Note 11 — SECONDE PARTIE.
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Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens ... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame ... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les cœurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: Je suis bien aise que tu sois témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer.—Sortons, madame ... je ne veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au désavantage des maris comme moi. Louise obéit, et tomba dès ce jour dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans, c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort.... Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule, prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais ...»—En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main, avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse des prières à l'amour et à la divinité.—«Les pleurs qui coulent de mes yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son cœur; va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ... remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible, qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit. Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise. «Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux ...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de moi!.. Est-ce un songe?..—Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...» Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.