UNE VIE. (continued 3)
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—Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.
—Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?
—Non, ma chérie.
—C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»
La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»
Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»
Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade, bien malade.
—Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme autrefois.»
La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»
Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»
Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron qui la soutenait.
Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.
Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.
Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai guérie.»
Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»
Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.
En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère, blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement: «Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement indigne.»
Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!
Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.
Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»
Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.
Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»
Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»
Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous, Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»
Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et singulière qu'un enfant vivait là, dans son ventre; et triste, peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»
Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque, cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit une bonne mère de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, Madame».
Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron. Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.
Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus pâle que ses draps; et son cœur affolé soulevait de ses battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion. «Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»
Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce soit comme une confession, tu entends.»
Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.
Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc... Réponds.»
Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines, le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de nouveau de ses mains redevenues libres.
Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est passé.»
Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»
Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.»
Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de Rosalie.
Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela durait-il?»
Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.»
Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... depuis le printemps?
—Oui, Madame.
—Depuis qu'il est entré dans cette maison?
—Oui, Madame.»
Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix précipitée:
«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»
Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de parler, d'un besoin de répondre:
«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier. J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé; j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»
Alors Jeanne, poussant un cri:
«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»
Rosalie sanglota.
«Oui, Madame.»
Puis toutes deux se turent.
On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.
Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.
L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir morne, lent, profond, infini.
Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui pleure:
«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce qu'il a recommencé?»
La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le premier soir il est v'nu.»
Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule!
Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre; elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un petit sermon.
«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»
Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.
Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole: «Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé, c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien.»—Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»
Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille.»
Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille, un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne!»
Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»
Le baron ne remuait plus, bouleversé.
C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?
Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.
Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en son cœur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»
Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!
La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?» Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.
Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint encore.
«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux.
Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester séparée de cœur de celui dont vous portez l'œuvre dans votre flanc?»
Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.
La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»
Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: «Allons, c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»
Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.
Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite mère causaient doucement à voix basse.
L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure: «Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix.»
Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.
Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en auront la jouissance pendant leur vie.»
Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut un pas.»
Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien, comme toujours.
VIII
Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de malheurs indéfinis.
Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés, où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la terre brune et luisait aux rayons du soleil.
Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.
Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain, lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère qu'elle ne devait jamais connaître.
Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi subitement.
Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés en leur manoir dormant.
Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien, très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette.»
Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil, présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du baron.»
Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.
Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine, hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts comme pour une prière.
Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus. Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.
Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile parfumée leurs molles et luisantes ondulations.
Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui: «Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?»
Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement, Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie, nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux; voulez-vous?»
D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d'aplomb là-dessus comme un centaure.
Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une connaissance qui nous sera utile.»
Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus?»
Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur enragé, mais un vrai noble, celui-là.»
Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré dans la maison.
Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.
Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.
Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement, demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre.
Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.
Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'œil, reconnut les symptômes d'un accouchement prématuré.
Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que son souffle nous glace le cœur.
La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous les accidents de la naissance ou de la mort.
La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement contre la porte du vestibule.
Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.
Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.
Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures.
Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.
Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir.
Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son œil de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.
Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se dit: «Je vais mourir. Je meurs!» Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.
Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa souffrance s'apaisa.
La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.
Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!
Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle toucha cet avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.
Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait.
Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.
Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant rien de ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera beau avec ça?»
Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante avec son mioche!»
Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.
Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.
Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre pour la contraindre à se mettre au lit.
Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour les appellations courantes.
Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit; et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.
Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques instants d'entretien particulier.
Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.
Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.
Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge, avec un air indigné.
De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille francs à cette fille!»
Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant de colère: «On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas nous laisser un sou!»
Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter: «Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.»
Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son préjudice.»
Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce qu'il y a donc?»
Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous, ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!»
Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.
Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater, tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!»
Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre situation.»
Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.»
Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un acquiescement.
Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!»
Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait à quelque drôlerie.
Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt mille francs?»
Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour, gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades.
Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de ses... de ses... de ses indélicatesses.»
Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et attendris.
Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron et des deux femmes, assis toujours sous le platane.
Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en saluant, avec des mines embarrassées.
Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.»
Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?»
Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et relevant les yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de compromettre ses intérêts.
Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas, moi.»
L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne... la Rosalie...»
Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise que sa fille venait de quitter.
Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau.
Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.»
L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: «C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.»
Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous, oui ou non?»
L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point.
—Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?
—«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents.»
Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un œil mécontent, ne comprenant pas cette gaieté, et il attendit.
Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M. le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?»
L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace: «Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça, je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas vrai, M'sieu l'baron...»
Il fallut l'arrêter; le baron demanda:
«Quand voulez-vous conclure le mariage?»
Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?»
Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.»
Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'même, ça nuit toujours pas.»
Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.»
Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, tendit la main comme après l'achat d'une vache: «Topez là, M'sieur le baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.»
Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser l'affaire conclue.—Et le gars partit d'un pied plus allègre.
On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un lundi matin.
Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé, disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.
Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de bonheur.
IX
Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le marquis de Coutelier.
Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture, un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois par mois.
Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.
Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies, et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des rubans jaunes.
Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée.
Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de tourelles coiffées d'ardoises.
Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite, là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence seigneuriale.»
La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant au-devant des visiteurs, souriante, vêtue d'une robe traînante comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac, née pour ce manoir de conte.
Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.
La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang; et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la voix du marais.
La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.
La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le comte qui tuait une sarcelle.
Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le tapis devant la porte.
Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.
L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord. Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent, ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au cœur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse enveloppée de châles souriaient de ce sourire continu des gens heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.
Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.
On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et, l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait.
Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement, reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte, horriblement pâle, et l'œil fixé sur le comte. Inquiète, elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid.»
Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient de contentement.
Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.
Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel semé d'or.
La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit bruit d'eau fouettée.
La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière; puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la façade du château.
Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»
Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout, immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et répétait tous ses gestes.
Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.
Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit, presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien, qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde.»
Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain.
Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction, et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son importance.
C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.
Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des environs.
Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la conversation comme une reine polie qui donne congé.
En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.
Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.
Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance le chassait.
Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en plus.
Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât stérile.
Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.
Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs cœurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller plus loin, très loin.
Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas tous les jours bien levée, ma femme.»
Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne comme si elles restaient suspendues dans l'air.
L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de toute la vigueur de ses jarrets.
Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.
Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame, Madame!»
Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant, l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et s'évanouir à l'horizon.
Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»
Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans une ondulation de la plaine.
Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et bientôt ils les joignirent.
Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.
Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.
Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en étais pas sûr.»
Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans chacune d'elles.
Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.
Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde.
Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.
Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours; mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et tendre appel.
Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et sereines qui n'éveillaient point d'idées.
Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir radieux de ses espérances.
Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait changer quelque chose à la marche de sa vie.
Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois maintenant; et elle partit.
C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les insectes eux-mêmes.
Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.
Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins.
Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue; et elle mit au trot sa monture.
Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.
Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.
Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils s'accouplèrent.
Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.
Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.
Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, et l'allure vive troublait ses idées.
Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.
Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à supporter les autres avec un visage tranquille.
Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.
Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette année?»
Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur arrivée.
Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce mois.
Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été droits.
Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.
La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse.
A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de quelque riche fermier respecté.
Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes.
Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.
L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette fange universelle.
Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon que ces brutes?
Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain».
Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»
Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»
Jeanne n'osait plus toucher au pain.
Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.
Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées, comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une sensation de gêne douloureuse.
Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça.»
Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois? quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»
Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta. «Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»
Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions, les soucis menaçants.
La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»
Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire Corinne ou les Méditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts qu'on aima.
Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard.»
Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait: «Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.» Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.
Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il partit.
La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.
Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.
Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix sonore.
Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne qu'est bien mal.»
Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.
Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança, et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et l'emporta.
Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.
Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.
Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.
Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des domestiques.
Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le curé, je m'y connais, elle a passé.»
Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.
Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de douleur.
Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même... elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer... de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave?»
Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du courage, un grand courage.»
Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.
Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait. Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.» Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.
Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie déjà.
La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du corps.
Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais, ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait «non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin: «C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la chambre à côté.»
Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant: «C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».
Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.
Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés, l'heure du dernier tête-à-tête.
Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.
Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau, il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.
Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.
Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement, sur leurs sièges.
Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait brusquement.
Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire: «Oh oui, laissez-moi.»
Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.
Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.
Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.
Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.
Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût remué.
Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs accourait.
Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de s'asseoir.
Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui apparut.
Celle couchée là,—maman—petite mère—maman Adélaïde, était morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour Jeannette». Elle était morte!
On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, plus rien, un souvenir.
Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir; et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»
Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.
Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à pleurer lentement.
Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.
Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.
Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.
Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.
D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie—Rosalie, Gilberte—les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de sa cage?
Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d'éclore?
Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.
Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble aux reliques.
Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.
C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la terre.
Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.
Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.
C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.
La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»—«Ma mignonne»—«Ma fille adorée», puis «Ma chère enfant»—«Ma chère Adélaïde»—«Ma chère fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille, et, plus tard, à la jeune femme.
Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»
On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son enfance.
Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et, brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la consoler.
Et le cadavre immobile semblait heureux.
Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des fleurs.
Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à devenir fou.»
Rien de plus; pas de nom.
Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame la baronne Le Perthuis des Vauds».
Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.»
Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté, qu'il te possédait à son gré...»
Jeanne interdite ne comprenait pas.
Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?
Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»
Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.
Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.
Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.
Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!
Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous le drap.
Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»
Et une atroce réflexion lui vint:—Si petite mère n'était pas morte, par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si elle allait soudain se lever, parler?—La connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le cœur.
La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface.
Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé, comme l'avenir lui semblait différent!
Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni bonheur.
Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh bien? tu n'es pas trop fatiguée?»
Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent, douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.
La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.
L'enterrement eut lieu le lendemain.
Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.
Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de son amie.
On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de Briseville l'embrassèrent.
Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la vieille fille.
Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.
Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie!»
Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.
X
Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits.
Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.
Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.
Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en plus.
Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.
Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze jours sans dormir, presque sans manger.
Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant. Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une obsession.
Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.
Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.
Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint vivement, le cœur battant de honte.
Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses intimes secrets.
Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.
Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté d'arbres fruitiers.
Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»
Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer; puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça.»
Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air sacerdotal—: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal, allons.»
Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement d'une église vide.
—«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir là-bas, sous votre petite tonnelle.
Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment débuter. Ils s'assirent.
Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...» puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à fait troublée.
Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons, prenez courage.»
Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.
—«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»—Elle prononça tout bas en frissonnant...—«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue alors?...»
Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: —«Voyons, arrivez au fait.»
Elle répéta:—«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:
—«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»
Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion:—«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous vivons... nous vivons tout à fait séparés.»
Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes, il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:—«Oui; je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»