pasteur, moi, je saisis toutes les occasions pour ramener mes brebis.
Un long silence suivit. Forestier devait parler de sa voix haletante et sans timbre.
Puis tout d’un coup le prêtre prononça, d’un ton différent, d’un ton d’officiant à l’autel:
—La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le Confiteor, mon enfant. Vous l’avez peut-être oublié, je vais vous aider. Répétez avec moi: Confiteor Deo omnipotenti... Beatæ Mariæ semper virgini...
Il s’arrêtait de temps en temps pour permettre au moribond de le rattraper. Puis il dit:
—Maintenant confessez-vous...
La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis par un trouble singulier, émus d’une attente anxieuse.
Le malade avait murmuré quelque chose. Le prêtre répéta:
—Vous avez eu des complaisances coupables... de quelle nature, mon enfant?
La jeune femme se leva et dit simplement:
—Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter ses secrets.
Et ils allèrent s’asseoir sur un banc, devant la porte, au-dessous d’un rosier fleuri, et derrière une corbeille d’œillets qui répandait dans l’air son parfum puissant et doux.
Duroy, après quelques minutes de silence, demanda:
—Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris?
Elle répondit:
—Oh! non. Dès que tout sera fini je reviendrai.
—Dans une dizaine de jours?
—Oui, au plus.
Il reprit:
—Il n’a donc aucun parent?
—Aucun, sauf des cousins. Son père et sa mère sont morts comme il était tout jeune.
Ils regardaient tous deux un papillon cueillant sa vie sur les œillets, allant de l’un à l’autre avec une rapide palpitation des ailes qui continuaient à battre lentement quand il s’était posé sur la fleur. Et ils restèrent longtemps silencieux.
Le domestique vint les prévenir que «Monsieur le Curé avait fini». Et ils remontèrent ensemble.
Forestier semblait avoir encore maigri depuis la veille.
Le prêtre lui tenait la main.
—Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin.
Et il s’en alla.
Dès qu’il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya de soulever ses deux mains vers sa femme et il bégaya:
—Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux pas mourir.., je ne veux pas mourir... Oh! sauvez-moi... Dites ce qu’il faut faire, allez chercher le médecin... Je prendrai ce qu’on voudra... Je ne veux pas... Je ne veux pas...
Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses joues décharnées; et les coins maigres de sa bouche se plissaient comme ceux des petits enfants qui ont du chagrin.
Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent un mouvement continu, lent et régulier, comme pour recueillir quelque chose sur les draps.
Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait:
—Mais non, ce n’est rien. C’est une crise, demain tu iras mieux, tu t’es fatigué hier avec cette promenade.
L’haleine de Forestier était plus rapide que celle d’un chien qui vient de courir, si pressée qu’on ne la pouvait point compter, et si faible qu’on l’entendait à peine.
Il répétait toujours:
—Je ne veux point mourir!... Oh! mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... qu’est-ce qui va m’arriver? Je ne verrai plus rien... plus rien... jamais... Oh! mon Dieu!
Il regardait devant lui quelque chose d’invisible pour les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient l’épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant.
Soudain il tressaillit d’un frisson brusque qu’on vit courir d’un bout à l’autre de son corps et il balbutia:
—Le cimetière... moi... mon Dieu!...
Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et haletant.
Le temps passait; midi sonna à l’horloge d’un couvent voisin. Duroy sortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heure plus tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Le malade n’avait point bougé. Il traînait toujours ses doigts maigres sur le drap comme pour le ramener vers sa face.
La jeune femme était assise dans un fauteuil, au pied du lit. Duroy en prit un autre à côté d’elle, et ils attendirent en silence.
Une garde était venue, envoyée par le médecin; elle sommeillait près de la fenêtre.
Duroy lui-même commençait à s’assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s’éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer.
Sa femme comprit, et poussant une sorte de cri, elle s’abattit sur les genoux en sanglotant dans le drap. Georges, surpris et effaré, fit machinalement le signe de la croix. La garde, s’étant réveillée, s’approcha du lit:
—Ça y est, dit-elle.
Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmura, avec un soupir de délivrance:
—Ça a été moins long que je n’aurais cru.
Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les premières larmes versées, on s’occupa de tous les soins et de toutes les démarches que réclame un mort. Duroy courut jusqu’à la nuit.
Il avait grand’faim en rentrant. Mme Forestier mangea quelque peu; puis ils s’installèrent tous deux dans la chambre funèbre pour veiller le corps.
Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté d’une assiette où trempait une branche de mimosa dans un peu d’eau, car on n’avait pas trouvé le rameau de buis nécessaire.
Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune femme, auprès de lui, qui n’était plus. Ils demeuraient sans parler, pensant, et le regardant.
Mais Georges, que l’ombre inquiétait auprès de ce cadavre, le contemplait obstinément. Son œil et son esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la lumière vacillante faisait paraître encore plus creux, restaient fixés sur lui. C’était là son ami, Charles Forestier, qui lui parlait hier encore! Quelle chose étrange et épouvantable que cette fin complète d’un être! Oh! il se les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hanté par la peur de la mort. «Jamais un être ne revient.» Il en naîtrait des millions et des milliards, à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-là reparût qui était couché dans ce lit.
Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri, aimé, espéré, comme tout le monde. Et c’était fini, pour lui, fini pour toujours. Une vie! quelques jours, et puis plus rien! On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l’éternité, chacun est une sorte d’univers dans l’univers, et chacun s’anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout s’anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être ne revient, insecte, homme ou planète!
Une terreur, confuse, immense, écrasante, pesait sur l’âme de Duroy, la terreur de ce néant illimité, inévitable, détruisant indéfiniment toutes les existences si rapides et si misérables. Il courbait déjà le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les autres? Quelques aurores de plus, voilà tout.
Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.
Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolis sur sa figure triste, qu’une sensation douce comme le toucher d’une espérance passa dans le cœur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait encore tant d’années devant lui?
Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point, perdue dans sa méditation. Il se disait: «Voilà pourtant la seule bonne chose de la vie: l’amour! tenir dans ses bras une femme aimée! Là est la limite du bonheur humain.»
Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette compagne intelligente et charmante. Comment s’étaient-ils connus? Comment avait-elle consenti, elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre? Comment avait-elle fini par en faire quelqu’un?
Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il se rappela ce qu’on chuchotait du comte de Vaudrec qui l’avait dotée et mariée, disait-on.
Qu’allait-elle faire maintenant? Qui épouserait-elle? Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d’avenir, un Forestier supérieur? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées? Comme il eût désiré savoir cela! Mais pourquoi ce souci de ce qu’elle ferait? Il se le demanda, et s’aperçut que son inquiétude venait d’une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu’on se cache à soi-même et qu’on ne découvre qu’en allant fouiller tout au fond de soi.
Oui, pourquoi n’essayerait-il pas lui-même cette conquête? Comme il serait fort, avec elle, et redoutable! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement.
Et pourquoi ne réussirait-il pas? Il sentait bien qu’il lui plaisait, qu’elle avait pour lui plus que de la sympathie, une de ces affections qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennent autant d’une séduction réciproque que d’une sorte de complicité muette. Elle le savait intelligent, résolu, tenace; elle pouvait avoir confiance en lui.
Ne l’avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave? Et pourquoi l’avait-elle appelé? Ne devait-il pas voir là une sorte de choix, une sorte d’aveu, une sorte de désignation? Si elle avait pensé à lui, juste à ce moment où elle allait devenir veuve, c’est que, peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau son compagnon, son allié?
Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l’interroger, de connaître ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette jeune femme, dans cette maison. Donc il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d’un autre peut-être, et s’engager sans retour.
Le silence de la chambre était profond; on n’entendait que le balancier de la pendule qui battait sur la cheminée son tic tac métallique et régulier.
Il murmura:
—Vous devez être bien fatiguée?
Elle répondit:
—Oui, mais je suis surtout accablée.
Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage du mort, comme s’ils se fussent attendus à le voir remuer, à l’entendre leur parler, ainsi qu’il faisait quelques heures plus tôt.
Duroy reprit:
—Oh! c’est un gros coup pour vous, et un changement si complet dans votre vie, un vrai bouleversement du cœur et de l’existence entière.
Elle soupira longuement sans répondre.
Il continua:
—C’est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vous allez l’être.
Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia:
—Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvez disposer de moi comme vous voudrez. Je vous appartiens.
Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces regards mélancoliques et doux qui remuent en nous jusqu’aux moelles des os:
—Merci, vous êtes bon, excellent. Si j’osais et si je pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi: Comptez sur moi.
Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant, avec une envie ardente de la baiser. Il s’y décida enfin, et l’approchant lentement de sa bouche, il tint longtemps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et parfumée contre ses lèvres.
Puis quand il sentit que cette caresse d’ami allait devenir trop prolongée, il sut laisser retomber la petite main. Elle s’en revint mollement sur le genou de la jeune femme qui prononça gravement:
—Oui, je vais être bien seule, mais je m’efforcerai d’être courageuse.
Il ne savait comment lui laisser comprendre qu’il serait heureux, bien heureux, de l’avoir pour femme à son tour. Certes il ne pouvait pas le lui dire, à cette heure, en ce lieu, devant ce corps; cependant il pouvait, lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës, convenables et compliquées, qui ont des sens cachés sous les mots, et qui expriment tout ce qu’on veut par leurs réticences calculées.
Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu devant eux, et qu’il sentait entre eux. Depuis quelque temps d’ailleurs il croyait saisir dans l’air enfermé de la pièce une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue de cette poitrine décomposée, le premier souffle de charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil.
Duroy demanda:
—Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre? Il me semble que l’air est corrompu.
Elle répondit:
—Mais oui. Je venais aussi de m’en apercevoir.
Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit. Toute la fraîcheur parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumées auprès du lit. La lune répandait, comme l’autre soir, sa lumière abondante et calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se sentit brusquement assailli d’espérances, comme soulevé par l’approche frémissante du bonheur.
Il se retourna:
—Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps admirable.
Elle s’en vint tranquillement et s’accouda près de lui.
Alors il murmura à voix basse:
—Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je vous parle d’une pareille chose en un semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il serait peut-être trop tard. Voilà... Je ne suis qu’un pauvre diable, sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j’ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu’on prend; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira. Tant pis, ou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve le plus cher aurait été d’épouser une femme comme vous. Je vous répète aujourd’hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moi continuer. Ce n’est point une demande que je vous adresse. Le lieu et l’instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d’un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari à votre gré, que mon cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant; je ne veux plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n’est-ce pas?
Il avait débité cela sans la regarder, comme s’il eût semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n’avoir point entendu, tant elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d’un œil fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.
Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude à coude, silencieux et méditant.
Puis elle murmura:
—Il fait un peu froid.
Et s’étant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.
Lorsqu’il s’approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait à sentir; et il éloigna son fauteuil, car il n’aurait pu supporter longtemps cette odeur de pourriture. Il dit:
—Il faudra le mettre en bière dès le matin.
Elle répondit:
—Oui, oui, c’est entendu; le menuisier viendra vers huit heures.
Et Duroy ayant soupiré: «Pauvre garçon!» elle poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.
Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l’idée de cette mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout à l’heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi.
Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d’une façon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s’assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant: «Sacristi! on est mieux dans ses draps, tout de même.»
Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré cette nuit passée sur un siège.
Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s’écria:
—Oh! sa barbe!
Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d’un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle de résurrection, devant une de ces choses anormales, effrayantes qui bouleversent et confondent l’intelligence.
Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu’à onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s’assirent en face l’un de l’autre pour déjeuner avec une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu’ils en avaient fini avec la mort.
Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la corbeille d’œillets fleurie devant la porte.
Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec délices l’air tiède plein de l’odeur des sapins et des eucalyptus.
Et, tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots lentement, d’une voix basse et sérieuse:
—Écoutez, mon cher ami, j’ai bien réfléchi... déjà... à ce que vous m’avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous dirai, d’ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez beaucoup de votre côté. N’obéissez pas à un entraînement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c’est qu’il importe, après ce que vous m’avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m’avez exprimée, si vous n’êtes pas d’un... d’un... caractère à me comprendre et à me supporter.—Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà.—J’ajoute aussi: Ne me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard.—Maintenant, allez faire un tour. Moi, je retourne près de lui. A ce soir.
Il lui baisa longuement la main et s’en alla sans prononcer un mot.
Le soir, ils ne se virent qu’à l’heure du dîner. Puis ils montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue.
Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à une heure et demie.
Mme Forestier l’avait conduit à la gare. Ils se promenaient tranquillement sur le quai, en attendant l’heure du départ, et parlaient de choses indifférentes.
Le train arriva, très court, un vrai rapide, n’ayant que cinq wagons.
Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain d’une tristesse, d’un chagrin, d’un regret violent de la quitter, comme s’il allait la perdre pour toujours.
Un employé criait: «Marseille, Lyon, Paris, en voiture!» Duroy monta, puis s’accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche.
Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour le jeter vers elle.
Elle le lui renvoya d’un geste plus discret, hésitant, ébauché seulement.
DEUXIÈME PARTIE.
I
Georges Duroy avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes.
Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prépare une existence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient même pris une allure conjugale, comme s’il se fût exercé d’avance à l’événement prochain; et sa maîtresse, s’étonnant souvent de la tranquillité réglée de leur union, répétait en riant:
—Tu es encore plus popote que mon mari; ça n’était pas la peine de changer.
Mme Forestier n’était pas revenue, elle s’attardait à Cannes. Il reçut une lettre d’elle, annonçant son retour seulement pour le milieu d’avril, sans un mot d’allusion à leurs adieux. Il attendit. Il était bien résolu maintenant à prendre tous les moyens pour l’épouser, si elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortune, confiance en cette force de séduction qu’il sentait en lui, force vague et irrésistible que subissaient toutes les femmes.
Un court billet le prévint que l’heure décisive allait sonner.
«Je suis à Paris. Venez me voir.
«Madeleine Forestier.»
Rien de plus. Il l’avait reçu par le courrier de neuf heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour. Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable; et ils se regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux.
Puis elle murmura:
—Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances terribles.
Il répondit:
—J’aurais fait tout ce que vous m’auriez ordonné.
Et ils s’assirent. Elle s’informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal.
—Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J’étais devenue journaliste dans l’âme. Que voulez-vous, j’aime ce métier-là.
Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une sorte d’invitation; et bien qu’il se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia:
—Eh bien... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... ce métier... sous... sous le nom de Duroy?
Elle devint brusquement sérieuse, et posant la main sur son bras elle murmura:
—Ne parlons pas encore de ça.
Mais il devina qu’elle acceptait, et tombant à ses genoux il se mit à lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant:
—Merci, merci, comme je vous aime!
Elle se leva. Il fit comme elle et il s’aperçut qu’elle était fort pâle. Alors il comprit qu’il lui avait plu, depuis longtemps peut-être; et comme ils se trouvaient face à face, il l’étreignit, puis il l’embrassa sur le front, d’un long baiser tendre et sérieux.
Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit d’un ton grave:
—Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se pourrait que ce fût «oui». Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu’à ce que je vous en délie.
Il jura et partit, le cœur débordant de joie.
Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les visites qu’il lui fit et il ne sollicita pas de consentement plus précis, car elle avait une manière de parler de l’avenir, de dire «plus tard», de faire des projets où leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répondait sans cesse, mieux et plus délicatement, qu’une formelle acceptation.
Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d’économiser quelque argent pour n’être point sans le sou au moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu’il avait été prodigue.
L’été se passa, puis l’automne, sans qu’aucun soupçon vînt à personne, car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde.
Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des yeux:
—Vous n’avez pas encore annoncé notre projet à Mme de Marelle?
—Non, mon amie. Vous ayant promis le secret je n’en ai ouvert la bouche à âme qui vive.
—Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me charge des Walter. Ce sera fait cette semaine, n’est-ce pas?
Il avait rougi.
—Oui, dès demain.
Elle détourna doucement les yeux, comme pour ne point remarquer son trouble, et reprit:
—Si vous le voulez, nous pourrons nous marier au commencement de mai. Ce serait très convenable.
—J’obéis en tout, avec joie.
—Le dix mai, qui est un samedi, me plairait beaucoup, parce que c’est mon jour de naissance.
—Soit, le dix mai.
—Vos parents habitent près de Rouen, n’est-ce pas? Vous me l’avez dit du moins.
—Oui, près de Rouen, à Canteleu.
—Qu’est-ce qu’ils font?
—Ils sont... ils sont petits rentiers.
—Ah! J’ai un grand désir de les connaître.
Il hésita, fort perplexe.
—Mais... c’est que, ils sont...
Puis il prit son parti en homme vraiment fort:
—Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont saignés aux quatre membres pour me faire faire des études. Moi, je ne rougis pas d’eux, mais leur... simplicité... leur... rusticité pourrait peut-être vous gêner.
Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d’une bonté douce.
—Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir. Je le veux. Je vous reparlerai de ça. Moi aussi je suis fille de petites gens... mais je les ai perdus, moi, mes parents. Je n’ai plus personne au monde...—elle lui tendit la main et ajouta...—que vous.
Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne l’avait encore été par aucune femme.
—J’ai pensé à quelque chose, dit-elle, mais c’est assez difficile à expliquer.
Il demanda:
—Quoi donc?
—Eh bien voilà, mon cher, je suis comme toutes les femmes, j’ai mes... mes faiblesses, mes petitesses, j’aime ce qui brille, ce qui sonne. J’aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous ne pourriez pas, à l’occasion de notre mariage, vous... vous anoblir un peu?
Elle avait rougi, à son tour, comme si elle lui eût proposé une indélicatesse.
Il répondit simplement:
—J’y ai bien souvent songé, mais cela ne me paraît pas facile.
—Pourquoi donc?
Il se mit à rire:
—Parce que j’ai peur de me rendre ridicule.
Elle haussa les épaules:
—Mais pas du tout, pas du tout. Tout le monde le fait et personne n’en rit. Séparez votre nom en deux: «Du Roy.» Ça va très bien.
Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la question:
—Non, ça ne va pas. C’est un procédé trop simple, trop commun, trop connu. Moi j’avais pensé à prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme littéraire d’abord, puis de l’ajouter peu à peu au mien, puis même plus tard, de couper en deux mon nom comme vous me le proposiez.
Elle demanda:
—Votre pays c’est Canteleu?
—Oui.
Mais elle hésitait:
—Non. Je n’en aime pas la terminaison. Voyons, est-ce que nous ne pourrions pas modifier un peu ce mot... Canteleu?
Elle avait pris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en étudiant leur physionomie. Soudain elle s’écria:
—Tenez, tenez, voici.
Et elle lui tendit un papier où il lut: «Madame Duroy de Cantel.»
Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité:
—Oui, c’est très bon.
Elle était enchantée et répétait:
—Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Mme Duroy de Cantel. C’est excellent, excellent!
Elle ajouta, d’un air convaincu:
—Et vous verrez comme c’est facile à faire accepter par tout le monde. Mais il faut saisir l’occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et personne ne s’étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vous aviez renoncé à votre du par modestie, étant donnée votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre père?
—Alexandre.
Elle murmura deux ou trois fois de suite: «Alexandre, Alexandre», en écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille toute blanche:
«Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l’honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur fils, avec Madame Madeleine Forestier.»
Elle regardait son écriture d’un peu loin, ravie de l’effet, et elle déclara:
—Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu’on veut.
Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s’appeler désormais du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu’il venait de prendre une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d’envie joyeuse de raconter aux passants: «Je m’appelle du Roy de Cantel.»
Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l’inquiéta et il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le lendemain. «Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de premier ordre.»
Puis il en prit son parti avec l’insouciance naturelle qui lui faisait négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer l’équilibre du budget. Il y fit figurer la particule nobiliaire pour cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu’à prince, pour cinq cents jusqu’à cinq mille francs.
Et il signa: D. de Cantel.
Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu’elle arriverait à une heure.
Il l’attendit avec un peu de fièvre, résolu d’ailleurs à brusquer les choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu’il ne pouvait pas rester garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s’obstinant à vivre, il avait dû songer à une autre qu’elle pour en faire sa compagne légitime.
Il se sentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnette, son cœur se mit à battre.
Elle se jeta dans ses bras:
—Bonjour, Bel-Ami.
Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra, et demanda:
—Qu’est-ce que tu as?
—Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement.
Elle s’assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette jusqu’au-dessus du front, et elle attendit.
Il avait baissé les yeux; il préparait son début. Il commença d’une voix lente:
—Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort embarrassé de ce que j’ai à t’avouer. Je t’aime beaucoup, je t’aime vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine m’afflige-t-elle plus encore que la nouvelle que je vais t’apprendre.
Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia:
—Qu’est-ce qu’il y a? Dis vite!
Il prononça d’un ton triste, mais résolu, avec cet accablement feint dont on use pour annoncer les malheurs heureux:
—Il y a que je me marie.
Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir douloureux venu du fond de la poitrine, puis elle se mit à suffoquer, sans pouvoir parler, tant elle haletait.
Voyant qu’elle ne disait rien, il reprit:
—Tu ne te figures pas combien j’ai souffert avant d’arriver à cette résolution. Mais je n’ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu’un qui fût surtout un conseil, une consolation et un soutien. C’est une associée, une alliée que j’ai cherchée et que j’ai trouvée!
Il se tut, espérant qu’elle répondrait, s’attendant à une colère furieuse, à des violences, à des injures.
Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la tête.
Il prit la main restée sur le bras du fauteuil; mais elle la retira brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d’hébétude:
—Oh!... mon Dieu...
Il s’agenouilla devant elle, sans oser la toucher cependant, et il balbutia, plus ému par ce silence qu’il ne l’eût été par des emportements:
—Clo, ma petite Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce que je suis. Oh! si j’avais pu t’épouser, toi, quel bonheur! Mais tu es mariée. Que pouvais-je faire? Réfléchis, voyons! réfléchis! Il faut que je me pose dans le monde, et je ne le puis pas faire tant que je n’aurai pas d’intérieur. Si tu savais!... Il y a des jours où j’avais envie de tuer ton mari...
Il parlait de sa voix douce, voilée, séduisante, une voix qui entrait comme une musique dans l’oreille.
Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se formaient déjà au bord des paupières.
Il murmura:
—Oh! ne pleure pas, Clo, ne pleure pas, je t’en supplie. Tu me fends le cœur.
Alors elle fit un effort, un grand effort pour être digne et fière; et elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vont sangloter:
—Qui est-ce?
Il hésita une seconde, puis, comprenant qu’il le fallait:
—Madeleine Forestier.
Mme de Marelle tressaillit de tout son corps, puis elle demeura muette, songeant avec une telle attention qu’elle paraissait avoir oublié qu’il était à ses pieds.
Et deux gouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeux, tombaient, se reformaient encore.
Elle se leva. Duroy devina qu’elle allait partir sans lui dire un mot, sans reproches et sans pardon; et il en fut blessé, humilié au fond de l’âme. Voulant la retenir il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à travers l’étoffe ses jambes rondes qu’il sentit se roidir pour résister.
Il suppliait:
—Je t’en conjure, ne t’en vas pas comme ça.
Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda avec cet œil mouillé, désespéré, si charmant et si triste qui montre toute la douleur d’un cœur de femme, et elle balbutia:
—Je n’ai... je n’ai rien à dire... je n’ai... rien à faire... Tu... tu as raison... tu... tu... as bien choisi ce qu’il te fallait...
Et s’étant dégagée d’un mouvement en arrière, elle s’en alla, sans qu’il tentât de la retenir plus longtemps.
Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s’il avait reçu un horion sur la tête; puis prenant son parti, il murmura:
—Ma foi, tant pis ou tant mieux. Ça y est... sans scène. J’aime autant ça.
Et, soulagé d’un poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à l’aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le mur en lançant de grands coups de poing, dans une sorte d’ivresse de succès et de force, comme s’il se fût battu contre la Destinée.
Quand Mme Forestier lui demanda:
—Vous avez prévenu Mme de Marelle?
Il répondit avec tranquillité:
—Mais oui...
Elle le fouillait de son œil clair.
—Et ça ne l’a pas émue?
—Mais non; pas du tout. Elle a trouvé ça très bien au contraire.
La nouvelle fut bientôt connue. Les uns s’étonnèrent, d’autres prétendirent l’avoir prévu, d’autres encore sourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait point.
Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques, Duroy ses échos, et du Roy les articles politiques qu’il commençait à donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant une tendresse vraie, mais cachée, une sorte de désir dissimulé comme une faiblesse. Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand secret, en présence des seuls témoins, et qu’on partirait le soir même pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du journaliste, et on demeurerait quelques jours auprès d’eux.
Duroy s’était efforcé de la faire renoncer à ce projet, mais n’ayant pu y parvenir, il s’était soumis à la fin.
Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles les cérémonies religieuses, puisqu’ils n’avaient invité personne, rentrèrent pour fermer leurs malles après un court passage à la mairie, et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir qui les emporta vers la Normandie.
Ils n’avaient guère échangé vingt paroles jusqu’au moment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu’ils se sentirent en route, ils se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne, qu’ils ne voulaient point laisser voir.
Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.
Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière.
Quand ils passèrent le pont d’Asnières une gaieté les saisit à la vue de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant. Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres souffles de brise, avait l’air d’un énorme oiseau prêt à s’envoler.
Duroy murmura:
—J’adore les environs de Paris, j’ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleurs de mon existence.
Elle répondit:
—Et les canots! Comme c’est gentil de glisser sur l’eau au coucher du soleil!
Puis ils se turent comme s’ils n’avaient point osé continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant peut-être déjà la poésie des regrets.
Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement.
—Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à Chatou.
Elle murmura:
—Nous aurons tant de choses à faire!—sur un ton qui semblait signifier: «Il faudra sacrifier l’agréable à l’utile.»
Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n’eût point été troublé de même devant l’ignorance d’une jeune fille; mais l’intelligence alerte et rusée qu’il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt.
Il serrait cette main par petites pressions, sans qu’elle répondît à son appel. Il dit:
—Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme.
Elle parut surprise:
—Pourquoi ça?
—Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J’ai envie de vous embrasser, et je m’étonne d’en avoir le droit.
Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu’il baisa comme il eût baisé celle d’une sœur.
Il reprit:
—La première fois que je vous ai vue (vous savez bien, à ce dîner où m’avait invité Forestier), j’ai pensé: «Sacristi, si je pouvais découvrir une femme comme ça.» Eh bien! c’est fait. Je l’ai.
Elle murmura:
—C’est gentil.
Et elle le regardait tout droit, finement, de son œil toujours souriant.
Il songeait: «Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devrais aller plus vite que ça.» Et il demanda:
—Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier?
Elle répondit, avec une malice provocante:
—Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui?
Il rougit:
—Je suis bête. Vous m’intimidez beaucoup.
Elle fut ravie:
—Moi! Pas possible? D’où vient ça?
Il s’était assis à côté d’elle, tout près. Elle cria:
—Oh! un cerf!
Le train traversait la forêt de Saint-Germain et elle avait vu un chevreuil effrayé franchir d’un bond une allée.
Duroy s’étant penché pendant qu’elle regardait par la portière ouverte posa un long baiser, un baiser d’amant dans les cheveux de son cou.
Elle demeura quelques moments immobile; puis, relevant la tête:
—Vous me chatouillez, finissez.
Mais il ne s’en allait point, promenant doucement, en une caresse énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche.
Elle se secoua:
—Finissez donc.
Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier sur sa proie.
Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint enfin, et répéta:
—Mais finissez donc.
Il ne l’écoutait plus, l’étreignant, la baisant d’une lèvre avide et frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon.
Elle se dégagea d’un grand effort, et, se levant avec vivacité:
—Oh! voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes pourtant plus des enfants, nous pouvons bien attendre Rouen.
Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables; puis, ayant repris quelque sang-froid:
—Soit, j’attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu de prononcer vingt paroles jusqu’à l’arrivée. Et songez que nous traversons Poissy.
—C’est moi qui parlerai, dit-elle.
Elle se rassit doucement auprès de lui.
Et elle parla, avec précision, de ce qu’ils feraient à leur retour. Ils devaient conserver l’appartement qu’elle habitait avec son premier mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de Forestier à la Vie Française.
Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d’homme d’affaires, tous les détails financiers du ménage.
Ils s’étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir: mort, divorce, naissance d’un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait emprunté quinze cents. Le reste provenait d’économies faites dans l’année, en prévision de l’événement. La jeune femme apportait quarante mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle.
Elle revint à lui, citant son exemple:
—C’était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il aurait fait fortune en peu de temps.
Duroy n’écoutait plus, tout occupé d’autres pensées.
Elle s’arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait:
—D’ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à quarante mille francs par an. C’est ce qu’aurait eu Charles, s’il avait vécu.
Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit:
—Il me semblait que nous n’allions pas à Rouen pour parler de lui.
Elle lui donna une petite tape sur la joue:
—C’est vrai, j’ai tort.
Elle riait.
Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits garçons bien sages.
—Vous avez l’air niais, comme ça, dit-elle.
Il répliqua:
—C’est mon rôle, auquel vous m’avez d’ailleurs rappelé tout à l’heure, et je n’en sortirai plus.
Elle demanda:
—Pourquoi?
—Parce que c’est vous qui prenez la direction de la maison, et même celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve!
Elle fut étonnée:
—Que voulez-vous dire au juste?
—Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire, voilà, na!
Elle s’écria:
—C’est trop fort!
Il répondit:
—C’est comme ça. Je ne connais pas les femmes, moi,—na,—et vous connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve,—na,—c’est vous qui allez faire mon éducation... ce soir—na—et vous pouvez même commencer tout de suite, si vous voulez,—na.
Elle s’écria, très égayée:
—Oh! par exemple, si vous comptez sur moi pour ça!...
Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon:
—Mais oui,—na,—j’y compte. Je compte même que vous me donnerez une instruction solide... en vingt leçons... dix pour les éléments... la lecture et la grammaire... dix pour les perfectionnements et la rhétorique... Je ne sais rien, moi,—na.
Elle s’écria, s’amusant beaucoup:
—T’es bête.
Il reprit:
—Puisque tu commences par me tutoyer, j’imiterai aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je t’adore de plus en plus, de seconde en seconde, et que je trouve Rouen bien loin!
Il parlait maintenant avec des intonations d’acteur, avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres.
Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant l’envie qu’on a de croquer un fruit sur l’arbre, et l’hésitation du raisonnement qui conseille d’attendre le dîner pour le manger à son heure.
Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l’assaillaient:
—Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l’estomac.
Puis elle rougit davantage encore, en murmurant:
—Il ne faut jamais couper son blé en herbe.
Il ricanait, excité par les sous-entendus qu’il sentait glisser dans cette jolie bouche; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lèvres, comme s’il eût murmuré une prière, puis il déclara:
—Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des Tentations. Maintenant, je suis de bronze.
La nuit venait doucement, enveloppant d’ombre transparente, comme d’un crêpe léger, la grande campagne qui s’étendait à droite. Le train longeait la Seine; et les jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie, des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s’en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s’éteignaient peu à peu, devenaient foncées, s’assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort que chaque crépuscule fait passer sur la terre.
Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte, pénétrait les âmes, si gaies tout à l’heure, des deux époux devenus silencieux.
Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre pour regarder cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai.
A Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l’huile qui répandait sur le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante.
Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir aigu de tout à l’heure devenait de la tendresse, une tendresse alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces caresses dont on berce les enfants.
Il murmura, tout bas:
—Je t’aimerai bien, ma petite Made.
La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant sur lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins.
Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l’un de l’autre, un peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu’à ce que le sifflet du train annonçât une gare prochaine.
Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de ses tempes:
—C’est très bête. Nous sommes des gamins.
Mais il lui baisait les mains, allant de l’une à l’autre avec une rapidité fiévreuse, et il répondit:
—Je t’adore, ma petite Made.
Jusqu’à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portière où l’on voyait passer parfois les lumières des maisons; et ils rêvassaient, contents de se sentir si proches et dans l’attente grandissante d’une étreinte plus intime et plus libre.
Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai, et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu.
La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner.
Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy regarda sa femme, puis brusquement, avec l’élan joyeux d’un homme heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en balbutiant:
—Ma petite Made, je sens que je t’aime beaucoup... beaucoup... beaucoup...
Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en lui rendant ses baisers:
—Et moi aussi... peut-être.
Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents. Il avait déjà souvent prévenu sa femme; il l’avait préparée, sermonnée. Il crut bon de recommencer.
—Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas d’opéra-comique.
Elle riait:
—Mais je le sais, tu me l’as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi me lever aussi.
Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes:
—Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n’y a qu’un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu.
Elle semblait enchantée:
—Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprès de... auprès de toi... et d’être réveillée par le chant des coqs.
Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable. Pourquoi? Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son trousseau pour en acheter un neuf? N’importe, il eût voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son linge d’amour ne fût plus le même qu’avec l’autre. Il lui semblait que l’étoffe moelleuse et tiède devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier.
Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette.
La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur les quais, le remua, bien qu’il connût cela depuis longtemps. Et il s’écria:
—Bigre, que c’est beau!
Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari, penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue. Elle répétait:
—Oh! que c’est joli! que c’est joli! Je ne savais pas qu’il y eût tant de bateaux que ça?
Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte.
Madeleine, fatiguée, s’était assoupie sous la caresse pénétrante du soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture, comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d’air champêtre.
Son mari la réveilla:
—Regarde, dit-il.
Ils venaient de s’arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit renommé pour la vue, où l’on conduit tous les voyageurs.
On dominait l’immense vallée, longue et large que le fleuve clair parcourait d’un bout à l’autre, avec de grandes ondulations. On le voyait venir de là-bas, taché par des îles nombreuses et décrivant une courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec des éclats de soleil sur ses toits, et ses mille clochers légers, pointus ou trapus, frêles et travaillés comme des bijoux géants, ses tours carrées ou rondes coiffées de couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout le peuple gothique des sommets d’églises que dominait la flèche aiguë de la cathédrale, surprenante aiguille de bronze, laide, étrange et démesurée, la plus haute qui soit au monde.
Mais en face, de l’autre côté du fleuve, s’élevaient, rondes et renflées à leur faîte, les minces cheminées d’usines du vaste faubourg de Saint-Sever.
Plus nombreuses que leurs frères les clochers, elles dressaient jusque dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briques et soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon.
Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyramide de Chéops, le second des sommets dus au travail humain, presque l’égale de sa fière commère la flèche de la cathédrale, la grande pompe à feu de la Foudre semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines, comme sa voisine était la reine de la foule pointue des monuments sacrés.
Là-bas, derrière la ville ouvrière, s’étendait une forêt de sapins; et la Seine, ayant passé entre les deux cités, continuait sa route, longeait une grande côte onduleuse boisée en haut et montrant par places ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait à l’horizon après avoir encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des navires montant et descendant le fleuve traînés par des barques à vapeur grosses comme des mouches, et qui crachaient une fumée épaisse. Des îles, étalées sur l’eau, s’alignaient toujours l’une au bout de l’autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les grains inégaux d’un chapelet verdoyant.
Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de s’extasier. Il connaissait par expérience la durée de l’admiration de toutes les races de promeneurs.
Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut soudain, à quelques centaines de mètres, deux vieilles gens qui s’en venaient, et il sauta de la voiture, en criant:
—Les voilà. Je les reconnais.
C’étaient deux paysans, l’homme et la femme, qui marchaient d’un pas irrégulier, en se balançant et se heurtant parfois de l’épaule. L’homme était petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgré son âge; la femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de peine des champs qui a travaillé dès l’enfance et qui n’a jamais ri, tandis que le mari blaguait en buvant avec les pratiques.
Madeleine aussi était descendue de voiture et elle regardait venir ces deux pauvres êtres avec un serrement de cœur, une tristesse qu’elle n’avait point prévue. Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau monsieur, et ils n’auraient jamais deviné leur bru dans cette belle dame en robe claire.
Ils allaient, sans parler, et vite, au-devant de l’enfant attendu, sans regarder ces personnes de la ville que suivait une voiture.
Ils passaient. Georges, qui riait, cria:
—Bonjou, pé Duroy.
Ils s’arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d’abord, puis abrutis de surprise. La vieille se remit la première et balbutia, sans faire un pas:
—C’est-i té, not’ fieu?
Le jeune homme répondit:
—Mais oui, c’est moi, la mé Duroy!
Et marchant à elle il l’embrassa sur les deux joues, d’un gros baiser de fils. Puis il frotta ses tempes contre les tempes du père, qui avait ôté sa casquette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire, très haute, pareille à celles des marchands de bœufs.
Puis Georges annonça:
—Voilà ma femme.
Et les deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrent comme on regarde un phénomène, avec une crainte inquiète, jointe à une sorte d’approbation satisfaite chez le père, à une inimitié jalouse chez la mère.
L’homme, qui était d’un naturel joyeux, tout imbibé par une gaieté de cidre doux et d’alcool, s’enhardit et demanda, avec une malice au coin de l’œil:
—J’ pouvons-t-il l’embrasser tout d’ même?
Le fils répondit:
—Parbleu.
Et Madeleine, mal à l’aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du paysan qui s’essuya ensuite les lèvres d’un revers de main.
La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une réserve hostile. Non, ce n’était point la bru de ses rêves, la grosse et fraîche fermière, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinière. Elle avait l’air d’une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du musc.
Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle des nouveaux époux.
Le vieux prit son fils par le bras, et le retenant en arrière, il demanda avec intérêt:
—Eh ben, ça va-t-il les affaires?
—Mais oui, très bien.
—Allons, suffit, tant mieux! Dis-mé, ta femme, est-i aisée?
Georges répondit:
—Quarante mille francs.
Le père poussa un léger sifflement d’admiration et ne put que murmurer: «Bougre!» tant il fut ému par la somme. Puis il ajouta avec une conviction sérieuse:
—Nom d’un nom, c’est une belle femme.
Car il la trouvait à son goût, lui. Et il avait passé pour connaisseur, dans son temps.
Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans dire un mot. Les deux hommes les rejoignirent.
On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, formé de dix maisons de chaque côté, maisons de bourg et masures de fermes, les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffées de chaume et celles-là d’ardoises. Le café du père Duroy: A la Belle-Vue, une bicoque composée d’un rez-de-chaussée et d’un grenier, se trouvait à l’entrée du pays, à gauche. Une branche de pin, accrochée sur la porte, indiquait, à la mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer.
Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur deux tables rapprochées et cachées par deux serviettes. Une voisine, venue pour aider au service, salua d’une grande révérence en voyant apparaître une aussi belle dame, puis reconnaissant Georges, elle s’écria:
—Seigneur Jésus, c’est-i té, petiot?
Il répondit gaiement.
—Oui, c’est moi! la mé Brulin!
Et il l’embrassa aussitôt comme il avait embrassé père et mère.
Puis il se tourna vers sa femme:
—Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau.
Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide, carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d’un bénitier, et deux images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et Napoléon Ier sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre et désolant.
Dès qu’ils furent seuls, il embrassa Madeleine:
—Bonjour, Made. Je suis content de revoir les vieux. Quand on est à Paris, on n’y pense pas, et puis quand on se retrouve, ça fait plaisir tout de même.
Mais le père criait en tapant du poing la cloison:
—Allons, allons, la soupe est cuite.
Et il fallut se mettre à table.
Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de plats mal assortis, une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille. Le père Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin, lâchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu’il réservait pour les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres arrivées à ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes, riait cependant, grisé par l’air natal, ressaisi par l’amour inné du pays, des lieux familiers dans l’enfance, par toutes les sensations, tous les souvenirs retrouvés, toutes les choses d’autrefois revues, des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de résine et d’arbres venu de la forêt voisine, les senteurs du logis, du ruisseau, du fumier.
La mère Duroy ne parlait point, toujours triste et sévère, épiant de l’œil sa bru avec une haine éveillée dans le cœur, une haine de vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts usés, aux membres déformés par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui inspirait une répulsion de maudite, de réprouvée, d’être impur fait pour la fainéantise et le péché. Elle se levait à tout moment pour aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou le cidre roux mousseux et sucré des bouteilles dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse.
Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, demeurait triste avec son sourire ordinaire figé sur les lèvres, mais un sourire morne, résigné. Elle était déçue, navrée. Pourquoi? Elle avait voulu venir. Elle n’ignorait point qu’elle allait chez des paysans, chez de petits paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle, qui ne rêvait pas d’ordinaire?
Le savait-elle? Est-ce que les femmes n’espèrent point toujours autre chose que ce qui est! Les avait-elle vus de loin plus poétiques? Non, mais plus littéraires peut-être, plus nobles, plus affectueux, plus décoratifs. Pourtant elle ne les désirait point distingués comme ceux des romans. D’où venait donc qu’ils la choquaient par mille choses menues, invisibles, par mille grossièretés insaisissables, par leur nature même de rustres, par ce qu’ils disaient, par leurs gestes et leur gaieté?
Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait jamais à personne, une institutrice séduite, élevée à Saint-Denis et morte de misère et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait fait élever la petite fille. Son père, sans doute? Qui était-il? Elle ne le sut point au juste, bien qu’elle eût de vagues soupçons.
Le déjeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraient maintenant, serraient les mains du père Duroy, s’exclamaient en voyant le fils, et, regardant de côté la jeune femme, clignaient de l’œil avec malice; ce qui signifiait: «Sacré mâtin! elle n’est pas piquée des vers, l’épouse à Georges Duroy.»
D’autres, moins intimes, s’asseyaient devant les tables de bois, et criaient: «Un litre!—Une chope!—Deux fines!—Un raspail!» Et ils se mettaient à jouer aux dominos en tapant à grand bruit les petits carrés d’os blancs et noirs.
La mère Duroy ne cessait plus d’aller et de venir, servant les pratiques avec son air lamentable, recevant l’argent, essuyant les tables du coin de son tablier bleu.
La fumée des pipes de terre et des cigares d’un sou emplissait la salle. Madeleine se mit à tousser et demanda:
—Si nous sortions? je n’en puis plus.
On n’avait point encore fini. Le vieux Duroy fut mécontent. Alors elle se leva et alla s’asseoir sur une chaise, devant la porte, sur la route, en attendant que son beau-père et son mari eussent achevé leur café et leurs petits verres.
Georges la rejoignit bientôt.
—Veux-tu dégringoler jusqu’à la Seine? dit-il.
Elle accepta avec joie:
—Oh! oui. Allons.
Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à Croisset, et ils passèrent le reste de l’après-midi le long d’une île, sous les saules, somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercés par les petites vagues du fleuve.
Puis ils remontèrent à la nuit tombante.
Le repas du soir, à la lueur d’une chandelle, fut plus pénible encore pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroy, qui cuvait une demi-saoulerie, ne parlait plus. La mère gardait sa mine revêche.
La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui s’ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu’un, se tournant un peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante.
Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre où flottait toujours une odeur âcre de vieilles pipes et de boissons répandues.
Quand ils furent sortis:
—Tu t’ennuies déjà, dit-il.
Elle voulut protester. Il l’arrêta:
—Non. Je l’ai bien vu. Si tu le désires, nous repartirons demain.
Elle murmura:
—Oui. Je veux bien.
Ils allaient devant eux doucement. C’était une nuit tiède dont l’ombre caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements, de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres très hauts, entre deux taillis d’un noir impénétrable.
Elle demanda:
—Où sommes-nous?
Il répondit:
—Dans la forêt.
—Elle est grande?
—Très grande, une des plus grandes de la France.
Une senteur de terre, d’arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l’herbe morte et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et bien qu’aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d’elle la vague palpitation de cet océan de feuilles.
Un frisson singulier lui passa dans l’âme et lui courut sur la peau; une angoisse confuse lui serra le cœur. Pourquoi? Elle ne comprenait pas. Mais il lui semblait qu’elle était perdue, noyée, entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous cette voûte vivante qui frémissait là-haut.
Elle murmura:
—J’ai un peu peur. Je voudrais retourner.
—Eh bien, revenons.
—Et... nous repartirons pour Paris demain?
—Oui, demain.
—Demain matin.
—Demain matin, si tu veux.
Ils rentrèrent. Les vieux étaient couchés.
Elle dormit mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le grognement d’un porc enfermé dans une hutte contre le mur, et le chant d’un coq qui claironna dès minuit.
Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs de l’aurore.
Quand Georges annonça aux parents qu’il allait s’en retourner, ils demeurèrent saisis tous deux, puis ils comprirent d’où venait cette volonté.
Le père demanda simplement:
—J’ te r’verrons-ti bientôt?
—Mais oui. Dans le courant de l’été.
—Allons, tant mieux.
La vieille grogna:
—J’ te souhaite de n’ point r’gretter c’ que t’as fait.
Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour calmer leur mécontentement; et le fiacre, qu’un gamin était allé chercher, ayant paru vers dix heures, les nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans et repartirent.
Comme ils descendaient la côte, Duroy se mit à rire:
—Voilà, dit-il, je t’avais prévenue. Je n’aurais pas dû te faire connaître Monsieur et Madame du Roy de Cantel, père et mère.
Elle se mit à rire aussi, et répliqua:
—Je suis enchantée maintenant. Ce sont de braves gens que je commence à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteries de Paris.
Puis elle murmura: «Du Roy de Cantel»... Tu verras que personne ne s’étonnera de nos lettres de faire-part. Nous raconterons que nous avons passé huit jours dans la propriété de tes parents.
Et, se rapprochant de lui, elle effleura d’un baiser le bout de sa moustache:
—Bonjour, Geo!
Il répondit: «Bonjour, Made» en passant une main derrière sa taille.
On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le grand fleuve déroulé comme un ruban d’argent sous le soleil du matin, et toutes les cheminées des usines qui soufflaient dans le ciel leurs nuages de charbon, et tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité.
II
LES Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours et le journaliste avait repris son ancienne besogne, en attendant qu’il quittât le service des Échos pour s’emparer définitivement des fonctions de Forestier et se consacrer tout à fait à la politique.
Il remontait chez lui, ce soir-là, au logis de son prédécesseur, le cœur joyeux, pour dîner, avec le désir éveillé d’embrasser tout à l’heure sa femme dont il subissait vivement le charme physique et l’insensible domination. En passant devant une fleuriste, au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l’idée d’acheter un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte de roses à peine ouvertes, un paquet de boutons parfumés.
A chaque étage de son nouvel escalier il se regardait complaisamment dans cette glace dont la vue lui rappelait sans cesse sa première entrée dans la maison.
Il sonna, ayant oublié sa clef, et le même domestique, qu’il avait gardé aussi sur le conseil de sa femme, vint ouvrir.
Georges demanda:
—Madame est rentrée?
—Oui, monsieur.
Mais en traversant la salle à manger il demeura fort surpris d’apercevoir trois couverts; et, la portière du salon étant soulevée, il vit Madeleine qui disposait dans un vase de la cheminée une botte de roses toute pareille à la sienne. Il fut contrarié, mécontent, comme si on lui eût volé son idée, son attention et tout le plaisir qu’il en attendait.
Il demanda en entrant:
—Tu as donc invité quelqu’un?
Elle répondit sans se retourner, en continuant à arranger ses fleurs:
—Oui et non. C’est mon vieil ami le comte de Vaudrec qui a l’habitude de dîner ici tous les lundis, et qui vient comme autrefois.
Georges murmura:
—Ah! très bien.
Il restait debout derrière elle, son bouquet à la main, avec une envie de le cacher, de le jeter. Il dit cependant:
—Tiens, je t’ai apporté des roses!
Elle se retourna brusquement, toute souriante, criant:
—Ah! que tu es gentil d’avoir pensé à ça.
Et elle lui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan de plaisir si vrai qu’il se sentit consolé.
Elle prit les fleurs, les respira, et, avec une vivacité d’enfant ravie, les plaça dans le vase resté vide en face du premier. Puis elle murmura en regardant l’effet:
—Que je suis contente! Voilà ma cheminée garnie maintenant.
Elle ajouta presque aussitôt, d’un air convaincu:
—Tu sais, il est charmant, Vaudrec, tu seras tout de suite intime avec lui.
Un coup de timbre annonça le comte. Il entra, tranquille, très à l’aise, comme chez lui. Après avoir baisé galamment les doigts de la jeune femme, il se tourna vers le mari et lui tendit la main avec cordialité en demandant:
—Ça va bien, mon cher Du Roy?
Il n’avait plus son air roide, son air gourmé de jadis, mais un air affable, révélant bien que la situation n’était plus la même. Le journaliste, surpris, tâcha de se montrer gentil pour répondre à ces avances. On eût cru, après cinq minutes, qu’ils se connaissaient et s’adoraient depuis dix ans.
Alors Madeleine, dont le visage était radieux, leur dit:
—Je vous laisse ensemble. J’ai besoin de jeter un coup d’œil à ma cuisine.
Et elle se sauva, suivie par le regard des deux hommes.
Quand elle revint, elle les trouva causant théâtre, à propos d’une pièce nouvelle, et si complètement du même avis qu’une sorte d’amitié rapide s’éveillait dans leurs yeux à la découverte de cette absolue parité d’idées.
Le dîner fut charmant, tout intime et cordial; et le comte demeura fort tard dans la soirée, tant il se sentait bien dans cette maison, dans ce joli nouveau ménage.
Dès qu’il fut parti, Madeleine dit à son mari:
—N’est-ce pas qu’il est parfait? Il gagne du tout au tout à être connu. En voilà un bon ami, sûr, dévoué, fidèle. Ah! sans lui...
Elle n’acheva point sa pensée, et Georges répondit:
—Oui, je le trouve fort agréable. Je crois que nous nous entendrons très bien.
Mais elle reprit aussitôt:
—Tu ne sais pas, nous avons à travailler, ce soir, avant de nous coucher. Je n’ai pas eu le temps de te parler de ça avant dîner, parce que Vaudrec est arrivé tout de suite. On m’a apporté des nouvelles graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. C’est Laroche-Mathieu, le député, le futur ministre, qui me les a données. Il faut que nous fassions un grand article, un article à sensation. J’ai des faits et des chiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement. Tiens, prends la lampe.
Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail.
Les mêmes livres s’alignaient dans la bibliothèque qui portait maintenant sur son faîte les trois vases achetés au golfe Juan, par Forestier, la veille de son dernier jour. Sous la table, la chancelière du mort attendait les pieds de Du Roy qui s’empara, après s’être assis, du porte-plume d’ivoire, un peu mâché au bout par la dent de l’autre.
Madeleine s’appuya à la cheminée, et ayant allumé une cigarette, elle raconta ses nouvelles, puis exposa ses idées, et le plan de l’article qu’elle rêvait.
Il l’écoutait avec attention, tout en griffonnant des notes; et quand elle eut fini il souleva des objections, reprit la question, l’agrandit, développa à son tour non plus un plan d’article, mais un plan de campagne contre le ministère actuel. Cette attaque serait le début. Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s’éveillait, tant elle voyait large et loin en suivant la pensée de Georges.
Elle murmurait de temps en temps:
—Oui... oui... C’est très bon... C’est excellent... C’est très fort...
Et quand il eut achevé, à son tour, de parler:
—Maintenant écrivons, dit-elle.
Mais il avait toujours le début difficile et il cherchait ses mots avec peine. Alors elle vint doucement se pencher sur son épaule et elle se mit à lui souffler ses phrases tout bas, dans l’oreille.
De temps en temps elle hésitait et demandait:
—Est-ce bien ça que tu veux dire?
Il répondait:
—Oui, parfaitement.
Elle avait des traits piquants, des traits venimeux de femme pour blesser le chef du conseil; et elle mêlait des railleries sur son visage à celles sur sa politique, d’une façon drôle qui faisait rire et saisissait en même temps par la justesse de l’observation.
Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde et plus puissante la portée d’une attaque. Il savait en outre l’art des sous-entendus perfides, qu’il avait appris en aiguisant des échos; et quand un fait donné pour certain par Madeleine lui paraissait douteux ou compromettant, il excellait à le faire deviner et à l’imposer à l’esprit avec plus de force que s’il l’eût affirmé.
Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout haut, en le déclamant. Ils le jugèrent admirable d’un commun accord et ils se souriaient, enchantés et surpris, comme s’ils venaient de se révéler l’un à l’autre. Ils se regardaient au fond des yeux, émus d’admiration et d’attendrissement; et ils s’embrassèrent avec élan, avec une ardeur d’amour communiquée de leurs esprits à leurs corps.
Du Roy reprit la lampe:
—Et maintenant, dodo, dit-il avec un regard allumé.
Elle répondit:
—Passez, mon maître, puisque vous éclairez la route.
Il passa, et elle le suivit dans leur chambre en lui chatouillant le cou du bout du doigt, entre le col et les cheveux, pour le faire aller plus vite, car il redoutait cette caresse.
L’article parut sous la signature de Georges du Roy de Cantel, et fit grand bruit. On s’en émut à la Chambre. Le père Walter en félicita l’auteur et le chargea de la rédaction politique de la Vie Française. Les Échos revinrent à Boisrenard.
Alors commença, dans le journal, une campagne habile et violente contre le ministère qui dirigeait les affaires. L’attaque, toujours adroite et nourrie de faits, tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante, parfois virulente, frappait avec une sûreté et une continuité dont tout le monde s’étonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse la Vie Française, y coupaient des passages entiers; et les hommes du pouvoir s’informèrent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture cet ennemi inconnu et acharné.
Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques. Il sentait grandir son influence à la pression des poignées de main et à l’allure des coups de chapeau. Sa femme d’ailleurs l’emplissait de stupeur et d’admiration par l’ingéniosité de son esprit, l’habileté de ses informations et le nombre de ses connaissances.
A tout moment, il trouvait dans son salon, en rentrant chez lui, un sénateur, un député, un magistrat, un général, qui traitaient Madeleine en vieille amie, avec une familiarité sérieuse. Où avait-elle connu tous ces gens? Dans le monde, disait-elle. Mais comment avait-elle su capter leur confiance et leur affection? Il ne le comprenait pas. «Ça ferait une rude diplomate», pensait-il.
Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée, rouge, frémissante, et, avant même d’avoir ôté son voile, elle disait:
—J’en ai du nanan, aujourd’hui. Figure-toi que le ministre de la justice vient de nommer deux magistrats qui ont fait partie des commissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abatage dont il se souviendra.
Et on flanquait un abatage au ministre, et on lui en reflanquait un autre le lendemain et un troisième le jour suivant. Le député Laroche-Mathieu qui dînait rue Fontaine tous les mardis, après le comte de Vaudrec qui commençait la semaine, serrait vigoureusement les mains de la femme et du mari avec des démonstrations de joie excessives. Il ne cessait de répéter:
—Cristi, quelle campagne. Si nous ne réussissons pas après ça?
Il espérait bien réussir en effet à décrocher le portefeuille des affaires étrangères qu’il visait depuis longtemps.
C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans conviction, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel.
Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment.
On disait partout de lui: «Laroche sera ministre,» et il pensait aussi plus fermement que les autres que Laroche serait ministre.
Il était un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup d’affaires de finances.
Du Roy le soutenait avec confiance et avec des espérances confuses pour plus tard. Il ne faisait que continuer d’ailleurs l’œuvre commencée par Forestier, à qui Laroche-Mathieu avait promis la croix, quand serait venu le jour du triomphe. La décoration irait sur la poitrine du nouveau mari de Madeleine, voilà tout. Rien n’était changé, en somme.
On sentait si bien que rien n’était changé, que les confrères de Du Roy lui montaient une scie dont il commençait à se fâcher.
On ne l’appelait plus que Forestier.
Aussitôt qu’il arrivait au journal, quelqu’un criait:
—Dis donc, Forestier.
Il feignait de ne pas entendre et cherchait les lettres dans son casier. La voix reprenait, avec plus de force:
—Hé! Forestier.
Quelques rires étouffés couraient.
Comme Du Roy gagnait le bureau du directeur, celui qui l’avait appelé l’arrêtait:
—Oh! pardon; c’est à toi que je veux parler. C’est stupide, je te confonds toujours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ce que tes articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le monde s’y trompe.
Du Roy ne répondait rien, mais il rageait; et une colère sourde naissait en lui contre le mort.
Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu’on s’étonnait de similitudes flagrantes de tournure et d’inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteur politique et celles de l’ancien:
—Oui, c’est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viril.
Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l’armoire aux bilboquets avait trouvé ceux de son prédécesseur avec un crêpe autour du manche, et le sien, celui dont il se servait quand il s’exerçait sous la direction de Saint-Potin, était orné d’une faveur rose. Tous avaient été rangés sur la même planche, par rang de taille; et une pancarte, pareille à celle des musées, portait écrit: «Ancienne collection Forestier et Cie, Forestier-Du Roy, successeur, breveté S. G. D. G. Articles inusables pouvant servir en toutes circonstances, même en voyage.»
Il referma l’armoire avec calme, en prononçant assez haut pour être entendu:
—Il y a des imbéciles et des envieux partout.
Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa vanité, cette vanité et cet orgueil ombrageux d’écrivain, qui produisent cette susceptibilité nerveuse toujours en éveil, égale chez le reporter et chez le poète génial.
Ce mot: «Forestier» déchirait son oreille; il avait peur de l’entendre, et se sentait rougir en l’entendant.
Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus qu’une raillerie, presque une insulte. Il lui criait: «C’est ta femme qui fait ta besogne comme elle faisait celle de l’autre. Tu ne serais rien sans elle.»
Il admettait parfaitement que Forestier n’eût rien été sans Madeleine; mais quant à lui, allons donc!
Puis, rentré chez lui, l’obsession continuait. C’était la maison tout entière maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu’il touchait. Il ne pensait guère à cela dans les premiers temps; mais la scie montée par ses confrères avait fait en son esprit une sorte de plaie qu’un tas de riens inaperçus jusqu’ici envenimaient à présent.
Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu’il crût voir aussitôt la main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi autrefois, des choses qu’il avait achetées, aimées et possédées. Et Georges commençait à s’irriter même à la pensée des relations anciennes de son ami et de sa femme.
Il s’étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu’il ne comprenait point, et se demandait: «Comment diable se fait-il? Je ne suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je ne m’inquiète jamais de ce qu’elle fait. Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette brute de Charles me met en rage!»
Il ajoutait, mentalement: «Au fond, ce n’était qu’un crétin; c’est sans doute ça qui me blesse. Je me fâche que Madeleine ait pu épouser un pareil sot.»
Et sans cesse il se répétait: «Comment se fait-il que cette femme-là ait gobé un seul instant un semblable animal?
Et sa rancune s’augmentait chaque jour par mille détails insignifiants qui le piquaient comme des coups d’aiguille, par le rappel incessant de l’autre, venu d’un mot de Madeleine, d’un mot du domestique ou d’un mot de la femme de chambre.
Un soir Du Roy, qui aimait les plats sucrés, demanda:
—Pourquoi n’avons-nous pas d’entremets? Tu n’en fais jamais servir.
La jeune femme répondit gaiement:
—C’est vrai, je n’y pense pas. Cela tient à ce que Charles les avait en horreur...
Il lui coupa la parole dans un mouvement d’impatience dont il ne fut pas maître.
—Ah! tu sais, Charles commence à m’embêter. C’est toujours Charles par-ci, Charles par-là, Charles aimait ci, Charles aimait ça. Puisque Charles est crevé, qu’on le laisse tranquille.
Madeleine regardait son mari avec stupeur, sans rien comprendre à cette colère subite. Puis, comme elle était fine, elle devina un peu ce qui se passait en lui, ce travail lent de jalousie posthume grandissant à chaque seconde par tout ce qui rappelait l’autre.
Elle jugea cela puéril, peut-être, mais elle fut flattée, et ne répondit rien.
Il s’en voulut, lui, de cette irritation qu’il n’avait pu cacher. Or, comme ils faisaient, ce soir-là, après dîner, un article pour le lendemain, il s’embarrassa dans la chancelière. Ne parvenant point à la retourner, il la rejeta d’un coup de pied, et demanda en riant:
—Charles avait donc toujours froid aux pattes?
Elle répondit, riant aussi:
—Oh! il vivait dans la terreur des rhumes; il n’avait pas la poitrine solide.
Du Roy reprit, avec férocité:
—Il l’a bien prouvé, d’ailleurs.
Puis il ajouta, avec galanterie:
—Heureusement pour moi.
Et il baisa la main de sa femme.
Mais en se couchant, toujours hanté par la même pensée, il demanda encore:
—Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviter les courants d’air dans les oreilles?
Elle se prêta à la plaisanterie et répondit:
—Non, un madras noué sur le front.
Georges haussa les épaules et prononça avec un mépris d’homme supérieur:
—Quel serin!
Dès lors, Charles devint pour lui un sujet d’entretien continuel. Il parlait de lui à tout propos, ne l’appelant plus que: «ce pauvre Charles», d’un air de pitié infinie.
Et quand il revenait du journal, où il s’était entendu deux ou trois fois interpeller sous le nom de Forestier, il se vengeait en poursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau. Il rappelait ses défauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait avec complaisance, les développant et les grossissant comme s’il eût voulu combattre, dans le cœur de sa femme, l’influence d’un rival redouté.
Il répétait:
—Dis donc, Made, te rappelles-tu le jour où ce cornichon de Forestier a prétendu nous prouver que les gros hommes étaient plus vigoureux que les maigres?
Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et secrets que la jeune femme, mal à l’aise, refusait de dire. Mais il insistait, s’obstinait.
—Allons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien drôle dans ce moment-là?
Elle murmurait du bout des lèvres:
—Voyons, laisse-le tranquille, à la fin.
Il reprenait:
—Non, dis-moi! c’est vrai qu’il devait être godiche au lit, cet animal!
Et il finissait toujours par conclure:
—Quelle brute c’était!
Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une cigarette à sa fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui donna l’envie de faire une promenade.
Il demanda:
—Ma petite Made, veux-tu venir jusqu’au Bois?
—Mais oui, certainement.
Ils prirent un fiacre découvert, gagnèrent les Champs-Élysées, puis l’avenue du Bois-de-Boulogne. C’était une nuit sans vent, une de ces nuits d’étuve où l’air de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme une vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbres tout un peuple d’amoureux. Ils allaient, ces fiacres, l’un derrière l’autre, sans cesse.
Georges et Madeleine s’amusaient à regarder tous ces couples enlacés, passant dans ces voitures, la femme en robe claire et l’homme sombre. C’était un immense fleuve d’amants qui coulait vers le Bois sous le ciel étoilé et brûlant. On n’entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés l’un contre l’autre, perdus dans l’hallucination du désir, frémissant dans l’attente de l’étreinte prochaine. L’ombre chaude semblait pleine de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d’amour bestial épandu, alourdissait l’air, le rendait plus étouffant. Tous ces gens accouplés, grisés de la même pensée, de la même ardeur, faisaient courir une fièvre autour d’eux. Toutes ces voitures chargées d’amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant.