Note 254 — QUARTIER DU LOUVRE. OU SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
Reading edition
Hugues Capet reçut la France des mains de ces seigneurs, et la reçut comme ils l'avoient faite. Ce fut une nécessité pour lui ainsi que pour ses premiers successeurs d'être pour ainsi dire le spectateur tranquille de leurs excès et même de supporter patiemment leurs outrages[254]. Voilà sans contredit les temps les plus malheureux de la monarchie françoise: c'est ici que s'arrêtent avec complaisance nos déclamateurs révolutionnaires, qui seuls ont pu créer et osent regretter des temps plus malheureux encore; c'est ici que, compulsant avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments historiques, ils présentent avec une sorte de triomphe, et en en chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamités dont la France étoit alors accablée: partout l'abus le plus révoltant de la force; partout l'oppression du foible et du pauvre; les pillages, les meurtres, les excès de tout genre impunis, presque autorisés; une guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine à domaine, de château à château, guerre sanglante, guerre acharnée, et qui sembloit menacer d'une entière destruction la race d'hommes répandue sur cette terre malheureuse[255]; l'autorité royale de toutes parts méconnue par les grands comme par les petits, et les rois insultés et menacés jusqu'aux portes de leur capitale. Cependant ces rois surent reconnoître, dès les premiers temps, le parti qu'ils pouvoient tirer des divisions de ces nobles si impatients du joug; et leur politique fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les réprimer. Henri Ier osa le tenter et ne le fit point sans quelques succès; la régence de Baudouin, sous le règne de Philippe Ier, offre encore quelques événements remarquables en ce genre; mais ce fut principalement sous Louis-le-Gros, et grâce à l'administration sage et vigoureuse d'un moine (l'abbé Suger), que l'autorité royale commença à reprendre un véritable ascendant; et ce ne fut point, comme paroît l'entendre le président Hénault, en se créant des droits nouveaux, mais en rétablissant quelques-unes des anciennes prérogatives dont elle avoit été dépouillée, et en rendant à certaines classes du peuple d'anciennes libertés qui leur avoient été ravies. Les cités avoient été envahies par les seigneurs: le roi en fit rentrer un très-grand nombre sous sa dépendance immédiate, et leur accorda de nouveau le privilége de l'immunité; les justices royales furent rétablies; et quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec attribution spéciale de juger les cas royaux, renouvelèrent le droit d'appellation de toutes les justices particulières au tribunal suprême du souverain. Enfin on vit reparoître les commissaires du Roi, et comme une ombre d'administration générale dans la visite qu'ils faisoient des provinces, où ils recevoient les plaintes des opprimés, et autant qu'il étoit en eux, arrêtoient le cours de l'injustice et de l'oppression. Suger continua de gouverner la France sous Louis-le-Jeune, et l'autorité des rois continua de s'affermir. À un grand ministre succéda un grand monarque, Philippe-Auguste. Son noble caractère et sa valeur héroïque rallièrent autour de lui une grande partie de la noblesse françoise; avec son secours il châtia plus d'une fois les grands vassaux presque toujours en révolte ouverte, et acheva de les dompter à la bataille de Bouvines. Ses conquêtes réunirent au domaine de la couronne un grand nombre de provinces[256] dont la possession eût à jamais assuré l'ascendant du pouvoir royal, si son successeur n'eût commis la faute irréparable de renouveler ces partages, qui avoient causé tant de désordres sous les deux premières races, et que l'on peut considérer comme la principale cause de leur destruction.