Note 223 — QUARTIER SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS. (continued 2)
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Cette même année mourut Mme de Pompadour, et la date de sa mort nous dispense de toute réflexion sur cette femme. La faveur de Choiseul, déjà grande, s'accrut de toute celle qu'elle avoit possédée[223]: sans en avoir le titre, il obtint tous les pouvoirs de premier ministre, les honneurs qu'il voulut, les richesses qu'il lui plut d'accumuler, et n'en devint que plus acharné contre les Jésuites, qu'il avoit des motifs particuliers de haïr, motifs que l'on a crus fort différents de ceux qu'il faisoit publiquement valoir[224]. Lié avec les chefs du parti philosophe dont il étoit le disciple, poussé par eux et par une perversité égale à la leur, cet homme, devenu le maître de la France, avoit conçu le projet insensé (et des lettres de sa main en font foi) de détruire, dans le monde entier, l'autorité du pape et la religion catholique. Or, l'entière destruction d'un ordre religieux si fortement constitué, et qui, répandu dans les deux hémisphères, soutenoit et propageoit de toutes parts la pureté de la foi et la plénitude de cette autorité apostolique, devenoit la condition première d'un semblable projet: il s'y porta donc de toute l'activité de son esprit, nourri d'intrigues et de fraudes. C'étoit en Espagne que le plus grand coup restoit à frapper: il n'est point encore de notre sujet de raconter, par quels moyens et par quels sacrifices faits aux dépens de la dignité du trône de France, il sut s'introduire dans les bonnes grâces de Charles III, s'appuyant en même temps, et par d'autres concessions, de l'influence de la cour de Vienne, afin de se rendre inébranlable dans son pouvoir et dans son crédit; l'horrible machination des prétendues lettres du P. Ricci, dans lesquelles il avoit tracé lui-même le plan d'une conspiration imaginaire contre le monarque espagnol; l'insurrection populaire que, d'accord avec Pombal, il sut exciter à Madrid, pour aigrir encore davantage les ressentiments d'un prince, dont le caractère opiniâtre et impétueux étoit propre à embrasser tous les partis extrêmes auxquels ils vouloient le pousser; l'expulsion des Jésuites de toutes les contrées de l'Espagne, sans en excepter le Paraguay qu'ils avoient civilisé, décidée par le roi dans un conseil mystérieux où furent admis seulement trois de ses plus affidés ministres; l'exécution violente et singulière de cette décision, opérée le même jour, à la même heure, dans toutes les parties du monde; et ces victimes, que l'on disoit possédées de l'esprit d'indépendance et de révolte, étonnant leurs persécuteurs par leur patience et leur résignation; les Jésuites, chassés immédiatement après, du royaume de Naples et du duché de Parme[225], sur une simple invitation de Charles III, à son fils et à son frère; Clément XIII recueillant ces pieux exilés que l'on avoit jetés sur les côtes de ses États, et leur faisant partager l'asile qu'il avoit déjà accordé à leurs frères du Portugal; les inutiles efforts de ce saint pape pour ramener à des sentiments plus justes et plus modérés, un monarque dominé par ses terreurs, par ses préventions, et à qui les machinateurs de ce complot avoient eu l'art de persuader qu'il ne pouvoit, sans danger, laisser échapper un secret, dont la découverte les eût perdus[226]; ce même Charles III, plongé, par ces terreurs toujours croissantes, dans une sorte d'égarement, et poursuivant les Jésuites dans l'Europe entière après les avoir chassés de ses États; entraînant d'abord le roi de Portugal, plus difficilement Louis XV, mais enfin, à l'aide de Choiseul, le déterminant à s'unir aussi à lui pour demander au pape la suppression de l'ordre, son existence seule étant encore un sujet d'alarmes pour ses implacables ennemis; la résistance inflexible de Clément XIII, et sa mort, sur laquelle s'élevèrent d'affreux soupçons[227]; les intrigues qui précédèrent le conclave où le cardinal de Bernis, envoyé par Choiseul, continua d'intriguer pour faire élire un pape tel qu'il étoit nécessaire qu'il fût pour l'accomplissement du dessein arrêté par les trois couronnes; Ganganelli élu, et les soupçons qui se répandirent alors, soupçons qui ne sont point encore détruits, d'un marché simoniaque, dont cette suppression des Jésuites devoit être le prix[228]; ses indécisions, ses terreurs, ses tergiversations[229] lorsqu'il fut sommé d'exécuter son engagement; les circonstances honteuses et singulières qui accompagnèrent cet acte arraché à sa foiblesse et à sa lâcheté; la vie de ce pontife devenue, depuis ce moment, une suite continuelle d'inquiétudes, de remords, et se terminant par une mort effrayante et prématurée[230]; sa rétractation trop tardive de la faute qu'il avoit commise, rétractation qu'il fit peu de temps avant de mourir, et dont l'authenticité est incontestable[231]; enfin les Jésuites, repoussés et comme exterminés de tous les États catholiques[232], trouvant, par une circonstance qui n'est pas la moins frappante et la moins extraordinaire de cette grande catastrophe, un refuge assuré chez des princes hérétiques et schismatiques, comme si ceux-ci eussent reçu mission de conserver ces restes précieux de la milice chrétienne, la plus redoutable au schisme et à l'hérésie[233]. Nous passons donc légèrement sur cette suite d'événements qui se prolongèrent jusqu'à l'année 1774, où ils eurent leur dernier accomplissement. Ce qui se passa en France doit seul nous occuper. L'exemple de l'Espagne n'y fut pas perdu pour le parlement: ces nouveaux crimes dont les Jésuites étoient accusés leur fournirent un prétexte d'importuner le roi de nouveaux cris, d'accabler leurs victimes de nouvelles accusations, d'obtenir enfin qu'un nouvel arrêt de bannissement qu'ils prononcèrent ne fût point révoqué par un nouvel édit. Il fut rendu en 1767; et les Jésuites, à l'exception d'un très petit nombre, qui s'étoient parjurés, disparurent entièrement du sol de la France.