Note (retour) — DISCOURS
Paulin Paris translation
Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que cette circonstance accessoire du crime fût une des principales considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance, quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée, l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield! Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse, ils venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour recueillir comme dépouilles opimes 282 les débris des métiers mis en pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa gaîne. Cependant, si des conférences 283 convenables eussent été tenues lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne, et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim. Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles 284 de Londres, et cependant nous, braves gens dans l'aisance, nous avons cru que notre grandeur s'accroissait, et nous avons, au milieu des calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises, toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée, dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen d'apaiser la bellua multorum capitum 285 est d'abattre quelques-unes de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation, que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs, et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple populace; mais n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal, lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations (ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet. Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le cœur même d'un pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment, d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien (puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale? dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières, vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération, ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir, peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel; il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un Jefferies 286 pour juge.