Note (retour) — CONVERSATION
Jean-Henri Castéra translation
»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis, qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les mœurs62? La génération présente de nos éphémères va, dans le cours de quelques minutes, devenir aussi corrompue et par conséquent aussi malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie, combien nos progrès sont bornés! Hélas! l'art est long et la vie est courte63. Mes amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils prétendent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un éphémère qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la dix-huitième heure, le monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier arrivera à sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles?»