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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13

BEL-AMI. (continued 3)

Reading edition

Elle ne souriait plus. Elle avait un visage calme et froid, et elle dit en appuyant sur chaque mot:

—Je ne serai jamais, jamais votre maîtresse, entendez-vous. Il est donc absolument inutile, il serait même mauvais pour vous de persister dans ce désir... Et maintenant que... l’opération est faite... voulez-vous que nous soyons amis, bons amis, mais là, de vrais amis, sans arrière-pensée?...

Il avait compris que toute tentative resterait stérile devant cette sentence sans appel. Il en prit son parti tout de suite, franchement, et, ravi de pouvoir se faire cette alliée dans l’existence, il lui tendit les deux mains:

—Je suis à vous, madame, comme il vous plaira.

Elle sentit la sincérité de la pensée dans la voix, et elle donna ses mains.

Il les baisa, l’une après l’autre, puis il dit simplement en relevant la tête:

—Cristi, si j’avais trouvé une femme comme vous, avec quel bonheur je l’aurais épousée!

Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase comme les femmes le sont par les compliments qui trouvent leur cœur, et elle lui jeta un de ces regards rapides et reconnaissants qui nous font leurs esclaves.

Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour reprendre la conversation, elle prononça, d’une voix douce, en posant un doigt sur son bras:

—Et je vais commencer tout de suite mon métier d’amie. Vous êtes maladroit, mon cher...

Elle hésita, et demanda:

—Puis-je parler librement?

—Oui.

—Tout à fait?

—Tout à fait.

—Eh bien! allez donc voir Mme Walter, qui vous apprécie beaucoup, et plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là vos compliments, bien qu’elle soit honnête, entendez-moi bien, tout à fait honnête. Oh! pas d’espoir de... de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez trouver mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journal une place inférieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent tous leurs rédacteurs avec la même bienveillance. Allez-y, croyez-moi.

Il dit, en souriant:

—Merci, vous êtes un ange... un ange gardien.

Puis ils parlèrent de choses et d’autres.

Il resta longtemps, voulant prouver qu’il avait plaisir à se trouver près d’elle; et, en la quittant, il demanda encore:

—C’est entendu, nous sommes des amis?

—C’est entendu.

Comme il avait senti l’effet de son compliment, tout à l’heure, il l’appuya, ajoutant:

—Et si vous devenez jamais veuve, je m’inscris.

Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se fâcher.

Une visite à Mme Walter gênait un peu Duroy, car il n’avait point été autorisé à se présenter chez elle, et il ne voulait pas commettre de maladresse. Le patron lui témoignait de la bienveillance, appréciait ses services, l’employait de préférence aux besognes difficiles; pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pour pénétrer dans la maison?

Un jour donc, s’étant levé de bonne heure, il se rendit aux halles au moment des ventes, et il se procura, moyennant une dizaine de francs, une vingtaine d’admirables poires. Les ayant ficelées avec soin dans une bourriche pour faire croire qu’elles venaient de loin, il les porta chez le concierge de la patronne avec sa carte où il avait écrit:

Georges Duroy

Prie humblement Mme Walter d’accepter ces quelques fruits qu’il a reçus ce matin de Normandie.

Il trouva le lendemain dans sa boîte aux lettres, au journal, une enveloppe contenant, en retour, la carte de Mme Walter «qui remerciait bien vivement M. Georges Duroy, et restait chez elle tous les samedis».

Le samedi suivant il se présenta.

M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui appartenant, et dont une partie était louée, procédé économique de gens pratiques. Un seul concierge, gîté entre les deux portes cochères, tirait le cordon pour le propriétaire et pour le locataire, et donnait à chacune des entrées un grand air d’hôtel riche et comme il faut par sa belle tenue de suisse d’église, ses gros mollets emmaillotés en des bas blancs, et son vêtement de représentation à boutons d’or et à revers écarlates.

Les salons de réception étaient au premier étage, précédés d’une antichambre tendue de tapisseries et enfermée par des portières. Deux valets sommeillaient sur des sièges. Un d’eux prit le pardessus de Duroy, et l’autre s’empara de sa canne, ouvrit une porte, devança de quelques pas le visiteur, puis, s’effaçant, le laissa passer, en criant son nom dans un appartement vide.

Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les côtés, quand il aperçut dans une glace des gens assis et qui semblaient fort loin. Il se trompa d’abord de direction, le miroir ayant égaré son œil, puis il traversa encore deux salons vides pour arriver dans une sorte de petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d’or où quatre dames causaient à mi-voix autour d’une table ronde qui portait des tasses de thé.

Malgré l’assurance qu’il avait gagnée dans son existence parisienne et surtout dans son métier de reporter qui le mettait incessamment en contact avec des personnages marquants, Duroy se sentait un peu intimidé par la mise en scène de l’entrée et par la traversée des salons déserts.

Il balbutia:

—«Madame, je me suis permis...» en cherchant de l’œil la maîtresse de la maison.

Elle lui tendit la main, qu’il prit en s’inclinant, et lui ayant dit:

—Vous êtes fort aimable, monsieur, de venir me voir.

Elle lui montra un siège où, voulant s’asseoir, il se laissa tomber, l’ayant cru beaucoup plus haut.

On s’était tu. Une des femmes se remit à parler, il s’agissait du froid qui devenait violent, pas assez cependant pour arrêter l’épidémie de fièvre typhoïde ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette entrée en scène de la gelée à Paris; puis elles exprimèrent leurs préférences dans les saisons, avec toutes les raisons banales qui traînent dans les esprits comme la poussière dans les appartements.

Un bruit léger de porte fit retourner la tête à Duroy, et il aperçut, à travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s’en venait. Dès qu’elle apparut dans le boudoir une des visiteuses se leva, serra les mains, puis partit; et le jeune homme suivit du regard, par les autres salons, son dos noir où brillaient des perles de jais.

Quand l’agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on parla spontanément, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l’Angleterre à l’extrémité de l’Afrique.

Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme si elles eussent récité une comédie mondaine et convenable, répétée bien souvent.

Une nouvelle entrée eut lieu, celle d’une petite blonde frisée, qui détermina la sortie d’une grande personne sèche, entre deux âges.

Et on parla des chances qu’avait M. Linet pour entrer à l’Académie. La nouvelle venue pensait fermement qu’il serait battu par M. Cabanon-Lebas, l’auteur de la belle adaptation en vers français de Don Quichotte pour le théâtre.

—Vous savez que ce sera joué à l’Odéon l’hiver prochain?

—Ah! vraiment. J’irai certainement voir cette tentative très littéraire.

Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans hésiter jamais sur ce qu’elle devait dire, son opinion étant toujours prête d’avance.

Mais elle s’aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve, et en pensant qu’elle avait oublié de passer chez le graveur pour les cartes d’invitation du prochain dîner.

Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l’âge dangereux où la débâcle est proche. Elle se maintenait à force de soins, de précautions, d’hygiène et de pâtes pour la peau. Elle semblait sage en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l’esprit est aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme. Elle avait de la raison, une raison fine, discrète et sûre qui lui tenait lieu de fantaisie, de la bonté, du dévouement, et une bienveillance tranquille, large pour tout le monde et pour tout.

Elle remarqua que Duroy n’avait rien dit, qu’on ne lui avait point parlé, et qu’il semblait un peu contraint; et comme ces dames n’étaient point sorties de l’Académie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps, elle demanda:

—Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur Duroy, pour qui sont vos préférences?

Il répondit sans hésiter:

—Dans cette question, madame, je n’envisagerais jamais le mérite, toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais point s’ils ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais j’aurais soin de m’informer de l’état de leur foie, de leur cœur, de leurs reins et de leur moelle épinière. Pour moi, une bonne hypertrophie, une bonne albuminurie, et surtout un bon commencement d’ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de digressions sur l’idée de patrie dans la poésie barbaresque.

Un silence étonné suivit cette opinion.

Mme Walter, souriant, reprit:

—Pourquoi donc?

Il répondit:

—Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu’une chose peut causer aux femmes. Or, madame, l’Académie n’a vraiment d’intérêt pour vous que lorsqu’un académicien meurt. Plus il en meurt, plus vous devez être heureuses. Mais pour qu’ils meurent vite, il faut les nommer vieux et malades.

Comme on demeurait un peu surpris, il ajouta:

—Je suis comme vous d’ailleurs et j’aime beaucoup lire dans les échos de Paris le décès d’un académicien. Je me demande tout de suite: «Qui va le remplacer?» Et je fais ma liste. C’est un jeu, un petit jeu très gentil auquel on joue dans tous les salons parisiens à chaque trépas d’immortel: «Le jeu de la mort et des quarante vieillards.»

Ces dames, un peu déconcertées encore, commençaient cependant à sourire, tant était juste sa remarque.

Il conclut, en se levant:

—C’est vous qui les nommez, mesdames, et vous ne les nommez que pour les voir mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus vieux possible, et ne vous occupez jamais du reste.

Puis il s’en alla, avec beaucoup de grâce.

Dès qu’il fut parti, une des femmes déclara:

—Il est drôle, ce garçon. Qui est-ce?

Mme Walter répondit:

—Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du journal, mais je ne doute pas qu’il n’arrive vite.

Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaiement, à grands pas dansants, content de sa sortie et murmurant: «Bon départ.»

Il se réconcilia avec Rachel, ce soir-là.

La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef des Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles.

La Vie Française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes, quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu’il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux.

Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction dans une autre comme on change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n’entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.

M. Walter, qui l’appréciait cependant, avait souvent désiré un autre homme pour lui confier les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal. C’est par eux qu’on lance les nouvelles, qu’on fait courir les bruits, qu’on agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l’air de rien, la chose importante, plutôt insinuée que dite. Il faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu’on veut, démentir de telle sorte que la rumeur s’affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l’intéresse, afin que tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les professions, à Paris et à la Province, à l’Armée et aux Peintres, au Clergé et à l’Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.

L’homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d’un flair infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d’œil, pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui portera sur le public; et il doit savoir le présenter de telle façon que l’effet en soit multiplié.

M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de maîtrise et de chic; il manquait surtout de la rouerie native qu’il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron.

Duroy devait faire l’affaire en perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille «qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les bas-fonds de la politique», selon l’expression de Norbert de Varenne.

Les inspirateurs et véritables rédacteurs de la Vie Française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre «la bande à Walter» et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui.

Forestier, rédacteur politique, n’était que l’homme de paille de ces hommes d’affaires, l’exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils lui soufflaient ses articles de fond qu’il allait toujours écrire chez lui «pour être tranquille», disait-il.

Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école.

Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, «Domino rose» et «Patte blanche», envoyaient des variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d’étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames.

Et la Vie Française «naviguait sur les fonds et bas-fonds», manœuvrée par toutes ces mains différentes.

Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut: «M. et Mme Walter prient monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier.»

Cette nouvelle faveur, tombant sur l’autre, l’emplit d’une telle joie qu’il baisa l’invitation comme il eût fait d’une lettre d’amour. Puis il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds.

Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paye ses reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l’un ou par l’autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs.

Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se proposait bien d’en garder une forte partie.

Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui avancer quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l’intention formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu’il lui devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu’il ne lui resterait plus entre les mains que cent vingt francs, somme tout à fait insuffisante pour faire marcher, d’une façon convenable, son nouveau service, et il remit cette restitution à des temps plus éloignés.

Pendant deux jours, il s’occupa de son installation, car il héritait d’une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d’un noir d’ébène, malgré son âge, étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l’autre bout.

La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants. Généralement elle servait de banc pour s’asseoir, soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois.

Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement et il commençait à devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin.

Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau bilboquet en bois des Iles, le dernier acheté, qu’il trouvait un peu lourd, et Duroy manœuvrait d’un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas: «Un—deux—trois—quatre—cinq—six.»

Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points de suite, le jour même où il devait dîner chez Mme Walter. «Bonne journée, pensa-t-il, j’ai tous les succès.» Car l’adresse au bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité, dans les bureaux de la Vie Française.

Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s’habiller, et il remontait la rue de Londres, quand il vit trotter devant lui une petite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit une chaleur lui monter au visage, et son cœur se mit à battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Elle s’arrêta pour traverser aussi. Il s’était trompé; il respira.

Il s’était souvent demandé comment il devrait se comporter en la rencontrant face à face. La saluerait-il ou bien aurait-il l’air de ne la point voir?

«Je ne la verrais pas», pensa-t-il.

Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de glace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz.

Quand le jeune homme entra chez lui, il songea: «Il faut que je change de logement. Cela ne me suffit plus maintenant.» Il se sentait nerveux et gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de son lit à la fenêtre: «C’est la fortune qui arrive! c’est la fortune! Il faudra que j’écrive à papa.»

De temps en temps il lui écrivait, à son père; et la lettre apportait toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la route, au haut de la grande côte d’où l’on domine Rouen et la large vallée de la Seine.

De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l’adresse était tracée d’une grosse écriture tremblée, et il lisait infailliblement les mêmes lignes au début de la lettre paternelle:

«Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta mère et moi. Pas grand’chose de nouveau dans le pays. Je t’apprendrai cependant...»

Et il gardait au cœur un intérêt pour les choses du village, pour les nouvelles des voisins et pour l’état des terres et des récoltes.

Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace: «Il faut que j’écrive à papa dès demain. S’il me voyait, ce soir, dans la maison où je vais, serait-il épaté, le vieux! Sacristi, je ferai tout à l’heure un dîner comme il n’en a jamais fait.» Et il revit brusquement la cuisine noire de là-bas, derrière la salle du café vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de Chimère accroupie, la table de bois graissée par le temps et par les liquides répandus, une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre deux assiettes. Et il les aperçut aussi l’homme et la femme, le père et la mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même ce qu’ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face.

Il pensa encore: «Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir.» Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et descendit.

Le long du boulevard extérieur des filles l’accostèrent, il leur répondait en dégageant son bras: «Fichez-moi donc la paix!» avec un dédain violent, comme si elles l’eussent insulté, méconnu... Pour qui le prenaient-elles? Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer les hommes? La sensation de son habit noir endossé pour aller dîner chez des gens très riches, très connus, très importants, lui donnait le sentiment d’une personnalité nouvelle, la conscience d’être devenu un autre homme, un homme du monde, du vrai monde.

Il entra avec assurance dans l’antichambre éclairée par les hautes torchères de bronze et il remit, d’un geste naturel, sa canne et son pardessus aux deux valets qui s’étaient approchés de lui.

Tous les salons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand. Elle l’accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de la Vie Française. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant d’une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu’il ne fût ministre un jour.

Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy fut stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays. Elle causa tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec M. Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avait maigri beaucoup depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant: «Je devrais me décider à aller finir l’hiver dans le Midi.»

Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte s’étant ouverte au fond de l’appartement, M. Walter entra avec deux grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l’autre jolie.

Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut saisi d’étonnement. Il n’avait jamais songé aux filles de son directeur que comme on songe aux pays lointains qu’on ne verra jamais. Et puis il se les était figurées toutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le léger trouble moral que produit un changement à vue.

Elles lui tendirent la main, l’une après l’autre, après la présentation, et elles allèrent s’asseoir à une petite table qui leur était sans doute réservée, où elles se mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une bannette.

On attendait encore quelqu’un, et on demeurait silencieux, dans cette sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas dans la même atmosphère d’esprit, après les occupations différentes de leur journée.

Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien:

—Vous regardez mes tableaux?

Le mes sonna.

—Je vais vous les montrer. Et il prit une lampe pour qu’on pût distinguer tous les détails.

—Ici les paysages, dit-il.

Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une plage de Normandie sous un ciel d’orage. Au-dessous, un bois de Harpignies; puis une plaine d’Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à l’horizon, un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange monument.

M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme un maître des cérémonies:

—La grande peinture.

C’étaient quatre toiles: Une visite d’hôpital, par Gervex; Une Moissonneuse, par Bastien-Lepage; Une Veuve, par Bouguereau, et Une Exécution, par Jean-Paul Laurens. Cette dernière œuvre représentait un prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par un détachement de Bleus.

Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau suivant:

—Ici les fantaisistes.

On apercevait d’abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée: Le haut et le bas. C’était une jolie Parisienne montant l’escalier d’un tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l’impériale, et les messieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction avide, le jeune visage qui venait vers eux, tandis que les hommes debout sur la plate-forme du bas considéraient les jambes de la jeune femme avec une expression différente de dépit et de convoitise.

M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d’un rire polisson:

—Hein? Est-ce drôle? est-ce drôle?

Puis il déclara:

—Un Sauvetage, par Lambert.

Au milieu d’une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière, examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un verre d’eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l’insecte d’un coup rapide. Mais il n’était point décidé. Il hésitait. Que ferait-il?

Puis le patron montra un Detaille: La Leçon, qui représentait un soldat dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et il déclara:

—En voilà de l’esprit!

Duroy riait d’un rire approbateur et s’extasiait:

—Comme c’est charmant, comme c’est charmant, char...

Il s’arrêta net, en entendant derrière lui la voix de Mme de Marelle qui venait d’entrer.

Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant.

Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir: L’Obstacle. C’était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par une bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise un ravissant visage de femme qui regardait... qui regardait... sans impatience, sans peur, et avec une certaine admiration le combat de ces deux brutes.

M. Walter disait toujours:

—J’en ai d’autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens moins connus, moins classés. Ici c’est mon Salon carré. J’achète des jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres.

Puis il prononça, tout bas:

—C’est l’instant d’acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim. Ils n’ont pas le sou, pas le sou...

Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle était là, derrière lui. Que devait-il faire? S’il la saluait, n’allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence? S’il ne s’approchait pas d’elle, que penserait-on?

Il se dit: «Je vais toujours gagner du temps.» Il était tellement ému qu’il eut l’idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui permettrait de s’en aller.

La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul l’examen des toiles comme s’il ne se fût pas lassé de les admirer.

Il avait l’esprit bouleversé. Que devait-il faire? Il entendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l’appela:

—Dites donc, monsieur Duroy.

Il courut vers elle. C’était pour lui recommander une amie qui donnait une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de la Vie Française.

Il balbutiait:

—Mais certainement, madame, certainement...

Mme de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n’osait point se retourner pour s’en aller.

Tout à coup, il se crut devenu fou; elle avait dit, à haute voix:

—Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus?

Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant lui, souriante, l’œil plein de gaieté et d’affection. Et elle lui tendit la main.

Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque perfidie. Elle ajouta avec sérénité:

—Que devenez-vous? On ne vous voit plus.

Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid:

—Mais j’ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. M. Walter m’a confié un nouveau service qui me donne énormément d’occupation.

Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu’il pût découvrir dans son œil autre chose que de la bienveillance:

—Je le sais. Mais ce n’est pas une raison pour oublier vos amis.

Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec prétention, et marchant si lourdement qu’on sentait, à la voir aller, le poids et l’épaisseur de ses cuisses.

Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d’égards, Duroy demanda à Mme Forestier:

—Quelle est cette personne?

—La vicomtesse de Percemur, celle qui signe: «Patte blanche.»

Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire:

—Patte blanche! Patte blanche! Moi qui voyais, en pensée, une jeune femme comme vous! C’est ça, Patte blanche? Ah! elle est bien bonne! bien bonne!

Un domestique apparut dans la porte et annonça:

—Madame est servie.

Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l’on parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu’elle eût l’air fort à l’aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se troubla d’abord, contraint, hésitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l’assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s’interrogeaient, mêlaient leurs regards, d’une façon intime, presque sensuelle, comme autrefois.

Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous deux vers leurs autres voisins.

Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou. Une pression légère lui répondit. Alors il comprit que leurs amours recommençaient.

Que dirent-ils ensuite? Pas grand’chose; mais leurs lèvres frémissaient chaque fois qu’ils se regardaient.

Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait, comme l’aurait fait sa mère, n’hésitant jamais sur ce qu’elle devait dire.

A la droite de M. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures de princesse; et Duroy, s’égayant à la regarder, demanda tout bas à Mme de Marelle:

—Est-ce que vous connaissez l’autre, celle qui signe: «Domino rose»?

—Oui, parfaitement: la baronne de Livar?

—Est-elle du même cru?

—Non, mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante ans, frisons faux, dents à l’anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque.

—Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres?

—Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois parvenus.

—Pas d’autre raison?

—Aucune autre.

Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival; et elle dura jusqu’au dessert.

Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s’approcha de nouveau de Mme de Marelle, et, la regardant au fond des yeux:

—Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir?

—Non.

—Pourquoi?

—Parce que M. Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma porte chaque fois que je dîne ici.

—Quand vous verrai-je?

—Venez déjeuner avec moi, demain.

Et ils se séparèrent sans rien dire de plus.

Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il descendait l’escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N’ayant plus à redouter de rivalité dans le journal, leur collaboration étant essentiellement différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d’aïeul.

—Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin? dit-il.

Duroy répondit:

—Avec joie, cher maître.

Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à petits pas.

Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu’on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où l’air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin que les astres.

Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose, prononça:

—Ce M. Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit.

Le vieux poète murmura:

—Vous trouvez?

Le jeune homme, surpris, hésitait:

—Mais oui; il passe d’ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre.

—C’est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont l’esprit entre deux murs,—l’argent et la politique.—Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières.

Ah! c’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connu quelques-uns, ils sont morts.

Norbert de Varenne parlait d’une voix claire, mais retenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s’il l’avait laissée s’échapper. Il semblait surexcité et triste, d’une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée.

Il reprit:

—Qu’importe, d’ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque tout doit finir!

Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en souriant:

—Vous avez du noir, aujourd’hui, cher maître.

Le poète répondit:

—J’en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques années. La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. A votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais, d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien... que la mort.

Duroy se mit à rire:

—Bigre, vous me donnez froid dans le dos.

Norbert de Varenne reprit:

—Non, vous ne me comprenez pas aujourd’hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment.

Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on regarde, c’est la mort qu’on aperçoit.

Oh! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.

Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi.

Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir!

Oh! vous saurez cela! Si vous réfléchissiez seulement un quart d’heure, vous la verriez.

Qu’attendez-vous? De l’amour? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.

Et puis, après? De l’argent? Pourquoi faire? Pour payer des femmes? Joli bonheur! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte?

Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d’amour?

Et puis, après? Toujours la mort pour finir.

Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur et me crient: «La voilà!»

Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer!

Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu’on l’écoutait.

Il reprit:

—Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.

A quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de détresse? A quoi pouvons-nous croire?

Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.

La mort seule est certaine.

Il s’arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d’une voix lente:

—Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l’humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d’importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget.

Il se remit à marcher d’un pas plus rapide.

—Mais aussi vous sentirez l’effroyable détresse des désespérés. Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez «à l’aide» de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé! et personne ne viendra.

Pourquoi souffrons-nous ainsi? C’est que nous étions nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et moins selon l’esprit; mais, à force de penser, une disproportion s’est faite entre l’état de notre intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.

Regardez les gens médiocres; à moins de grands désastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sentent pas.

Il s’arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d’un air las et résigné:

—Moi, je suis un être perdu. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.

Il ajouta, après un silence:

—Je n’ai que la rime.

Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la pleine lune, il déclama:

Et je cherche le mot de cet obscur problème Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.

Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence, puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à parler:

—Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c’est que de vivre seul, à mon âge. La solitude, aujourd’hui, m’emplit d’une angoisse horrible: la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles; et la cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m’éloigne de lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre m’envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence des murs m’épouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la chambre où l’on vit seul. Ce n’est pas seulement un silence autour du corps, mais un silence autour de l’âme, et, quand un meuble craque, on tressaille jusqu’au cœur, car aucun bruit n’est attendu dans ce morne logis.

Il se tut encore une fois, puis ajouta:

—Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants!

Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète s’arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui dit:

—Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon votre âge; adieu!

Et il disparut dans le corridor noir.

Duroy se remit en route, le cœur serré. Il lui semblait qu’on venait de lui montrer quelque trou plein d’ossements, un trou inévitable où il lui faudrait tomber un jour. Il murmura: «Bigre, ça ne doit pas être gai, chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au défilé de ses idées, nom d’un chien!»

Mais, s’étant arrêté pour laisser passer une femme parfumée qui descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d’un grand souffle avide la senteur de verveine et d’iris envolée dans l’air. Ses poumons et son cœur palpitèrent brusquement d’espérance et de joie; et le souvenir de Mme de Marelle qu’il reverrait le lendemain l’envahit des pieds à la tête.

Tout lui souriait, la vie l’accueillait avec tendresse. Comme c’était bon, la réalisation des espérances!

Il s’endormit dans l’ivresse et se leva de bonne heure pour faire un tour à pied, dans l’avenue du Bois-de-Boulogne, avant d’aller à son rendez-vous.

Le vent ayant changé, le temps s’était adouci pendant la nuit, et il faisait une tiédeur et un soleil d’avril. Tous les habitués du Bois étaient sortis ce matin-là, cédant à l’appel du ciel clair et doux.

Duroy marchait lentement, buvant l’air léger, savoureux comme une friandise de printemps. Il passa l’Arc de triomphe de l’Étoile et s’engagea dans la grande avenue, du côté opposé aux cavaliers. Il les regardait, trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du monde, et c’est à peine s’il les enviait maintenant. Il les connaissait presque tous de nom, savait le chiffre de leur fortune et l’histoire secrète de leur vie, ses fonctions ayant fait de lui une sorte d’almanach des célébrités et des scandales parisiens.

Les amazones passaient, minces et moulées dans le drap sombre de leur taille, avec ce quelque chose de hautain et d’inabordable qu’ont beaucoup de femmes à cheval; et Duroy s’amusait à réciter à mi-voix, comme on récite des litanies dans une église, les noms, titres et qualités des amants qu’elles avaient eus ou qu’on leur prêtait; et, quelquefois, même au lieu de dire: «Baron de Tanquelet, Prince de la Tour-Enguerrand;» il murmurait: «Côté Lesbos: Louise Michot, du Vaudeville, Rose Marquetin, de l’Opéra.»

Ce jeu l’amusait beaucoup, comme s’il eût constaté, sous les sévères apparences, l’éternelle et profonde infamie de l’homme, et que cela l’eût réjoui, excité, consolé.

Puis il prononça tout haut: «Tas d’hypocrites!» et chercha de l’œil les cavaliers sur qui couraient les plus grosses histoires.

Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour qui les cercles, en tous cas, étaient la grande ressource, la seule ressource, ressource suspecte à coup sûr.

D’autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes de leurs femmes, c’était connu; d’autres des rentes de leurs maîtresses, on l’affirmait. Beaucoup avaient payé leurs dettes (acte honorable), sans qu’on eût jamais deviné d’où leur était venu l’argent nécessaire (mystère bien louche). Il vit des hommes de finance dont l’immense fortune avait un vol pour origine, et qu’on recevait partout, dans les plus nobles maisons, puis des hommes si respectés que les petits bourgeois se découvraient sur leur passage, mais dont les tripotages effrontés, dans les grandes entreprises nationales, n’étaient un mystère pour aucun de ceux qui savaient les dessous du monde.

Tous avaient l’air hautain, la lèvre fière, l’œil insolent, ceux à favoris et ceux à moustaches.

Duroy riait toujours, répétant: «C’est du propre, tas de crapules, tas d’escarpes!»

Mais une voiture passa, découverte, basse et charmante, traînée au grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinière et la queue voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une courtisane connue qui avait deux grooms assis derrière elle. Duroy s’arrêta, avec une envie de saluer et d’applaudir cette parvenue de l’amour qui étalait avec audace dans cette promenade et à cette heure des hypocrites aristocrates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-être vaguement qu’il y avait quelque chose de commun entre eux, un lien de nature, qu’ils étaient de même race, de même âme, et que son succès aurait des procédés audacieux de même ordre.

Il revint plus doucement, le cœur chaud de satisfaction, et il arriva, un peu avant l’heure, à la porte de son ancienne maîtresse.

Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune rupture n’avait eu lieu, et elle oublia même, pendant quelques instants, la sage prudence qu’elle opposait, chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant les bouts frisés de ses moustaches:

—Tu ne sais pas l’ennui qui m’arrive, mon chéri? J’espérais une bonne lune de miel, et voilà mon mari qui me tombe sur le dos pour six semaines; il a pris un congé. Mais je ne veux pas rester six semaines sans te voir, surtout après notre petite brouille, et voilà comment j’ai arrangé les choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui ai déjà parlé de toi. Je te présenterai.

Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s’étant jamais trouvé encore en face d’un homme dont il possédait la femme. Il craignait que quelque chose le trahît, un peu de gêne, un regard, n’importe quoi. Il balbutiait:

—Non, j’aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari.

Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs.

—Mais pourquoi? quelle drôle de chose? Ça arrive tous les jours, ça! Je ne t’aurais pas cru si nigaud, par exemple.

Il fut blessé:

—Eh bien, soit, je viendrai dîner lundi.

Elle ajouta:

—Pour que ce soit bien naturel, j’aurai les Forestier. Ça ne m’amuse pourtant pas, de recevoir du monde chez moi.

Jusqu’au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette entrevue; mais voilà qu’en montant l’escalier de Mme de Marelle, il se sentit étrangement troublé, non pas qu’il lui répugnât de prendre la main de ce mari, de boire son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque chose, sans savoir de quoi.

On le fit entrer dans le salon, et il attendit, comme toujours. Puis la porte de la chambre s’ouvrit, et il aperçut un grand homme à barbe blanche, décoré, grave et correct, qui vint à lui avec une politesse minutieuse:

—Ma femme m’a souvent parlé de vous, et je suis charmé de faire votre connaissance.

Duroy s’avança en tâchant de donner à sa physionomie un air de cordialité expressive, et il serra avec une énergie exagérée la main tendue de son hôte. Puis, s’étant assis, il ne trouva rien à lui dire.

M. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et demanda:

—Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme?

Duroy répondit:

—Depuis quelques mois seulement.

—Ah! vous avez marché vite.

—Oui, assez vite.

Et il se mit à parler au hasard, sans trop songer à ce qu’il disait, débitant toutes les banalités en usage entre gens qui ne se connaissent point. Il se rassurait maintenant et commençait à trouver la situation fort amusante. Il regardait la figure sérieuse et respectable de M. de Marelle, avec une envie de rire sur les lèvres, en pensant: «Toi, je te fais cocu, mon vieux, je te fais cocu.» Et une satisfaction intime, vicieuse, le pénétrait, une joie de voleur qui a réussi et qu’on ne soupçonne pas, une joie fourbe, délicieuse. Il avait envie, tout à coup, d’être l’ami de cet homme, de gagner sa confiance, de lui faire raconter les choses secrètes de sa vie.

Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d’un coup d’œil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n’osa point, devant le mari, lui baiser la main, ainsi qu’il le faisait toujours.

Elle était tranquille et gaie comme une personne habituée à tout, qui trouvait cette rencontre naturelle et simple, en sa rouerie native et franche. Laurine apparut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre son front à Georges, la présence de son père l’intimidant. Sa mère lui dit:

—Eh bien, tu ne l’appelles plus Bel-Ami, aujourd’hui.

Et l’enfant rougit, comme si on venait de commettre une grosse indiscrétion, de révéler une chose qu’on ne devait pas dire, de dévoiler un secret intime et un peu coupable de son cœur.

Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l’état de Charles. Il avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il annonça d’ailleurs qu’ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l’ordre formel du médecin.

Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en hochant la tête:

—Je crois qu’il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os.

Mme de Marelle affirma avec sérénité:

—Oh! il est perdu! En voilà un qui avait eu de la chance de trouver une femme comme la sienne.

Duroy demanda:

—Elle l’aide beaucoup?

—C’est-à-dire qu’elle fait tout. Elle est au courant de tout, elle connaît tout le monde sans avoir l’air de voir personne; elle obtient ce qu’elle veut, comme elle veut, et quand elle veut. Oh! elle est fine, adroite et intrigante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor, pour un homme qui veut parvenir.

Georges reprit:

—Elle se remariera bien vite, sans doute?

Mme de Marelle répondit:

—Oui. Je ne serais même pas étonnée qu’elle eût en vue quelqu’un... un député... à moins que... qu’il ne veuille pas..., car... car..., il y aurait peut-être de gros obstacles... moraux... Enfin, voilà. Je ne sais rien.

M. de Marelle grommela avec une lente impatience:

—Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que je n’aime pas. Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous suffit à gouverner. Ce devrait être une règle pour tout le monde.

Duroy se retira, le cœur troublé et l’esprit plein de vagues combinaisons.

Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminant leurs bagages. Charles, étendu sur un canapé, exagérait la fatigue de sa respiration et répétait:

—Il y a un mois que je devrais être parti.

Puis il fit à Duroy une série de recommandations pour le journal, bien que tout fût réglé et convenu avec M. Walter.

Quand Georges s’en alla, il serra énergiquement les mains de son camarade:

—Eh bien, mon vieux, à bientôt!

Mais, comme Mme Forestier le reconduisait jusqu’à la porte, il lui dit vivement:

—Vous n’avez pas oublié notre pacte? Nous sommes des amis et des alliés, n’est-ce pas? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi que ce soit, n’hésitez point. Une dépêche ou une lettre et j’obéirai.

Elle murmura:

—Merci, je n’oublierai pas.

Et son œil aussi lui dit: «Merci», d’une façon plus profonde et plus douce.

Comme Duroy descendait l’escalier, il rencontra, montant à pas lents, M. de Vaudrec, qu’une fois déjà il avait vu chez elle. Le comte semblait triste—de ce départ, peut-être?

Voulant se montrer homme du monde, le journaliste le salua avec empressement.

L’autre lui rendit son salut avec courtoisie, mais d’une manière un peu fière.

Le ménage Forestier partit le jeudi soir.

VII

LA disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande dans la rédaction de la Vie Française. Il signa quelques articles de fond, tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avec esprit; et ses relations constantes avec les hommes d’État le préparaient peu à peu à devenir à son tour un rédacteur politique adroit et perspicace.

Il ne voyait qu’une tache dans tout son horizon. Elle venait d’un petit journal frondeur qui l’attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait en lui le chef des échos de la Vie Française, le chef des échos à surprises de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille, appelée: La Plume. C’étaient, chaque jour, des perfidies, des traits mordants, des insinuations de toute nature.

Jacques Rival dit un jour à Duroy:

—Vous êtes patient.

L’autre balbutia:

—Que voulez-vous, il n’y a pas d’attaque directe.

Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction, Boisrenard lui tendit le numéro de la Plume:

—Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous.

—Ah! à propos de quoi?

—A propos de rien, de l’arrestation d’une dame Aubert par un agent des mœurs.

Georges prit le journal qu’on lui tendait, et lut, sous ce titre: Duroy s’amuse:

«L’illustre reporter de la Vie Française nous apprend aujourd’hui que la dame Aubert, dont nous avons annoncé l’arrestation par un agent de l’odieuse brigade des mœurs, n’existe que dans notre imagination. Or la personne en question demeure 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre. Nous comprenons trop, d’ailleurs, quel intérêt ou quels intérêts peuvent avoir les agents de la banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui tolère leur commerce. Quant au reporter dont il s’agit, il ferait mieux de nous donner quelqu’une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret: nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles qui n’ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par des souverains qui n’ont rien dit, toutes les informations enfin qui constituent les «Profits Walter», ou même quelqu’une des petites indiscrétions sur des soirées de femmes à succès, ou sur l’excellence de certains produits qui sont d’une grande ressource à quelques-uns de nos confrères.»

Le jeune homme demeurait interdit, plus qu’irrité, comprenant seulement qu’il y avait là dedans quelque chose de fort désagréable pour lui.

Boisrenard reprit:

—Qui vous a donné cet écho?

Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à coup, le souvenir lui revint:

—Ah! oui, c’est Saint-Potin.

Puis il relut l’alinéa de la Plume, et il rougit brusquement, révolté par l’accusation de vénalité.

Il s’écria:

—Comment, on prétend que je suis payé pour...

Boisrenard l’interrompit:

—Dame, oui. C’est embêtant pour vous. Le patron est fort sur l’œil à ce sujet. Ça pourrait arriver si souvent dans les échos...

Saint-Potin, justement, entrait. Duroy courut à lui:

—Vous avez lu la note de la Plume?

—Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitement, mais elle n’a pas été arrêtée. Ce bruit n’a aucun fondement.

Alors Duroy s’élança chez le patron qu’il trouva un peu froid, avec un œil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit:

—Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu’on n’écrive plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C’est fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de César, un journaliste ne doit être soupçonné.

Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide, et il cria au cocher:

—18, rue de l’Écureuil, à Montmartre.

C’était dans une immense maison dont il fallut escalader les six étages. Une vieille femme en caraco de laine vint leur ouvrir:

—Qu’est-ce que vous me r’voulez? dit-elle en apercevant Saint-Potin.

Il répondit:

—Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police et qui voudrait bien savoir votre affaire.

Alors elle les fit entrer, en racontant:

—Il en est encore r’venu deux d’puis vous pour un journal, je n’ sais point l’quel.

Puis, se tournant vers Duroy:

—Donc, c’est monsieur qui désire savoir?

—Oui. Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent des mœurs?

Elle leva les bras:

—Jamais d’ la vie, mon bon monsieur, jamais d’ la vie. Voilà la chose. J’ai un boucher qui sert bien, mais qui pèse mal. Je m’en ai aperçu souvent sans rien dire, mais l’autre jour, comme je lui demandais deux livres de côtelettes, vu que j’aurais ma fille et mon gendre, je m’aperçois qu’il me pèse des os de déchet, des os de côtelettes, c’est vrai, mais pas des miennes. J’aurais pu en faire du ragoût, c’est encore vrai, mais quand je demande des côtelettes, c’est pas pour avoir le déchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de vieux rat, je lui réplique vieux fripon; bref, de fil en aiguille, nous nous sommes tant chamaillés qu’il y avait plus de cent personnes devant la boutique et qui riaient, qui riaient! Tant qu’enfin un agent fut attiré et nous invita à nous expliquer chez le commissaire. Nous y fûmes, et on nous renvoya dos à dos. Moi, depuis, je m’ sers ailleurs, et je n’ passe même pu devant la porte, pour éviter des esclandres.

Elle se tut. Duroy demanda:

—C’est tout?

—C’est toute la vérité, mon cher monsieur.

Et, lui ayant offert un verre de cassis qu’il refusa de boire, la vieille insista pour qu’on parlât dans le rapport des fausses pesées du boucher.

De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse:

«Un écrivaillon anonyme de la Plume, s’en étant arraché une, me cherche noise au sujet d’une vieille femme qu’il prétend avoir été arrêtée par un agent des mœurs, ce que je nie. J’ai vu moi-même la dame Aubert, âgée de soixante ans au moins, et elle m’a raconté par le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d’une pesée de côtelettes, ce qui nécessita une explication devant le commissaire de police.

«Voilà toute la vérité.

«Quant aux autres insinuations du rédacteur de la Plume, je les méprise. On ne répond pas, d’ailleurs, à de pareilles choses, quand elles sont écrites sous le masque.

«Georges Duroy.»

M. Walter et Jacques Rival, qui venait d’arriver, trouvèrent cette note suffisante, et il fut décidé qu’elle passerait le jour même, à la suite des échos.

Duroy rentra tôt chez lui, un peu agité, un peu inquiet. Qu’allait répondre l’autre? Qui était-il? Pourquoi cette attaque brutale? Avec les mœurs brusques des journalistes, cette bêtise pouvait aller loin, très loin. Il dormit mal.

Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva plus agressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il, atténuer certains termes.

Il fut fiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuit suivante. Il se leva dès l’aurore pour chercher le numéro de la Plume qui devait répondre à sa réplique.

Le temps s’était remis au froid; il gelait dur. Les ruisseaux, saisis comme ils coulaient encore, déroulaient le long des trottoirs deux rubans de glace.

Les journaux n’étaient point arrivés chez les marchands, et Duroy se rappela le jour de son premier article: Les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique. Ses mains et ses pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux, au bout des doigts surtout; et il se mit à courir en rond autour du kiosque vitré, où la vendeuse, accroupie sur sa chaufferette, ne laissait voir, par la petite fenêtre, qu’un nez et des joues rouges dans un capuchon de laine.

Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par l’ouverture du carreau, et la bonne femme tendit à Duroy la Plume grande ouverte.

Il chercha son nom d’un coup d’œil et ne vit rien d’abord. Il respirait déjà, quand il aperçut la chose enfermée entre deux tirets.

«Le sieur Duroy, de la Vie Française, nous donne un démenti; et, en nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu’il existe une femme Aubert, et qu’un agent l’a conduite à la police. Il ne reste donc qu’à ajouter deux mots: «des mœurs» après le mot «agent» et c’est dit.

«Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur talent.

«Et je signe: Louis Langremont.»

Alors le cœur de Georges se mit à battre violemment, et il rentra chez lui pour s’habiller, sans trop savoir ce qu’il faisait. Donc, on l’avait insulté, et d’une telle façon qu’aucune hésitation n’était possible. Pourquoi? Pour rien. A propos d’une vieille femme qui s’était querellée avec son boucher.

Il s’habilla bien vite et se rendit chez M. Walter, quoiqu’il fût à peine huit heures du matin.

M. Walter, déjà levé, lisait la Plume.

—Eh bien, dit-il avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne pouvez pas reculer?

Le jeune homme ne répondit rien. Le directeur reprit:

—Allez tout de suite trouver Rival, qui se chargera de vos intérêts.

Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez le chroniqueur, qui dormait encore. Il sauta du lit, au coup de sonnette, puis ayant lu l’écho:

—Bigre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre témoin?

—Mais, je ne sais pas, moi.

—Boisrenard? Qu’en pensez-vous?

—Oui, Boisrenard.

—Êtes-vous fort aux armes?

—Pas du tout.

—Ah! diable! et au pistolet?

—Je tire un peu.

—Bon. Vous allez vous exercer pendant que je m’occuperai de tout. Attendez-moi une minute.

Il passa dans son cabinet de toilette et reparut bientôt, lavé, rasé, correct.

—Venez avec moi, dit-il.

Il habitait au rez-de-chaussée d’un petit hôtel, et il fit descendre Duroy dans la cave, une cave énorme, convertie en salle d’armes et en tir, toutes les ouvertures sur la rue étant bouchées.

Après avoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu’au fond d’un second caveau, où se dressait un homme de fer peint en rouge et en bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d’un système nouveau se chargeant par la culasse, et il commença les commandements d’une voix brève comme si on eût été sur le terrain.

—Prêt?

—Feu!—un, deux, trois.

Duroy, anéanti, obéissait, levait le bras, visait, tirait, et comme il atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s’était beaucoup servi dans sa première jeunesse d’un vieux pistolet d’arçon de son père pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival satisfait déclarait:

—Bien—très bien—très bien—vous irez—vous irez.

Puis il le quitta.

—Tirez comme ça jusqu’à midi. Voilà des munitions, n’ayez pas peur de les brûler. Je viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner des nouvelles.

Et il sortit.

Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il s’assit et se mit à réfléchir.

Comme c’était bête, tout de même, ces choses-là! Qu’est-ce que ça prouvait? Un filou était-il moins un filou après s’être battu? Que gagnait un honnête homme insulté à risquer sa vie contre une crapule? Et son esprit, vagabondant dans le noir, se rappela les choses dites par Norbert de Varenne sur la pauvreté d’esprit des hommes, la médiocrité de leurs idées et de leurs préoccupations, la niaiserie de leur morale!

Et il déclara tout haut: «Comme il a raison, sacristi!»

Puis il sentit qu’il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes d’eau derrière lui, il aperçut un appareil à douches et il alla boire au bout de la lance. Puis il se remit à songer. Il faisait triste dans cette cave, triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait un tremblement d’orage éloigné. Quelle heure pouvait-il être? Les heures passaient là dedans comme elles doivent passer au fond des prisons, sans que rien les indique et que rien les marque, sauf les retours du geôlier portant les plats. Il attendit, longtemps, longtemps.

Puis tout d’un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival reparut, accompagné de Boisrenard. Il cria dès qu’il aperçut Duroy:

—C’est arrangé!

L’autre crut l’affaire terminée par quelque lettre d’excuses; son cœur bondit, et il balbutia:

—Ah!... merci.

Le chroniqueur reprit:

—Ce Langremont est très carré, il a accepté toutes nos conditions. Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a le bras beaucoup plus sûr ainsi qu’en l’abaissant. Tenez, Boisrenard, voyez ce que je vous disais.

Et prenant des armes il se mit à tirer en démontrant comment on conservait bien mieux la ligne en levant le bras.

Puis il dit:

—Maintenant, allons déjeuner, il est midi passé.

Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus guère. Il mangea pour n’avoir pas l’air d’avoir peur, puis dans le jour il accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d’une façon distraite et machinale. On le trouva crâne.

Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu de l’après-midi; et il fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui en landau, le lendemain à sept heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet où la rencontre aurait lieu.

Tout cela s’était fait si inopinément, sans qu’il y prît part, sans qu’il dît un mot, sans qu’il donnât son avis, sans qu’il acceptât ou refusât, et avec tant de rapidité qu’il demeurait étourdi, effaré, sans trop comprendre ce qui se passait.

Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dîné avec Boisrenard, qui ne l’avait point quitté de tout le jour par dévouement.

Dès qu’il fut seul, il marcha pendant quelques minutes, à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop troublé pour réfléchir à rien. Une seule idée emplissait son esprit:—Un duel demain,—sans que cette idée éveillât en lui autre chose qu’une émotion confuse et puissante. Il avait été soldat, il avait tiré sur des Arabes, sans grand danger pour lui, d’ailleurs, un peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse.

En somme, il avait fait ce qu’il devait faire. Il s’était montré ce qu’il devait être. On en parlerait, on l’approuverait, on le féliciterait. Puis il prononça à haute voix, comme on parle dans les grandes secousses de pensée: «Quelle brute que cet homme!»

Il s’assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa petite table une carte de son adversaire remise par Rival, afin de garder son adresse. Il la relut comme il l’avait déjà lue vingt fois dans la journée. Louis Langremont, 176, rue Montmartre. Rien de plus.

Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, pleines de sens inquiétants. «Louis Langremont», qui était cet homme? De quel âge? De quelle taille? De quelle figure? N’était-ce pas révoltant qu’un étranger, un inconnu, vînt ainsi troubler votre vie, tout d’un coup, sans raison, par pur caprice, à propos d’une vieille femme qui s’était querellée avec son boucher?

Il répéta encore une fois, à haute voix: «Quelle brute!»

Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours planté sur la carte. Une colère s’éveillait en lui contre ce morceau de papier, une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. C’était stupide cette histoire-là! Il prit une paire de ciseaux à ongles qui traînaient et il les piqua au milieu du nom imprimé comme s’il eût poignardé quelqu’un.

Donc il allait se battre, et se battre au pistolet? Pourquoi n’avait-il pas choisi l’épée? Il en aurait été quitte pour une piqûre au bras ou à la main, tandis qu’avec le pistolet on ne savait jamais les suites possibles.

Il dit: «Allons, il faut être crâne.»

Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour de lui. Il commençait à se sentir fort nerveux. Il but un verre d’eau, puis se coucha.

Dès qu’il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.

Il avait très chaud dans ses draps, bien qu’il fît très froid dans sa chambre, mais il ne pouvait parvenir à s’assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté droit.

Il avait encore soif. Il se releva pour boire, puis une inquiétude le saisit: «Est-ce que j’aurais peur?»

Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à chaque bruit connu de sa chambre? Quand son coucou allait sonner, le petit grincement du ressort lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer pendant quelques secondes, tant il demeurait oppressé.

Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité de cette chose: «Aurais-je peur?»

Non certes il n’aurait pas peur puisqu’il était résolu à aller jusqu’au bout, puisqu’il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément ému qu’il se demanda: «Peut-on avoir peur malgré soi?» Et ce doute l’envahit, cette inquiétude, cette épouvante! Si une force plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible le domptait, qu’arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver!

Certes il irait sur le terrain puisqu’il voulait y aller. Mais s’il tremblait? Mais s’il perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à son avenir.

Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se regarder dans sa glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui sembla qu’il ne s’était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il était pâle, certes, il était pâle, très pâle.

Tout d’un coup, cette pensée entra en lui à la façon d’une balle: «Demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.» Et son cœur se remit à battre furieusement.

Il se retourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu sur le dos dans ces mêmes draps qu’il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu’ont les morts et cette blancheur des mains qui ne remueront plus.

Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir il ouvrit la fenêtre pour regarder dehors.

Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux pieds, et il se recula, haletant.

La pensée lui vint de faire du feu. Il l’attisa lentement, sans se retourner. Ses mains tremblaient un peu d’un frémissement nerveux quand elles touchaient les objets. Sa tête s’égarait, ses pensées tournoyantes, hachées, devenaient fuyantes, douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s’il eût bu.

Et sans cesse il se demandait; «Que vais-je faire? que vais-je devenir?»

Il se remit à marcher, répétant, d’une façon continue, machinale: «Il faut que je sois énergique, très énergique.»

Puis il se dit: «Je vais écrire à mes parents, en cas d’accident.»

Il s’assit de nouveau, prit un cahier de papier à lettres, traça: «Mon cher papa, ma chère maman...»

Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi tragique. Il déchira la première feuille et recommença: «Mon cher père, ma chère mère; je vais me battre au point du jour, et comme il peut arriver que...»

Il n’osa pas écrire le reste et se releva d’une secousse.

Cette pensée l’écrasait maintenant: «Il allait se battre en duel. Il ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre; il avait cette intention et cette résolution fermement arrêtées; et il lui semblait, malgré tout l’effort de sa volonté, qu’il ne pourrait même pas conserver la force nécessaire pour aller jusqu’au lieu de la rencontre.»

De temps en temps ses dents s’entre-choquaient dans sa bouche avec un petit bruit sec; et il se demandait: «Mon adversaire s’est-il déjà battu? a-t-il fréquenté les tirs? est-il connu? est-il classé?» Il n’avait jamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme n’était pas un tireur au pistolet remarquable, il n’aurait point accepté ainsi, sans hésitation, sans discussion, cette arme dangereuse.

Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à lui et la tenue de son ennemi. Il se fatiguait la pensée à imaginer les moindres détails du combat; et tout à coup il voyait en face de lui ce petit trou noir et profond du canon dont allait sortir une balle.

Et il fut pris brusquement d’une crise de désespoir épouvantable. Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés. Il serrait les dents pour ne pas crier, avec un besoin fou de se rouler par terre, de déchirer quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un verre sur sa cheminée et il se rappela qu’il possédait dans son armoire un litre d’eau-de-vie presque plein; car il avait conservé l’habitude militaire de tuer le ver chaque matin.

Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à longues gorgées, avec avidité. Et il la reposa seulement lorsque le souffle lui manqua. Elle était vidée d’un tiers.

Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bientôt l’estomac, se répandit dans ses membres, raffermit son âme en l’étourdissant.

Il se dit: «Je tiens le moyen.» Et comme il se sentait maintenant la peau brûlante il rouvrit la fenêtre.

Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles semblaient mourir au fond du firmament éclairci, et dans la tranchée profonde du chemin de fer les signaux verts, rouges et blancs pâlissaient.

Les premières locomotives sortaient du garage et s’en venaient en sifflant chercher les premiers trains. D’autres, dans le lointain, jetaient des appels aigus et répétés, leurs cris de réveil, comme font les coqs dans les champs.

Duroy pensait: «Je ne verrai peut-être plus tout ça.» Mais comme il sentit qu’il allait de nouveau s’attendrir sur lui-même, il réagit violemment: «Allons, il ne faut songer à rien jusqu’au moment de la rencontre, c’est le seul moyen d’être crâne.»

Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de défaillance en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il regardait son visage.

Mais il but une nouvelle gorgée d’eau-de-vie, et acheva de s’habiller.

L’heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de long en large en s’efforçant en effet d’immobiliser son âme. Lorsqu’il entendit frapper à sa porte, il faillit s’abattre sur le dos, tant la commotion fut violente. C’étaient ses témoins. Déjà!

Ils étaient enveloppés de fourrures. Rival déclara, après avoir serré la main de son client:

—Il fait un froid de Sibérie.

Puis il demanda:

—Ça va bien?

—Oui, très bien.

—On est calme?

—Très calme.

—Allons, ça ira. Avez-vous bu et mangé quelque chose?

—Oui, je n’ai besoin de rien.

Boisrenard, pour la circonstance, portait une décoration étrangère, verte et jaune, que Duroy ne lui avait jamais vue.

Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma:

—Le docteur Le Brument.

Duroy lui serra la main en balbutiant:

—Je vous remercie.

Puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s’assit sur quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l’eût redressé. C’était la boîte aux pistolets.

Rival répétait:

—Non! Au fond le combattant et le médecin, au fond!

Duroy finit par comprendre et il s’affaissa à côté du docteur.

Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher partit. Il savait où on devait aller.

Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, surtout Duroy, qui eût préféré ne pas la voir. On essaya de la placer derrière les dos, elle cassait les reins; puis on la mit debout entre Rival et Boisrenard, elle tombait tout le temps. On finit par la glisser sous les pieds.

La conversation languissait, bien que le médecin racontât des anecdotes. Rival seul lui répondait. Duroy eût voulut prouver de la présence d’esprit, mais il avait peur de perdre le fil de ses idées, de montrer le trouble de son âme; et il était hanté par la crainte torturante de se mettre à trembler.

La voiture fut bientôt en pleine campagne. Il était neuf heures environ. C’était une de ces rudes matinées d’hiver où toute la nature est luisante, cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vêtus de givre, semblent avoir sué de la glace; la terre sonne sous les pas; l’air sec porte au loin les moindres bruits; le ciel bleu paraît brillant à la façon des miroirs, et le soleil passe dans l’espace, éclatant et froid lui-même, jetant sur la création gelée des rayons qui n’échauffent rien.

Rival disait à Duroy:

—J’ai pris les pistolets chez Gastine Renette. Il les a chargés lui-même. La boîte est cachetée. On les tirera au sort, d’ailleurs, avec ceux de notre adversaire.

Duroy répondit machinalement:

—Je vous remercie.

Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait à ce que son client ne commît aucune erreur. Il insistait sur chaque point plusieurs fois:

—Quand on demandera: «Êtes-vous prêts, messieurs?» vous répondrez d’une voix forte: «Oui!»

Quand on commandera «Feu!» vous élèverez vivement le bras, et vous tirerez avant qu’on ait prononcé trois.

Et Duroy se répétait mentalement: «Quand on commandera feu, j’élèverai le bras,—quand on commandera feu, j’élèverai le bras,—quand on commandera feu, j’élèverai le bras.»

Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçons en le murmurant à satiété pour se le bien graver dans la tête: «Quand on commandera feu, j’élèverai le bras.»

Le landau entra sous un bois, tourna à droite dans une avenue, puis encore à droite. Rival, brusquement, ouvrit la portière pour crier au cocher:

—Là, par ce petit chemin.

Et la voiture s’engagea dans une route à ornières entre deux taillis où tremblotaient des feuilles mortes bordées d’un liséré de glace.

Duroy marmottait toujours: «Quand on commandera feu, j’élèverai le bras.» Et il pensa qu’un accident de voiture arrangerait tout. Oh! si on pouvait verser, quelle chance! s’il pouvait se casser une jambe!...

Mais il aperçut au bout d’une clairière une autre voiture arrêtée et quatre messieurs qui piétinaient pour s’échauffer les pieds; et il fut obligé d’ouvrir la bouche, tant sa respiration devenait pénible.

Les témoins descendirent d’abord, puis le médecin et le combattant. Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s’en alla avec Boisrenard, vers deux des étrangers qui venaient à eux. Duroy les vit se saluer avec cérémonie, puis marcher ensemble dans la clairière en regardant tantôt par terre et tantôt dans les arbres, comme s’ils avaient cherché quelque chose qui aurait pu tomber ou s’envoler. Puis ils comptèrent des pas et enfoncèrent avec grand’peine deux cannes dans le sol gelé. Ils se réunirent ensuite en groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants qui s’amusent.

Le docteur Le Brument demandait à Duroy:

—Vous vous sentez bien? Vous n’avez besoin de rien?

—Non, de rien, merci.

Il lui semblait qu’il était fou, qu’il dormait, qu’il rêvait, que quelque chose de surnaturel était survenu qui l’enveloppait.

Avait-il peur? Peut-être? Mais il ne savait pas. Tout était changé autour de lui.

Jacques Rival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction:

—Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour les pistolets.

Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.

On lui ôta son pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de sa redingote pour s’assurer qu’il ne portait point de papiers ni de portefeuille protecteur.

Il répétait en lui-même, comme une prière: «Quand on commandera feu, j’élèverai le bras.»

Puis on l’amena jusqu’à une des cannes piquées en terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout près, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C’était son adversaire.

Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu’à ceci: «Quand on commandera feu, j’élèverai le bras et je tirerai.» Une voix résonna dans le grand silence de l’espace, une voix qui semblait venir de très loin, et elle demanda:

—Êtes-vous prêts, messieurs?

Georges cria:

—Oui!

Alors la même voix ordonna:

—Feu...

Il n’écouta rien de plus, il ne s’aperçut de rien, il ne se rendit compte de rien, il sentit seulement qu’il levait le bras en appuyant de toute sa force sur la gâchette.

Et il n’entendit rien.

Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet; et comme l’homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la même posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui s’envolait au-dessus de la tête de son adversaire.

Ils avaient tiré tous les deux. C’était fini.

Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient ses vêtements en demandant avec anxiété:

—Vous n’êtes pas blessé?

Il répondit au hasard:

—Non, je ne crois pas.

Langremont, d’ailleurs, demeurait aussi intact que son ennemi, et Jacques Rival murmura d’un ton mécontent:

—Avec ce sacré pistolet, c’est toujours comme ça, on se rate ou on se tue. Quel sale instrument!

Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de joie: «C’était fini!» Il fallut lui enlever son arme qu’il tenait toujours serrée dans sa main. Il lui semblait maintenant qu’il se serait battu contre l’univers entier. C’était fini. Quel bonheur! il se sentait brave tout à coup à provoquer n’importe qui.

Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant rendez-vous dans le jour pour la rédaction du procès-verbal, puis on remonta dans la voiture; et le cocher qui riait sur son siège repartit en faisant claquer son fouet.

Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en causant de l’événement. Duroy disait ses impressions:

—Ça ne m’a rien fait, absolument rien. Vous avez dû le voir du reste?

Rival répondit:

—Oui, vous vous êtes bien tenu.

Quand le procès-verbal fut rédigé on le présenta à Duroy qui devait l’insérer dans les échos. Il s’étonna de voir qu’il avait échangé deux balles avec M. Louis Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea Rival:

—Mais nous n’avons tiré qu’une balle.

L’autre sourit:

—Oui, une balle... une balle chacun... ça fait deux balles.

Et Duroy, trouvant l’explication satisfaisante, n’insista pas. Le père Walter l’embrassa:

—Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de la Vie Française, bravo!

Georges se montra, le soir, dans les principaux grands journaux et dans les principaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux fois son adversaire qui se montrait également.

Ils ne se saluèrent pas. Si l’un des deux avait été blessé, ils se seraient serré les mains. Chacun jurait d’ailleurs avec conviction avoir entendu siffler la balle de l’autre.

Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut un petit bleu: «Mon Dieu, que j’ai eu peur! Viens donc tantôt rue de Constantinople, que je t’embrasse, mon amour. Comme tu es brave—je t’adore.—Clo.»

Il alla au rendez-vous et elle s’élança dans ses bras, le couvrant de baisers:

—Oh! mon chéri, si tu savais mon émotion quand j’ai lu les journaux ce matin. Oh! raconte-moi. Dis-moi tout. Je veux savoir.

Il dut raconter les détails avec minutie. Elle demandait:

—Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel!

—Mais non. J’ai bien dormi.

—Moi je n’aurais pas fermé l’œil. Et sur le terrain, dis-moi comment ça s’est passé.

Il fit un récit dramatique:

—Lorsque nous fûmes en face l’un de l’autre, à vingt pas, quatre fois seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si nous étions prêts, commanda: «Feu.» J’ai élevé mon bras immédiatement, bien en ligne, mais j’ai eu le tort de vouloir viser la tête. J’avais une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N’importe, ça n’a pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m’a effleuré la tempe. J’en ai senti le vent.

Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour prendre part à son danger. Elle balbutiait:

—Oh! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri...

Puis quand il eut fini de conter elle lui dit:

—Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi! Il faut que je te voie, et, avec mon mari à Paris, ça n’est pas commode. Souvent j’aurais une heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller t’embrasser, mais je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Comment faire?

Il eut brusquement une inspiration et demanda:

—Combien payes-tu ici?

—Cent francs par mois.

—Eh bien, je prends l’appartement à mon compte et je vais l’habiter tout à fait. Le mien n’est plus suffisant dans ma nouvelle position.

Elle réfléchit quelques instants, puis répondit:

—Non. Je ne veux pas.

Il s’étonna:

—Pourquoi ça?

—Parce que...

—Ce n’est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J’y suis. J’y reste.

Il se mit à rire:

—D’ailleurs il est à mon nom.

Mais elle refusait toujours:

—Non, non, je ne veux pas...

—Pourquoi ça, enfin?

Alors elle chuchota tout bas, tendrement:

—Parce que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas.

Il s’indigna:

—Jamais de la vie, par exemple. Je te le promets.

—Non, tu en amènerais tout de même.

—Je te le jure.

—Bien vrai?

—Bien vrai. Parole d’honneur. C’est notre maison, ça, rien qu’à nous.

Elle l’étreignit dans un élan d’amour:

—Alors je veux bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une fois, rien qu’une fois, ce sera fini entre nous, fini pour toujours.

Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu qu’il s’installerait le jour même, afin qu’elle pût le voir quand elle passerait devant la porte.

Puis elle lui dit:

—En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant.

Il fut flatté:

—Ah! vraiment?...

—Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m’as dit que tu avais été élevé dans un château à la campagne, n’est-ce pas?

—Oui, pourquoi?

—Alors tu dois connaître un peu la culture?

—Oui.

—Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il aime beaucoup ça.

—Bon. Je n’oublierai pas.

Elle le quitta, après l’avoir indéfiniment embrassé, ce duel ayant exaspéré sa tendresse.

Et Duroy pensait, en se rendant au journal: «Quel drôle d’être ça fait! Quelle tête d’oiseau! Sait-on ce qu’elle veut et ce qu’elle aime? Et quel drôle de ménage! Quel fantaisiste a bien pu préparer l’accouplement de ce vieux et de cette écervelée? Quel raisonnement a décidé cet inspecteur à épouser cette étudiante? Mystère! Qui sait? L’amour, peut-être?

Puis il conclut: «Enfin, c’est une bien gentille maîtresse; je serais rudement bête de la lâcher.»

VIII

SON duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête de la Vie Française; mais, comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des mœurs, sur l’abaissement des caractères, l’affaissement du patriotisme et l’anémie de l’honneur français. (Il avait trouvé le mot «anémie» dont il était fier.)

Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique et gobeur qu’on appelle l’esprit de Paris, se moquait de ses tirades qu’elle crevait d’une épigramme, il répondait en souriant:

—Bah! ça me fait une bonne réputation pour plus tard.

Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il avait transporté sa malle, sa brosse, son rasoir et son savon, ce qui constituait son déménagement. Deux ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait avant qu’il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait dans le lit, toute frissonnante du froid du dehors.

Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage et faisait la cour au mari en lui parlant agriculture; et comme il aimait lui-même les choses de la terre, ils s’intéressaient parfois tellement tous deux à leur causerie qu’ils oubliaient tout à fait leur femme sommeillant sur le canapé.

Laurine aussi s’endormait, tantôt sur les genoux de son père, tantôt sur les genoux de Bel-Ami.

Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne manquait point de déclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses:

—Ce garçon est vraiment fort agréable. Il a l’esprit très cultivé.

Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs.

Duroy vivait sans un nuage dans son ciel.

Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre glissée sous sa porte. Il regarda le timbre, et il vit «Cannes.» L’ayant ouverte, il lut:

«Cannes, villa Jolie.

«Cher monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout? Eh bien, j’ai à vous demander un cruel service, c’est de venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être pas la semaine, bien qu’il se lève encore, mais le médecin m’a prévenue.

«Je n’ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je ne puis demander une pareille chose qu’à vous, car mon mari n’a plus de famille. Vous étiez son camarade; il vous a ouvert la porte du journal. Venez, je vous en supplie. Je n’ai personne à appeler.

«Croyez-moi votre camarade toute dévouée.

«Madeleine Forestier.»

Un singulier sentiment entra comme un souffle d’air au cœur de Georges, un sentiment de délivrance, d’espace qui s’ouvrait devant lui, et il murmura: «Certes, j’irai. Ce pauvre Charles! Ce que c’est que de nous, tout de même!»

Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en grognant son autorisation. Il répétait:

—Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable.

Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept heures, après avoir prévenu le ménage de Marelle par un télégramme.

Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.

Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie à mi-côte, dans cette forêt de sapins peuplée de maisons blanches, qui va du Cannet au golfe Juan.

La maison était petite, basse, de style italien, au bord de la route qui monte en zigzag à travers les arbres, montrant à chaque détour d’admirables points de vue.

Le domestique ouvrit la porte et s’écria:

—Oh! monsieur, madame vous attend avec bien de l’impatience.

Duroy demanda:

—Comment va votre maître?

—Oh! pas bien, monsieur. Il n’en a pas pour longtemps.

Le salon où le jeune homme entra était tendu de perse rose à dessins bleus. La fenêtre, large et haute, donnait sur la ville et sur la mer.

Duroy murmurait: «Bigre, c’est chic ici comme maison de campagne. Où diable prennent-ils tout cet argent-là?»

Un bruit de robe le fit retourner.

Mme Forestier lui tendait les deux mains:

—Comme vous êtes gentil, comme c’est gentil d’être venu!

Et brusquement elle l’embrassa. Puis ils se regardèrent.

Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours fraîche, et peut-être plus jolie encore avec son air plus délicat. Elle murmura:

—Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me tyrannise atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle?

Duroy répondit:

—Je l’ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas dans quel hôtel vous me conseilleriez de descendre pour être près de vous.

Elle hésita, puis reprit:

—Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre est prête, du reste. Il peut mourir d’un moment à l’autre, et si cela arrivait la nuit, je serais seule. J’enverrai chercher votre bagage.

Il s’inclina:

—Comme vous voudrez.

—Maintenant, montons, dit-elle.

Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier étage, et Duroy aperçut auprès d’une fenêtre, assis dans un fauteuil et enroulé dans des couvertures, livide sous la clarté rouge du soleil couchant, une espèce de cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait à peine; il devina plutôt que c’était son ami.

On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane, l’éther, le goudron, cette odeur innommable et lourde des appartements où respire un poitrinaire.

Forestier souleva sa main d’un geste pénible et lent:

—Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te remercie.

Duroy affecta de rire:

—Te voir mourir! ce ne serait pas un spectacle amusant, et je ne choisirais point cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire bonjour et me reposer un peu.

L’autre murmura:

—Assieds-toi.

Et il baissa la tête comme enfoncé en des méditations désespérées.

Il respirait d’une façon rapide, essoufflée, et parfois poussait une sorte de gémissement, comme s’il eût voulu rappeler aux autres combien il était malade.

Voyant qu’il ne parlerait point, sa femme vint s’appuyer à la fenêtre et elle dit en montrant l’horizon d’un coup de tête:

—Regardez cela! Est-ce beau?

En face d’eux, la côte semée de villas descendait jusqu’à la ville qui était couchée le long du rivage en demi-cercle, avec sa tête à droite vers la jetée que dominait la vieille cité surmontée d’un vieux beffroi, et ses pieds à gauche à la pointe de la Croisette, en face des îles de Lérins. Elles avaient l’air, ces îles, de deux taches vertes, dans l’eau toute bleue. On eût dit qu’elles flottaient comme deux feuilles immenses, tant elles semblaient plates de là-haut.

Et tout au loin, fermant l’horizon de l’autre côté du golfe, au-dessus de la jetée et du beffroi, une longue suite de montagnes bleuâtres dessinait sur un ciel éclatant une ligne bizarre et charmante de sommets tantôt arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui finissait par un grand mont en pyramide plongeant son pied dans la pleine mer.

Mme Forestier l’indiqua:

—C’est l’Esterel.

L’espace derrière les cimes sombres était rouge, d’un rouge sanglant et doré que l’œil ne pouvait soutenir.

Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.

Il murmura, ne trouvant point d’autre terme assez imagé pour exprimer son admiration:

—Oh! oui, c’est épatant, ça!

Forestier releva la tête vers sa femme et demanda:

—Donne-moi un peu d’air.

Elle répondit:

—Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de santé.

Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu être un coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues et la saillie de tous les os:

—Je te dis que j’étouffe. Qu’est-ce que ça te fait que je meure un jour plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu...

Elle ouvrit toute grande la fenêtre.

Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C’était une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps nourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette côte. On y distinguait un goût puissant de résine et l’âcre saveur des eucalyptus.

Forestier la buvait d’une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les ongles de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d’une voix basse, sifflante, rageuse:

—Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J’aimerais mieux crever dans une cave.

Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le front contre la vitre.

Duroy, mal à l’aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer.

Mais il n’imaginait rien de propre à le réconforter.

Il balbutia:

—Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici?

L’autre haussa les épaules avec une impatience accablée:

—Tu le vois bien.

Et il baissa de nouveau la tête.

Duroy reprit:

—Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement à Paris. Là-bas on est encore en plein hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à allumer les lampes dès trois heures de l’après-midi.

Forestier demanda:

—Rien de nouveau au journal?

—Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le petit Lacrin qui sort du Voltaire; mais il n’est pas mûr. Il est temps que tu reviennes!

Le malade balbutia:

—Moi? J’irai faire de la chronique à six pieds sous terre maintenant.

L’idée fixe revenait comme un coup de cloche à propos de tout, reparaissait sans cesse dans chaque pensée, dans chaque phrase.

Il y eut un long silence, un silence douloureux et profond. L’ardeur du couchant se calmait lentement; et les montagnes devenaient noires sur le ciel rouge qui s’assombrissait. Une ombre colorée, un commencement de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant entrait dans la chambre, semblait teindre les meubles, les murs, les tentures, les coins avec des tons mêlés d’encre et de pourpre. La glace de la cheminée, reflétant l’horizon, avait l’air d’une plaque de sang.

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