Note 171 — CHAPITRE III LE FORMAT
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Bien que nous ne nous occupions pas des livres rares et des curiosités de bibliophiles, quelques renseignements sommaires sur les incunables ne paraîtront sans doute pas ici superflus.
On appelle incunables (du latin incunabulum, berceau), ou encore, mais plus rarement, paléotypes (παλαιός, ancien, et τύπος, modèle, type), les livres imprimés depuis l'origine de l'imprimerie (1450 environ) jusqu'en l'an 1500 inclusivement.
Les incunables ont pour caractères distinctifs:
1o L'épaisseur, l'inégalité et la teinte jaunâtre du papier.
2o L'irrégularité et la grossièreté des caractères typographiques, très frappantes notamment dans les types romains sortis des presses italiennes; mais ces défauts ne subsistèrent pas longtemps et les caractères acquirent bientôt un degré de perfection qui n'a pas été surpassé.
3o L'absence de signes de ponctuation.
4o L'absence de signatures, de réclames (voir infra, pp. 70 et 78-79, la signification de ces mots), de pagination, et, dans les plus anciens incunables, de registre, c'est-à-dire de la table indicatrice des cahiers composant l'ouvrage: ces cahiers étaient indiqués par les premiers mots de leur première page.
5o L'absence de titre séparé ou frontispice (Frontispice: «Titre orné de figures gravées ou imprimées»). [Littré.] (Voir infra, pp. 115-116.): le titre, ou plutôt le sujet du livre, se trouvait énoncé au début du texte, dans ce qu'on nomme la suscription ou l'incipit; c'est par ce dernier mot, ou par son équivalent: Cy commence… que commençait le plus souvent le texte.
6o L'absence du nom de l'imprimeur, du lieu et de la date de l'impression: ces indications ne tardèrent pas à figurer à la dernière page des volumes dans un paragraphe final appelé souscription ou explicit (qui signifie finit, se termine, est déroulé; sous-entendu le mot volume, et par allusion aux anciens manuscrits, qui avaient la forme de rouleaux: c'est par ce mot explicit ou Cy finist… que ce dernier paragraphe commençait d'ordinaire), opposé à suscription et à incipit; la souscription porte aussi les noms d'adresse et de colophon (κολοφών, achèvement). M. Bouchot (le Livre, pp. 33, 36, 56, 103) et après lui M. Rouveyre (Connaissances nécessaires à un biblioph., 5e édit., t. II, p. 204) emploient aussi dans ce sens le mot signature, qui, en bibliographie, désigne spécialement les lettres ou chiffres placés en pied de la première page de chaque feuille, et peut, par conséquent, prêter ainsi à confusion.
7o La quantité d'abréviations: un z pour la conjonction et; une sorte de 3 ou de 9 pour la particule latine cum ou la particule française con, et pour la finale de certains mots: neqʒ, neque; quibʒ, quibus; no9, nous; vo9, vous; etc.; le q avec la partie inférieure traversée par un trait en forme de croix pour signifier quam ou quod; la fréquente suppression de certaines lettres: bōs pour bons, presēt ou même pr̅s̅t pour présent, leq̄l pour lequel, Dn̄s pour Dominus, etc. Ces modes d'abréviation provenaient des manuscrits, où ils étaient en nombre bien plus considérable encore. Une partie des syllabes, parfois toutes les lettres d'un mot, sauf la première, étaient supprimées. Ainsi, dans un manuscrit connu sous le nom de Virgile d'Asper, qu'on date du XIe siècle et actuellement à la Bibliothèque nationale, le texte est écrit de telle sorte qu'il faut, pour le lire, le connaître par cœur. Le premier vers des Bucoliques y est représenté sous cette forme:
Tityre, t. p. r. s. t. f.
pour:
Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi.
Ces abréviations, où une ou deux lettres initiales servent à exprimer un mot entier, portent le nom de sigles (de siglæ, contracté de singulæ: singulæ litteræ. Les sigles étaient très fréquemment usités non seulement dans les manuscrits, mais dans les inscriptions lapidaires, sur les médailles, etc. Quant aux notes tironiennes, ce sont aussi de simples lettres, initiales ou médianes, employées pour figurer des mots entiers et abréger l'écriture. Ce nom vient de Tullius Tiro, affranchi de Cicéron, qui perfectionna ce système de sténographie. (Cf. Lalanne, Curiosités bibliogr., pp. 46 et suiv.).
8o La rareté des alinéas et des chapitres.
9o L'absence de lettres capitales au commencement des chapitres ou divisions: dans les premiers temps, les imprimeurs laissaient en blanc la place de ces grandes lettres, qui étaient mises à la main par des calligraphes et rubricateurs (rubricare, rubrum facere [Ducange], peindre en rouge; de rubrica, rubrique, sanguine, craie rouge, etc.).
10o Des traits obliques au lieu de points sur les i.—Etc.
Les anciens imprimeurs avaient tous des marques typographiques, allégoriques le plus souvent, dont ils ornaient les titres et frontispices de leurs livres. Beaucoup d'éditeurs d'aujourd'hui ont des marques analogues, monogrammes ou vignettes, qu'ils placent au-dessus de leur firme (de l'angl. firm [du bas-latin firma, convention], maison de commerce, raison sociale. Daupeley-Gouverneur, in le Compositeur et le Correcteur typographes, p. 180, écrit à tort «le firme»; ce mot est du féminin: cf. Littré, Dictionn., Supplément), c'est-à-dire du nom et de l'adresse de leur maison.
Il n'est pas inutile non plus de connaître les principales de ces marques des anciens imprimeurs:
Les Alde Manuce avaient pour marque une Ancre, autour de laquelle était enroulé un dauphin;
Les Elzevier, un Arbre ou une Minerve;
Rigault avait pour emblème un Arrosoir;
Wechel, un Caducée;
Nicolas Chesneau, un Chêne;
Nivel et Cramoisy, une Cigogne;
Les Plantin, un Compas;
Lean Lecoq, un Coq;
Etienne Dolet, une Doloire (sorte de hachette);
Antoine Vérard, un Écusson fleurdelisé supporté par deux anges;
Simon de Colines, des Lapins;
Simon Vostre, deux Léopards à tête de lévrier;
Jehan Ghèle, des Lévriers;
Thielman Kerver, deux Licornes;
Galiot du Pré, une Galée ou Galère;
Les Gryphe, un Griffon;
Philippe Le Noir, trois Nègres;
Robert Estienne, un Olivier;
Guiot Marchant, une Portée de plain-chant et deux Mains entrelacées;
Geoffroy Tory, un Pot cassé;
Vascosan, une Presse typographique;
Gilles Corrozet, une Rose dans un Cœur;
Philippe Pigouchet, deux Sauvages (homme et femme);
Ulrich Gering, un Soleil;
Jehan Temporal, le Temps armé de sa faux;
Etc., etc.
(Cf. Silvestre, Marques typographiques…;—P. Delalain, Inventaire des marques d'imprimeurs et de libraires;—Brunet, Manuel du libr., principalement t. V, col. 1569 et suiv.;—A.-F. Didot, Encyclop. moderne, art. Typographie, t. XXVI, col. 736 et suiv.;—E.-D. Grand, Grande Encyclop., art. Bibliographie, t. VI, pp. 598 et suiv.;—etc. Voir surtout le grand ouvrage de Mlle Pellechet, «chef-d'œuvre de la nouvelle école bibliographique», a dit M. L. Delisle (Catalogue général des livr. imprim. de la Biblioth. nation., Introduction, t. I, p. LXXVI), Catalogue général des incunables des bibliothèques de France, dont le tome I a paru chez A. Picard en 1897.