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Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2)

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT. (continued 2)

Reading edition

—Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt?» Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.

—Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le ballon, dans le Journal de Paris: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.»

—Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque de Narbonne; il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant des inculpations réelles: ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à l'incrédulité sur les secondes.

—Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez point de marine.» Le roi répondit sèchement: «Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»

—On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari: «Les sacremens sont là.—Un petit moment.—M. le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.—Est-il là?—Oui.—Qu'il attende: il entrera avec les sacremens.»

—Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme: il me répondit que c'était un homme qui faisait, pour sa patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme était un espion de police.

—M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa Veuve de Malabar, jouée en 1770, et sa Veuve de Malabar, jouée en 1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.

—Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: «Adieu, mon ami; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent.»

—Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, disait à un de ses amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou, vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule?»

M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand, lui dit: «Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal.—M. l'abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que vous y seriez mal, que le pays est excellent.»

—Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de lui, et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.—De quel régiment?—De Champagne.—Ah! oui, ce régiment où l'on se f... de l'ordre.» Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et en bottes.

—M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété.»

—Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C, qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il s'était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort.

—L'empereur, passant à Trieste incognito selon sa coutume, entra dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui dit qu'il n'y avait plus que des œufs et des légumes, parce que l'évêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évêque, qui ne mangeait point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé qu'il est vacant.» On change de conversation. L'empereur écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son histoire à son évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome, voulut rester, et apprit à son évêque que cette aventure était l'effet d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de l'empire, par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.

—Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle différence je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis: «La différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et que l'autre l'avalerait.»

—Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait: «Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.

—Madame Desparbès, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as couché avec tous mes sujets.—Ah! sire.—Tu as eu le duc de Choiseul.—Il est si puissant!—Le maréchal de Richelieu.—Il a tant d'esprit!—Monville.—Il a une si belle jambe!—A la bonne heure; mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.—Ah! sire, il est attaché à votre majesté!»

—Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la pièce d'eau de Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi; elles regrettent leur bourbe.».

—Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui dit Collé, dans une visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour être payé de mon vivant.»

—Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt. Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. «Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête, que vous cherchez: regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure), c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie.»

—«La postérité, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un public qui succède à un autre: or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent.»

—«Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au physique, au sens figuré comme au sens propre: le bruit, le vent et la fumée.»

—A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser.»

—«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables.»

—Feue madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari, dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade. Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille: «Il vous était réservé, madame, de faire rougir du mariage.»

—Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit: «Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi.» C'est que le jeune avait soupé deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à périr.

—Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait de lui: «C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.»

—Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa manière. Madame de Rochefort lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi composer le vôtre: du pain, du vin, du fromage et la première venue.»

—Un homme a osé dire: «Je voudrais voir le dernier des rois étranglé avec le boyau du dernier des prêtres.»

—C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait... «Combien en voulez-vous?... Tant.» Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l'exception de trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame, et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres!»

—M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six mois, en l'importunant de ses assiduités.

—M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit, que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.

—M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.» Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

—On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone.—Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu'il faut.—Et qui donc?—Sire, c'est l'abbé Terray.—L'abbé Terray! comment?—Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le dit lui même au marquis de Sesmaisons.

—M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le château, les jardins, tout, excepté moi.»

—La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas.

—De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait par là faire deviner qu'elle était reine?

—On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation.—Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.»

—Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix, que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes.»

—Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?»

—M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.

—Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.»

—Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille: «Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de canne.»

—Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.»

—Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas facile.—Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous refuseront pas.»

—Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon ami, quel règne se prépare!»

—Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

—M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»

—Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui des mémoires au roi.

—M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en aller et la femme reste.»

—Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.—«Monsieur, de quelle ville êtes-vous?—De Saint-Malo.—De Saint-Malo! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?—Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses.»

—Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.

—Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie.»

—L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre maître ne l'est pas encore.»

—Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.—Chut! lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.»

—M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise.»

—M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.»

—M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point à cela.»

—M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et catins....—Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là, monsieur, dit madame du Châtelet en colère?—Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.»

—M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. «Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune.»

—Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit: «Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut Diderot qui le trahit.

—C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.

—Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas.»

—Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il ne se mêle pas du mien.»

—M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu'à la bataille de Minden, si M. de Broglie eût attaqué les ennemis et secondé M. de Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de Prusse, et il a répondu qu'oui.

—Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec moi qui veut.»

—On demandait à M. de Fontenelle mourant: «Comment cela va-t-il?—Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.»

—Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation: «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»

—M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à cet ami, en le retrouvant: «Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié.»

—Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit: «Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions?» Le roi lui répartit: «Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de quoi vivre.» (Anecdote contée par Lebel à M. Buscher.)

—Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit: «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui.» (Anecdote contée par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie.)

—On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple: au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait: «Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets: je vous fais présent du reste.» Le roi partageait ainsi avec le ministre; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame Dubarri.

—M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité de commerce, disait à des Français: «Je crois que la France n'y perdra un million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»

—On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit: «C'est que j'en suis sûr.» Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que c'était son secret; et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de Vergennes fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je le savais; j'ai oublié de vous le dire.»

—M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment la plus ridicule du monde.

—Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres d'un porte-feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène.» Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne: «Je sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder toutes les miennes.»

—Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siége, une vieille chanoinesse de...., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entr'autres de l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta: «Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal.—En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.»

—Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait: «Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà qu'il faut tout à l'heure payer mon terme.»

—Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est ce qui les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

—Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime en vous....—Ah, madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.»

—J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans lesquels il disait: «Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse.»

—Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le plus sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que courait l'armée, se retira.

—Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. Louis XV lui dit un jour: «On songe pourtant à le faire contrôleur-général.—Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive à cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret.» Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et ajouta: «Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil» (Anecdote contée par madame de Bouflers.)

—Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna: «Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai jusques-là.» Je l'ai ouï raconter par madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait: «Je n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV.» Ce trait méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.

—Un homme buvait à table d'excellent vin, sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit le buveur silencieux.—C'est du vin à dix sous, dit le maître, et l'autre est du vin des dieux.—Je le sais, reprit le convive; aussi ne l'ai-je pas loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»

—Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes: Un Italien de Rome.

—«Dans ma jeunesse même, me disait M...., j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre.»

—M. me disait: «Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif.»

—«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.»

—M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est l'entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde comme les vipères.»

—On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit: «On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand il a sonné le tocsin.»

—Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît vivre sans illusions, dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui témoignais la surprise qu'on avait de son indifférence. Il me répondit gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps, tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une intrigante. Que peut-on être de plus?—L'ami d'une femme sensible.—Ah! nous voilà dans les romans.»

—«Je vous prie de croire, disait M... à un homme très-riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me manque.»

—M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre que je me permets, ni à celui que je me commande.»

—Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur l'élocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensait. Il répondit: «Tout le monde ne peut pas être sec.»

—M...., qui avait une collection des discours de réception à l'académie française, me disait: «Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»

—«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux de l'amitié.»

—On demandait à M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la société? Il répondit: «C'est de plaire.»

—On disait à un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le haïssait. «Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui conserver.»

—M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer ses préjugés en principes.

—Une jeune personne, dont la mère était jalouse et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: «J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née.»

—M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune démarche pour voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit: «Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite d'être joué à l'impromptu.»

—M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il voulait voir arriver: «Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion publique.»

—Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il me répondit: «C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais les hommes.»

—M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien, dénué de tout instinct moral: «C'est un chien placé entre une pastille et un excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à l'autre.»

—M... avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les trouveras en repassant.»

—«La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M. de B...., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être diffamé.»

—Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les enfans étaient très-égoïstes. «Oui, dit M...., en attendant qu'ils soient polis.»

—On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.» Il répondit ce mot qui me frappa: «Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois celle des autres.»

—On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D.... appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de Racine:

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise, et rarement gardée.

—On disait à M...., académicien: «Vous vous marierez quelque jour.» Il répondit: «J'ai tant plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»

—M.... disait de mademoiselle...., qui n'était point vénale, n'écoutait que son cœur, et restait fidèle à l'objet de son choix: «C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il est possible, hors du mariage et du célibat.»

—Un mari disait à sa femme: «Madame, cet homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même.»

—J'étais à table à côté d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il avait devant lui, n'était pas la femme de celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»

—Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je ne le crois pas, me disait-il;» et il ajouta en riant: «La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point, je ne l'évite même pas.»

—Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait son talent, et paraissait si complètement insensible à la gloire; il me répondit ces propres paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage de l'intérêt que je prenais aux hommes.»

—On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.»

—M...., qu'on voulait faire parler sur différens abus publics ou particuliers, répondit froidement: «Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue.»

—«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou même louable, j'aie fourni le fond de la calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas; pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans: je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal gratuitement comme il arrive.»

—On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.»

—«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout.»

—M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de son goût pour la solitude: «Il faut diablement aimer quelqu'un pour le voir.»

—M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.

—Un célibataire, qu'on pressait de se marier, répondit plaisamment: «Je prie Dieu de me préserver des femmes, aussi bien que je me préserverai du mariage.»

—Un homme parlait du respect que mérite le public. «Oui, dit M...., le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les harangères; cependant qui oserait risquer de les offenser en traversant la halle?»

—Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me répondit: «C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchans en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux, en public et pris collectivement.»

—«Il faut que ce qu'on appelle la police soit une chose bien terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste.»

—«Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L...., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis.»

—D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force.

—Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée.

—Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant, il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.

—M.... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes: «Parler toujours bien du sexe en général, louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une femme, quelle qu'elle soit.»

—Un philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.

—Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête, mais médiocre et d'un caractère épineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais insipide et pleine d'arêtes.»

—M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus: «Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle.»

—«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma force, et que je tombe lorsque je descends?»

—C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.

—«Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien bête.»

—C'est un caractère curieux que celui de M. L...; son esprit est plaisant et profond; son cœur est fier et calme; son imagination est douce, vive et même passionnée.

—Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un homme.»

—«Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.»

—M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général.

—D..., misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes: «Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second.»

—On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause.»

M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques de l'académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivait son avis en disant: «En fait d'inutilités, il ne faut que le nécessaire.»

—N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.

—On proposait un mariage à M...; il répondit: «Il y a deux choses que j'ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat. J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde.»

—«La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os: c'est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus curieux de ce spectacle.»

—M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas besoin de mes contemporains; mais j'ai besoin de la postérité.» Il aimait beaucoup la gloire. «Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés!»

—N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami; mais je me suis trompé; il y en aurait un moyen.—Et lequel?—Celui de faire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme.»

—M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence; et le peu qui lui en reste, il le garde pour lui.

—M.... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est richement compensé par l'avantage d'en être loin.

—On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit: «Votre femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit: «Si elle était jolie, sûrement elle s'amuserait tout comme une autre.»

—On accusait M..... d'être misantrope. «Moi, dit-il, je ne le suis pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y mettre ordre.—Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? Je me suis fait solitaire.»

—Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son index, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon sens!»

—«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S..., qui était en effet l'un et l'autre.»

—M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas.

«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume.»

—M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts: «Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître: il n'y a pas de milieu.»

—M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis: «Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante.»

—Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était dans le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est qu'il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce que c'est que le baron de Breteuil.»

—On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner au public. «Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où l'almanach de Liége est défendu de temps en temps?»

—M........ disait de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu'on trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on ne le digère pas.»

—M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs amans, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh quoi! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?—Belle raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence! était-ce de l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec M...... c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort.—Ah! je ne savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en effet tout fut dit. M. de R....., qui entendait conter cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles gentillesses!»

—«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire.»

—Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me répondit: «Pourquoi faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma mort?»

—M. de.... demandait à l'évêque de... une maison de campagne où il n'allait jamais. Celui-ci lui répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que l'on serait heureux si on y allait? M. de....., après un instant de silence, répondit: «Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du paradis.»

—Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de reprendre une place très-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y exhortait; il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme.»

—Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui l'avait autrefois obligé; il me répondit: «Dieu a recommandé le pardon des injures; il n'a point recommandé celui des bienfaits.»

—M...... me disait: «Je ne regarde le roi de France que comme le roi d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe depuis vingt siècles.»

—M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet, trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lâcha un f...... d'impatience; et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames, dit-il! j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve.» En effet, la clef entra tout de suite.

—Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»

—M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme?»

—Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Cela revient assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que tout cela: c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari d'aucune.

—«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemblée nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille d'une calviniste.»

—«Ce doit être, me disait M. de M......., un homme très-vulgaire, que celui qui dit à la fortune: «Je ne veux de toi qu'à telle condition; tu subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui dit à la gloire: «Tu n'es qu'une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne conviennent pas.» C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en effet son caractère.

—On disait d'un courtisan léger, mais non corrompu: «Il a pris de la poussière dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la boue.»

—M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille; puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»

—M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783; sur quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons; il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la poésie.»

—Je demandais à M.... quelle était sa raison de refuser un mariage avantageux. «Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte d'avoir un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris, vu que c'est un très-honnête homme: «Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi.»

—Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus, disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus: «A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant sans dire cela?»

—Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit elle, il n'ouvre jamais le bec.—Comment avez-vous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: Vive le roi!—Dieu m'en préserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais plus; on en aurait fait un notable.»

—Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me dit: «Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison d'être généreux à leur égard.

—On demandait à M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour indépendant de notre raison. «C'est, dit-il, parce que la nature ne songe qu'au maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d'une année entière? la nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier.»

—M...... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.

—M..... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame....... C'est un lieu très-honnête, où il ne va que des gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate.—Comment donc, mademoiselle! j'ai vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.—Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons.» M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.

—M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit quelqu'injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir; c'est un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois amère et sarcasmatique, dénonce la source dont elle part.

—Les amitiés de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en amitié, un sentiment délicat lui paraissent une folie non moins absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.

—M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante: c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestation qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

—M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. «Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque.»

—Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté.»

—Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu'elle fait.

—Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous: «En qualité de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en effet au huitantième degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant: «Je me récuse aussi.» Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit: «Comme parent du fermier.»

—Madame de........ âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M......, âgé de vingt-deux, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pyrame et de Baucis.

—M....., à qui on reprochait son indifférence pour les femmes, disait: «Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur les enfans: j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu accoucher; j'ai dans l'esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des obligations à cette femme-là.

—«Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disait M....., c'est le mariage, c'est l'état de mari; ce qui me paraît le plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient le plus: ce sont les deux sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et me ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma gaîté.»

—On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser?»

—«Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me console de tout?»

—Madame de...... disait un jour à M.......: «Je ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»

—M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis: «Il y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à l'autre.»

—«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.»

—On agitait dans une société la question: Lequel était plus agréable de donner ou de recevoir. Les uns prétendaient que c'était de donner; d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé qu'au moins il était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»

—Les amis de M....... voulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit: «Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien long-temps que je serais corrompu.»

—«Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche, et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je m'estime, il me fermerait sa porte.»

—On reprochait à M. de.......... d'être le médecin Tant-Pis. «Cela vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant-Mieux. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à me reprocher d'être un sot.»

—Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait: «A quoi sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de....?»

—M. Joli de Fleuri, contrôleur-général en 1781, a dit à mon ami M. B....: «Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes définissent: Peuple serf, corvéable et taillable à merci et miséricorde.»

—On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il répondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il ne faut pas vivre pour de l'argent.»

—Quelqu'un disait d'un homme très-personnel: «Il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs.»

Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.

—Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandait la raison, répondit: «C'est que je compte avec moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»

—«Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie.»

—On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit: «Exagération! méchanceté! il a aussi des femmes.»

M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il, du Tacite dans la tête, et du Tibulle dans le cœur.»

—M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.

—«La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M...., c'est que vous avez dit à tous les masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est au bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les autres, et l'amusement pour vous-même.»

—Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot de Titus: «J'ai perdu un jour.»

—«L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.»

—M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite: «C'est l'avant-dernier des hommes.—Pourquoi l'avant-dernier, lui demandait-on?—Pour ne décourager personne; car il y a presse.»

—«Au physique, disait M....., homme d'une santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne plie point. Homo interior totus nervus, dit Vanhelmont.»

—«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de quatre-vingt-onze ans, des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»

—M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit: «J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le mien.»

—M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: «Quand je le rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée.»

—N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers qu'on se donne dans le monde. «Cela se concevrait entre parens qui héritent les uns des autres; mais entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet?»

—On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul faisait sa sûreté contre des hommes puissans; il répondit: «On peut couper à Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque.»

—J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis Perdu.»

—«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée. Il est très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.»

—On disait que M.... était peu sociable. «Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la nature.»

—On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude; il répondit: «C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui.»

—M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.

Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce; et M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où il se faisait peindre.

Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert....., qui n'était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M. Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai fermé les yeux.»

Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait tous les deux.

Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite mis à l'écart; il lui a substitué dans son amitié Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement très-considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation des limites de France et d'Espagne.

Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nommé tuteur du petit Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille écus par testament, au préjudice de sa sœur, madame de Verg....., il a fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.

—On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. «Quel homme est-ce? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?—Je le crois, monseigneur; il a un air bien honnête.—Qu'appelles-tu bien honnête? est-il bien mis?—Monseigneur, simplement, mais bien.—A-t-il des gens?—Monseigneur; je l'imagine.—Va-t-en le savoir. (Le domestique va et revient).—Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles.—Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)—Oui, monseigneur, il est gentilhomme.—A la bonne heure: qu'il vienne, nous verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien: vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois?—Oui, monseigneur.—Et vous allez à Versailles?—Oui, monseigneur.—Dans les bureaux, apparemment?—Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier...—Qui? M. de Louvois?—Non, monseigneur, le roi.—Le roi! (Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente?—Non, monseigneur; c'est une longue histoire.—Contez toujours.—C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom (l'archevêque recède la place.)» Le duc continue: «Sa majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait.—Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle ville?—Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une province.—D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant dans l'angle de sa voiture; d'une province!—Oui, et il va y en avoir un de vacant.—Lequel donc?—Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre.—Quoi! monsieur... Vous êtes gouverneur de?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme: tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hosier est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.—Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves, pour monter dans votre carrosse.»

—Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres pensent différemment.

—Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie: il était impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit: «Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau original.» Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: «La copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y méprendre; cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est l'original.»

—M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: «C'est une cruche sans anse.»

—«Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.

—Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement: «Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'argent et de la considération.»

—Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait pu faire.

—Messieurs Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, et entre autres de M. de Colonia, de qui dépendait le succès de l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.—Et que s'est-il passé en Angleterre?—Le voici, écoutez: M. Étienne Montgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui fît avoir un petit bénéfice de cinquante guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après, l'évêché de Québec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands effets.» Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.

—On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. «Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?—Vous avez bien raison, dit M. T....—Sans doute, reprit M. B..., c'est la langue latine, n'est-il pas vrai?—Point du tout, dit M. T...., c'est la langue française.»

—«Comment trouvez-vous M. de...?—Je le trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être aimé.

—«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici: c'est lorsque les femmes ont commencé à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je l'aime de tout mon cœur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais jeune, elles disaient: «M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune homme bien honnête.»

—Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin.

—Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»

—Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait: «Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque homme.

—Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste d'Andromaque. Dauberval arrive dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était. «Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain.—Ah qu'il est beau, reprend Dauberval! le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»

—M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.

—Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.

—La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.

—Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils ont de l'esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.

—On disait à Delon, médecin mesmériste: «Eh bien! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.—Vous avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure: il est mort guéri.»

—On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir: «Il fait des cachots en Espagne.»

—L'abbé Dangeau, de l'académie française, grand puriste, travaillait à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'étoit pendant les dernières années de Louis XIV.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il, que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués.»

—Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre.»

—Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.

—Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison que l'estampe était avant la lettre.

—Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de Simiane, petite fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à composer ses Synodes, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers tête-à-tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un couplet.

. . . . . . . . . . . . . . . . Aimons-nous tendrement, Elvire: Ceci n'est qu'une chanson Pour qui voudrait en médire; Mais, pour nous, c'est tout de bon.

—On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de connaître l'avenir: «Non, dit-elle, il ressemble trop au passé.»

—On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collége royal. «Nous verrons cela», dit-il, et ne sollicita point. La place fut donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez lui: «Eh bien! voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée.—Elle est donnée, reprit-il! eh bien! je vais la demander.—Êtes-vous fou?—Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je n'en ai plus qu'un.» Il demanda la place et l'obtint.

—Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.»

—L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pû prévoir?»

—M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers:

Votre prudence est endormie, De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.

—Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. «Voir un malade.—Avez-vous peur de le manquer?»

—Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme.—Estimé! combien de fois? demanda le père.»

—Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui dit: «Je viens vous exhorter à mourir.—Et moi, répondit l'autre, je vous exhorte à me laisser mourir.»

—On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. «Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté.»

—Une femme causant avec M. de M...., lui dit: «Allez, vous ne savez que dire des sottises.—Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait.»

—«Vous bâillez, disait une femme à son mari.—Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je m'ennuie.»

—Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: «Je voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile.» Ce mot le peint tout entier.

—Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l'épouser, lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la cour.—Vous voyez bien le contraire, répondit-il.»

—Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même terme: sur quoi Benserade dit: «On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres.»

—Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages, lui dit: «Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume.»

—Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intérêt, avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha! c'est vous!» Celui-ci lui répond: «Ma foi, il ne s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.

—M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demander à M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: «Je prie M..., banquier, de donner à M...., ce qu'il lui demandera, à la concurrence de ma fortune.» Cette leçon terrible et généreuse produisit son effet.

—On faisait l'éloge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses talens. «Au moins votre majesté accordera qu'il faisait bien le roi.—Pas si bien que Baron, dit le roi de Prusse avec humeur.»

—Une femme était à une représentation de Mérope, et ne pleurait point; on était surpris. «Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois souper en ville.»

—Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement: «J'ai tout vu, hors un conclave que je voudrais bien voir.»

—Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi: «Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?—Sans doute, dit Villeroi, sans lever la tête, il faut la faire raccomoder, je vais donner des ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin: «Il faudra s'en assurer, dit celui-ci.» On fait venir Sully qui regarde la poutre: «Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et moi.»

—J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des articles de foi, dire naïvement: «Messieurs, un vrai chrétien n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler.»

—M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu seras sauvée.»

—Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre; les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»

—Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de finances de M. l'abbé Terray: «Le roi vient de réduire les actions des fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»

—Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter quelqu'action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriait: «Oh! comme je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un Dieu.»

—Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis lui dit: «Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et niaise.—Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier; d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très ressemblant.»

—M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer au conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui dit M. Malesherbes, et portez les autres au conseil.»

—Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblaye.

—Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.

—On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de votre majesté; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.»

—On condamna en même temps le livre de l'Esprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat: «Nous n'avons trouvé dans tout le canton, ni Esprit ni Pucelle.»

—«J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.

—La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit: «Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux.—En ce cas, dit la Gabrielli, votre majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux.» L'impératrice paya les cinq mille ducats.

—Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour déplaire.

—«Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à la vue d'un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à moi en foule.»

—M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés.»

—Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier président, dit: «Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.

—Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: «On court les risques du dégoût, en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent.»

—Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

—«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien me passer de moi», voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.

—«Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»

—«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.

—Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu! je m'attendais à vous trouver dans la désolation.—Ah! dit-elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il fallait me voir.»

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