VII Le Rapt
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Depuis trois jours, le Prince Hugo était éperdûment amoureux.
Contrairement à ce qu’avait assuré Ardessy, fixant à vingt-quatre heures la durée de son caprice, à seule fin de détourner les soupçons de Wogenhardt, le fiancé de l’Archiduchesse éprouvait à l’égard de Françoise de Targes, un sentiment assez complexe d’où, à vrai dire, tout respect n’était pas exclu. Il considérait cette jeune fille, qu’il avait poétiquement surnommée : Fleur-de-France, comme une perfection. Dans sa vie déjà longue, encombrée de souvenirs féminins, il n’avait encore éprouvé d’impression comparable, aussi aiguë, aussi prenante. Ce jouisseur effréné, ce blasé de toutes les sensations, avait eu ce qu’il est convenu d’appeler le « coup de foudre » devant la lumineuse beauté de Françoise et, désormais, la rayonnante image de l’aimée emplissait son cœur d’un fol émoi. La nuit, il rêvait d’elle. Le jour, il ne pensait qu’à elle, ne parlait que d’elle. C’était de l’obsession. Afin de rencontrer la lectrice, de s’en rapprocher, pour la simple satisfaction de la frôler, d’échanger avec l’objet de sa flamme quelques phrases banales, il eût de bonne foi, dans sa folie enthousiaste, couru le risque d’un nouvel esclandre.
Le bracelet de chez Strauss, déposé par les soins du Comte, devait servir d’hameçon à la nouvelle favorite…
Si la jeune fille le refusait, il y avait à craindre qu’elle n’en parlât à Frida. A tout bien réfléchir, Hugo considérait que, pour si peu, la partie ne serait point perdue, mais reculée. Il était beau joueur. S’il n’épousait pas sa cousine, ce serait l’exil. Et puis après ?… Françoise, seule, importait à cette heure. Il la voulait, coûte que coûte !
— Elle gardera le silence, j’en suis sûr ! répondait-il à toutes les objections d’Ardessy.
— Alors, Monseigneur, ce serait bel et bien un consentement ?
— Vieux Basile ! Ce seront là, vois-tu, les plus belles heures de ma vie !
Baghzen-Kretzmar avait hâte d’arriver à l’heure du dîner. La consternation causée par la nouvelle du double meurtre de Sérajevo y régnait parmi les assistants. On ne s’entretenait que de cet événement. Mlle de Targes ne parut pas. Le désappointement du Prince était visible. Sans chercher à le dissimuler, nerveusement, il interrogeait l’Archiduchesse.
Secouée de rage, les dents serrées, celle-ci répondit avec une brièveté qui contrastait singulièrement avec l’habituelle déférence qu’elle témoignait à son fiancé.
— Mademoiselle de Targes nous quitte.
— Que voulez-vous dire ?
— L’air de Felsburg est mauvais pour elle…
— C’est une plaisanterie ?
— Le docteur Oberstag ne plaisante jamais. Moi non plus !
Elle dardait sur lui la lueur mauvaise de ses yeux froids et, comme insistant sur les mots, jouissant à l’avance de la peine qu’elle allait causer à l’infidèle, elle scanda :
— Elle s’en va cette nuit même… Il y a longtemps qu’elle devrait être partie !…
Elle avait un sourire sarcastique, haineux…
Il insistait, rageur, lui aussi.
— Et… où va-t-elle ?
— A Paris.
— Il n’y a pas de train, la nuit, pour la frontière !
— Qu’importe !… Une de nos autos la conduira jusqu’à Schoënfeld. De là, elle gagnera l’Italie, puis la France.
— Il était donc si urgent qu’elle quittât Felsburg ?
— Indispensable.
Le duel s’engageait. Les phrases courtes, lâchées à voix sifflante, échangeaient la riposte comme deux fleurets.
— Cousine, vous abaisseriez-vous jusqu’au mensonge !…
Il avait jeté sa serviette sur la table, se levant d’un bond.
— Vous dites ?…
Livide, elle s’était dressée à son tour :
— Vous perdez la raison, je pense ?
Abandonnant toute retenue, il cria :
— Je veux savoir sur quels rapports mensongers vous avez congédié Mlle de Targes ? Que pouvez-vous lui reprocher ?…
Plus pâle qu’une morte, semblant défier, de ses terribles yeux verts, l’homme par qui elle avait déjà tant souffert, elle se raidissait contre l’injure nouvelle, si ostensiblement subie. Ce n’étaient pas deux fiancés face à face, mais deux ennemis se mesurant du regard…
Tous les convives demeuraient atterrés. Le Prince courait cette fois à une rupture irrémédiable…
L’altière Frida, dont l’orgueil restait souffleté par l’attitude outrageante de son cousin, ricanait :
— Rassurez-vous. Je n’ai pas eu la peine de chasser cette intrigante. C’est elle, en comédienne habile, qui, lorsque je l’ai mandée, m’a hâtivement jeté, de la manière la plus arrogante, sa démission de lectrice, ainsi qu’un bracelet que vous aviez osé lui envoyer… Elle n’a même pas voulu qu’on la réglât ! Ces Français, ça crève de faim, mais l’amour des attitudes et des phrases exige qu’ils fassent du théâtre, des scènes à effet, qu’ils s’en aillent en beauté !… C’est une cabotine, entendez-vous, une cabotine ! comme toutes celles qui vous ont perdu, comme votre Pington et votre Oligado, comme toutes celles qui vous ont dépouillé, volé, être stupide que vous êtes ! Elle est digne de ses précédentes, cette saltimbanque, cette maudite !…
Le Prince n’en entendait pas davantage. Au mépris de toute étiquette, il quittait la Salle des Gardes où l’on dînait ce soir-là. Aux valets de pied, stationnant dans le vestibule, il commanda :
— Qu’on me mène de suite à l’appartement de Mlle de Targes !
Quelqu’un l’arrêtait par le bras. C’était Ardessy qui, énigmatique, souriait doucement dans sa moustache fauve.
— Prince ! Prince !… Vous commettez l’irréparable !
— Tu m’embêtes ! Mêle-toi de ce qui te regarde.
— Alors, Prince, Elle vous plaît décidément à ce point ?
— J’en suis fou !
— Vous ne regretterez rien ?
— Rien. Frida m’est odieuse. Elle a prononcé des mots insultants. Je ne l’ai pas épargnée non plus ; c’est fini, bien fini.
— Et Mlle de Targes ?
— C’est un ange que j’adore !
— Que vous adorerez… combien de temps ?
— Toute la vie ! car, entends-tu, brute ? si elle y consent, cette petite, je l’épouse !
— Prince ! Que dirait l’Empereur ?…
— Je m’en moque ! Je suis encore assez riche pour faire ce que je veux et je ne serai point le premier de ses filleuls ayant pris la clef des champs. Pour ce que le métier de prince est joli ! Voyez Sérajevo ! Deux pièces au tableau !… Soupé, soupé, mon bon ami ! J’en ai soupé ! Le bonheur passe près de moi, je ne serais qu’un pleutre de le laisser échapper !
— C’est bien. Inutile de monter chez votre idole. Si Wogenhardt a sa police, moi, j’ai la mienne. Tout est prévu… Vous serez content de Basile Ardessy. Venez !…
* * *
Les malles étaient chargées sur la limousine.
La chapelle du Palais égrenait la dixième heure, lorsque Françoise, en costume de voyage, suivie de Marina, arrivait dans la cour d’honneur. Wogenhardt l’accompagnait. Son fidèle Frédéric ouvrait la portière. Elle allait monter, lorsqu’elle s’arrêta :
— J’ai une requête à vous adresser, monsieur le secrétaire. Permettrez-vous à ma fille de chambre de m’accompagner jusqu’à la frontière ? Elle tient à me faire ses adieux. L’auto que vous avez bien voulu mettre à ma disposition la ramènera ici.
— Je n’y vois nul inconvénient, Mademoiselle. En vous souhaitant bon voyage, puis-je me permettre de vous demander, lorsque vous verrez Mme d’Ambleuze, de me rappeler à son amical souvenir ?
Elle inclinait la tête en un signe d’assentiment :
— Adieu, Monsieur.
La portière claqua sur les deux femmes. L’auto partait.
— Quand arriverons-nous à Schoënfeld ? demanda, en s’installant dans la voiture, la jeune fille à la Triestine.
— Vers trois heures du matin, Signorina.
— Voilà ce qui s’appelle une journée d’émotions, conclut Françoise, faisant un effort pour paraître gaie. Qui m’eût prédit, hier, la façon dont il me faudrait quitter Son Altesse et Felsburg, m’eût trouvée bien incrédule…
— Je vous avais pourtant prévenue, Signorina !
— J’ai eu tort de ne pas vous croire.
— Ces gens sont bien méchants.
— Mais vous, petite fille, vous avez été très bonne et très loyale. Savez-vous bien, que vous m’avez sauvé la vie ? Sans ce que vous m’avez révélé, sans l’inouï de cette conversation entendue derrière un panneau, j’étais dupe des abominations machiavéliques de ces vertueux Allemands.
— Signorina ! Signorina !… Ne me laissez pas retourner à Felsburg ! suppliait tout à coup la suivante. Gardez-moi ! Dussé-je vous servir pour rien… Je n’ai personne à aimer sur terre. Ni parents, ni fiancé, nul ne me retient. Gardez-moi !… Je me ferai toute petite dans votre maison de France et, s’il vous plaît, je ne vous quitterai plus !
La sauvageonne avait saisi la main de la voyageuse, et, convulsivement, l’embrassait.
Très émue, Mlle de Targes songeait à l’avenir. Que dirait Moune de cette étrangère survenant dans leur existence, où allait régner la gêne ? Ce serait un bien lourd fardeau. Trouverait-elle, elle, Françoise, un autre emploi, une autre place, surtout si cette guerre affreuse, prévue si nettement par l’Altesse, venait à éclater ?…
Perdues dans une rêverie profonde, les pensées de Françoise s’envolèrent… Elle revoyait le petit salon de Genève, aux draperies roses, aux bibelots précieux, aux gerbes claires ; Moune, dont la bonne figure souriait derrière son monocle et, assis près d’elle, un grand gaillard, à l’allure timide, aux gestes un peu gauches, aux doux yeux tendres : Amédée Giraud…
Comme c’était loin, tout cela !…
Elle comprenait, maintenant qu’elle était seule sur une terre étrangère, dans un pays ennemi, vagabondant par les routes, toute la valeur d’une affection solide comme celle de l’usinier dont, jadis, elle avait fait fi. A présent, elle regrettait — presque ! — d’avoir été si impitoyablement orgueilleuse !… Il lui semblait aussi qu’elle avait usé toute son énergie dans sa dernière entrevue avec l’Altesse. Quelle fierté n’avait-elle pas éprouvée en jetant à cette face blême et ricanante, qui avait sali sa France, — comme un pourceau piétinant des roses, — son immédiate volonté de partir et son dégoût de l’insultant cadeau du Prince !…
Tous les détails de la scène lui revenaient avec précision.
Elle s’était avancée, très pâle, avait accompli les trois révérences d’usage, puis, avant que l’Archiduchesse ait eu le temps d’ouvrir la bouche, elle avait tendu à l’héritière des Marxenstein l’écrin de maroquin noir où scintillaient, en gouttelettes lumineuses, les diamants du bracelet.
— Je remets à votre Altesse, en la priant de vouloir bien le restituer à qui de droit, un joyau qui vient de m’être adressé et que rien dans ma conduite ne peut m’autoriser à garder. Comme ma dignité personnelle se trouve, de ce fait, offensée gravement, je réclame de Votre Altesse le droit d’abandonner de suite mes fonctions auprès d’elle.
Interdite, la souveraine et Welschmann échangeaient un regard où il entrait autant de surprise que de déception.
Les rôles étaient soudainement renversés. C’était celle qu’on voulait chasser, qui, hardiment, réclamait sa liberté !…
Les mains de l’Archiduchesse s’étaient crispées, tremblantes, sur l’écrin du Prince qu’elle considérait une seconde et qu’elle repoussait violemment, ensuite, sur la table où elle était accoudée.
— Nous vous trouvons bien osée, Mademoiselle, répondait-elle avec hauteur, de nous signifier aussi brutalement un tel congé. Et si nous refusions ?
— Il serait plus osé encore à Votre Altesse qu’elle répondît par un refus à une résolution bien arrêtée.
— Nous pouvons vous contraindre à rester !
— La force ne peut rien contre le droit.
— Il faut, intervenait doucereusement Welschmann, régler votre mensualité…
— Inutile ! coupait Françoise. J’entends ne plus rien accepter.
— C’est votre dû !…
— Distribuez-le aux pauvres de Felsburg. Ils sont légion !
Il y eut un court silence. Le maigre visage de l’Altesse s’était empourpré.
— Et si je vous ordonnais de m’obéir ? s’écria-t-elle.
— Votre Altesse oublie que je ne suis pas sa sujette. Française et, conséquemment, libre, je ne fuis pas en déloyale. J’ai, simplement, le regret de prévenir Votre Altesse de mon départ et l’honneur de la saluer.
Tête haute, elle était sortie du cabinet de travail, laissant les deux complices dans la plus profonde stupéfaction.
Sans tarder, elle avait réglé ses préparatifs de départ et prévenu Wogenhardt qui lui avait promis, après en avoir référé au Chancelier, de tenir une automobile à sa disposition, afin qu’elle pût prendre à Schoënfeld, l’Orient-Express lui permettant de regagner la France.
Pas une seconde, elle n’avait songé au prince. Elle s’étonnait, à la réflexion, qu’il n’eût fait aucune tentative pour la revoir. Peut-être lui avait-on caché son départ ?… Et puis le crime de Sérajevo avait mis bien des cervelles à l’envers.
A l’idée de la fureur de Baghzen-Kretzmar, Françoise ne pouvait s’empêcher d’esquisser un bref sourire malicieux.
L’auto avait un arrêt brusque…
Dans le noir d’une campagne déserte, Mlle de Targes, levant une vitre, interrogea le conducteur :
— Qu’y a-t-il ?… Un accident ?…
Pas de réponse…
L’auto repartait avec une rapidité vertigineuse…
— Il y a bien deux heures que nous avons quitté Felsburg, s’inquiétait la jeune fille. Connaissez-vous la route, Marina ?
Non. La Triestine, penchée à la portière, ne distinguait rien.
— Pourtant, affirma-t-elle, nous devrions être à Graenrietz… Qu’est-ce que cela signifie ?
En vain pressèrent-elles le bouton d’appel, essayèrent-elles, levant à nouveau la vitre, d’interpeller le conducteur afin de l’interroger. Ce dernier ne répondait rien. L’auto, par contre, ayant accéléré sa vitesse, allait un train d’enfer.
Ou le chauffeur était devenu subitement fou, ou il obéissait à un ordre du Palais. Une vengeance de l’Archiduchesse, peut-être ?…
Françoise eut un frisson… Sauter sur la route eût été se vouer à une mort certaine… Il fallait qu’elle se résignât, qu’elle attendît…
Serrées l’une contre l’autre, dans cette course effrénée vers l’inconnu, vers le mystère, Françoise et la femme de chambre ne parlaient plus. Leurs mains fiévreuses, s’étaient jointes. Avec ferveur, l’Italienne priait…
L’auto, maintenant, avait ralenti sa marche. Une cloche tinta. Deux lourdes portes de fer crièrent sur le sable d’une allée et, virant brusquement, la voiture s’arrêtait devant les marches d’un perron de marbre blanc, inondé d’une vive lumière.
Le conducteur ouvrait la portière de la voiture.
— Où sommes-nous ? questionna Françoise avec anxiété…
— Chez le Comte Ardessy, Mademoiselle, répondit le chauffeur d’une voix où perçait la gouaillerie.
Et, avant que la jeune fille fût revenue de sa stupeur, Basile Ardessy, lui-même, ôtant ses lunettes de wattman, faisait descendre les deux voyageuses.
* * *
Prise au piège, Françoise n’eut pas de défaillance. Elle comprenait que pour ne pas être l’objet du ressentiment de l’Archiduchesse, elle n’en venait peut-être pas moins de tomber dans des mains plus dangereuses encore.
Le Prince avait voulu cet enlèvement audacieux qu’Ardessy avait organisé ! Elle devinait à quel paroxysme la passion de Baghzen était arrivée pour avoir recours à un procédé aussi violent.
Bien en face, elle toisa l’Exécuteur des Basses-Œuvres.
— Sur quel ordre m’avez-vous conduite ici ?
— Je déplore de ne pouvoir vous le dire, Mademoiselle. J’ai une mission. Je l’accomplis. Vos appartements sont au premier étage de cette demeure où le moindre de vos désirs doit être un ordre.
— Je n’ai qu’un désir : être, au plus tôt, conduite à la prochaine gare.
— Vous devez vous reposer d’abord. Prenez la peine de me suivre. Je vais avoir l’honneur de vous conduire.
Soulignée d’un cruel sourire, la jeune fille eut une parole vengeresse :
— L’honneur, Monsieur ?… Voilà, certes, un mot que je n’attendais pas dans votre bouche !
Dans l’immense vestibule de marbre blanc où une Pomone de bronze tendait des fruits, au pied du large escalier sur lequel se tenaient, immobiles, deux noirs d’Abyssinie à la carrure herculéenne, le Comte Basile, cinglé, faisait un pas en arrière.
— Il faudrait, railla Françoise, que je fusse bien sotte pour ne pas reconnaître le genre de… d’ambassade, dont vous vous acquittez avec une telle perfection. Vous méritez, Monsieur, le surnom qu’on vous donne…
En dépit de son habituelle assurance, Ardessy, blêmissant, balbutia :
— Vous vous méprenez…
— Non, ne confondez pas !… Je vous méprise, simplement.
— Mademoiselle !…
— Vous devriez comprendre, monsieur, que votre présence m’est pénible, sinon odieuse… Laissez-moi !
Et, suivie de la Triestine, la jeune fille passait, dédaigneuse, devant le mauvais génie du prince Hugo.
Si, dans ses lettres à Moune, Françoise avait pu se moquer du luxe, déplorablement faux, qui régnait au Palais de Felsburg, elle était, cette fois, et non sans surprise, forcée de reconnaître, en dépit des émotions multiples qu’elle venait d’éprouver au cours d’un voyage qui finissait en rapt, qu’elle se trouvait dans une demeure du plus pur XVIIIe siècle.
Tout, dans cet intérieur, d’un goût véritablement exquis, avait été créé pour le charme des yeux.
Depuis le palier où une adorable chaise à porteurs, décorée de sujets au vernis-martin, semblait attendre la venue de quelque marquise en falbalas Louis XV, jusqu’au boudoir tendu de soie mauve à tendres bouquets roses, chaque chose ici paraissait indubitablement française.
La grâce atténuée de certains trumeaux, les meubles aux bronzes ciselés, élégants et fragiles, l’or délicat des grandes glaces, les nuances harmonieuses et savamment choisies des tentures, transformaient ce premier étage, où pénétrait Mlle de Targes, en une évocation soudaine de quelque Trianon galant…
A un délicieux cartel de style rocaille, suspendu à la boiserie de la chambre à coucher, — brocart blanc garni d’argent, — deux heures, tintinnabulantes, sonnèrent…
Deux heures du matin !…
Que de choses s’étaient passées en un si court espace de temps ! Ne s’était-elle donc brusquement libérée du joug de Felsburg que pour retomber, victime d’un véritable guet-apens, dans un péril d’autant plus grand que son honneur de femme y était en jeu ? Elle se trouvait au pouvoir du Prince Hugo. Coûte que coûte, il fallait qu’elle franchît cette nouvelle épreuve.
Elle refusa de toucher à l’en-cas apporté par les nègres et n’eût point songé à prendre du repos, si Marina ne l’y avait instamment engagée.
N’ayant nulle arme en leur possession, elles convinrent de veiller mutuellement sur leur sommeil, en dormant à tour de rôle.
— Achète un revolver, avait conseillé Mlle Corbier, au départ de Paris. On ne sait pas ce qui peut arriver, ma reine jolie. Tu t’en vas chez des forbans. Il faut avoir bon pied, bon œil. On t’attaque ? Tu te défends ! Pan ! Dans la goule à Jean !…
Une fois encore, l’insouciante Françoise n’avait agi qu’à sa guise. Un flot de regrets, d’heure en heure, montait en elle… Le sommeil ne venant pas, le petit jour, avec le pépiant concert des oiseaux dans la verdure, trouva les deux jeunes filles éveillées. Elles ouvrirent les fenêtres et l’air frais du matin fut une caresse à leur front brûlant.
Deux surprises les attendaient.
La première était de trouver entr’ouverte une porte, donnant sur l’alcôve et que, dans le désarroi de leur arrivée, elles n’avaient point aperçue tout d’abord.
Un cri d’admiration échappait à la Triestine.
— Oh ! Venez, Signorina ! Que c’est beau !
Une salle de bains s’offrait aux yeux surpris de Françoise. Le sol n’était qu’une mosaïque dorée, sur laquelle des tapis d’Anatolie jetaient la pourpre de leur laine éclatante. Trois degrés de porphyre creusés dans le milieu de cette pièce étrangement construite, dont les parois étaient vêtues de hautes glaces reflétant à l’infini les images qui se présentaient devant elles, menaient à la piscine où deux cygnes de marbre blanc, penchés sur une immense vasque d’argent, faisaient courir, par leur bec, une eau tiède et parfumée. Devant chaque glace un oranger, chargé de fruits électriques, versait une lumière caressante et dorée.
Plus large que les autres, encadrée d’un filet de bronze, une des glaces dominait, celle du fond. Des corbeilles d’azalées en soulignaient la base.
— Mais ce n’est pas une salle de bains, murmurait Françoise, c’est un temple ! L’oncle Provence appellerait ça : la Piscine des Hespérides !
Elle n’avait pas perdu toute gaieté et, une seconde, elle fut tentée… Les émotions de la journée précédente, comme celles de la nuit, l’avaient rendue lasse. Un bain réparateur s’offrait à elle dans un décor surprenant. Elle eut, instinctif, un geste vers sa robe pour la dégrafer. L’eau murmurante semblait l’appeler…
Mais un obscur sentiment de prudence la retint. Elle poussa la porte, à regret, et procéda à ses ablutions dans le cabinet de toilette où elle s’était arrêtée la nuit.
Pendant ce temps, par la fenêtre ouverte, la Triestine scrutait les environs. Le château où l’on avait entraîné Mlle de Targes était situé au milieu d’un parc immense dont les arbres, pour la plupart séculaires, paraissaient d’une telle hauteur qu’ils masquaient l’horizon. La suivante remarqua seulement qu’à sa droite un lourd portail de fer, aux rosaces compliquées, semblait couper le parc en deux parties distinctes. C’est par là qu’elles étaient venues.
— Descendons, Marina.
Françoise entraînait la brunette.
Elles trouvèrent, devant elles, toutes portes ouvertes. Cette apparente illusion de liberté leur parut favorable.
— Allons, allons, pensa plus allègrement Françoise, je ne suis pas encore tout à fait prisonnière.
Elle s’était réjouie trop tôt. Après dix minutes de promenade dans le parc, Marina poussait un cri où il entrait autant de colère que de déception.
— Voyez, Signorina ! Il y a un mur !
La propriété était, effectivement, enclose d’une épaisse muraille de pierre grise, haute de plus de trente mètres, qui rendait impossible toute tentative d’évasion…
Elles revenaient sur leurs pas, lentes et déçues, quand, au détour d’une allée, la seconde surprise les guettait.
Une femme, jeune encore, d’allure dégagée, leur souriait, en cueillant des roses. Les jeunes filles s’arrêtèrent, stupéfiées…
L’inconnue s’avançait vers elles, délibérément. Alors Françoise la détailla mieux. Malgré l’heure matinale, elle remarqua la richesse d’un déshabillé luxueux. Sur des cheveux blonds, évidemment oxygénés, une capeline à larges brides de velours noir était jetée. Fraîche sous son fard, avec une grâce apprêtée, elle donnait un peu l’impression d’une actrice, « tournant » un rôle filmé. De plus près, cette femme, grande et vigoureuse, aux hanches puissantes, aux bras blancs et musclés, aux mains fortes, paraissait accuser une trentaine bien défendue. La vivacité des yeux trop noirs, la vulgarité d’un nez canaille et d’une bouche charnue, nuisaient à l’élégance de l’ensemble.
— Mademoiselle, dit-elle dans un français nuancé d’un langoureux accent slave, permettez à une Russe de se présenter. J’ai nom Técla Dortnoff. Personne n’est là pour l’une à l’autre nous faire connaître. Oh ! Je déplore vraiment !…
Le mutisme de Françoise, au lieu de la dissuader de poursuivre un tel entretien, parut, au contraire, lui servir d’encouragement.
— Voulez-vous ? Marchons un peu. Si matin, en remuant, le sang circule facile. Moi, j’ai besoin de marcher. Il faut. Cela est bon. Donc, c’est le secret de se bien porter. Si vous êtes bien portante, Dieu vous protège ! Moi, je fais tous les sports. Des armes, du cheval, de la boxe. Dites quoi ? Rien, je ne crains que seulement Dieu le Père !… J’étais dans le sommeil, à votre arrivée, hier. Quel regret !… Vers les cinq heures, tout au jour, je me lève : La douche. Le thé. Dehors !… Ainsi, j’ai rencontré Basile, en descendant respirer dans le parc. Basile Ardessy est à moi comme un très vieux bon ami. Il avait beaucoup d’attachement à mon premier mari, mort en duel. Michel, le second mari, — devinez ! — il est à Pétersbourg, dans la maison des fous !… Voilà comment, à ainsi dire, je suis une presque veuve. Quelle douleur !… Je prends le repos ici, pendant l’été. Cela me calme. Ce vieux cher Basile, il vient de me dire que vous veniez aussi pour quelques semaines. Je suis heureuse, vraiment !
Françoise, qui l’avait écoutée avec un sentiment de profonde surprise, l’interrompait, véhémente :
— Monsieur Ardessy a menti, madame ! C’est un misérable ! Je suis victime d’une aventure odieuse. J’ignore pour quelle raison vous tenez à m’exprimer une sympathie aussi subite qu’inexplicable. Je ne veux connaître personne dans cette maison. Je ne réclame que la liberté ! Si vous êtes sa messagère, je vous charge de le lui dire. Et cela sans tarder !
L’étrangère manifestait le plus grand étonnement. Un air scandalisé avait glacé la mobilité de ses traits.
— Entendez comme elle parle, cette petite !… Voilà un scandale !… Vous êtes, je pense, comme Michel qui se trouve dans la maison des fous ! Alors, Pauvre, que Dieu vous protège !… Sinon, vous faites la morsure dans la main de celui qui vous reçoit. Quelle honte ! l’ingrat mérite le fouet !…
Et, afin, sans doute, de donner à ses paroles un commentaire significatif, d’une branche de rosier, arrachée à la botte de fleurs qu’elle tenait contre son sein, elle sabra l’air furieusement. Puis, haussant les épaules avec mépris, sans même daigner se retourner, à pas rapides, elle s’éloigna…
— Mais c’est elle qui est folle ! concluait Françoise, à la fois inquiète et troublée.
Puis, prenant le bras de la Triestine :
— Nous ne reviendrons plus de ce côté, Marina. Allons vers la grille.
Ah ! cette grille !… Hallucinante et tentatrice, elle semblait posséder à leurs yeux comme une mystérieuse attirance… Mais à peine Marina s’en était-elle approchée que, d’un petit bâtiment qui y attenait, — le logis du gardien, — un véritable monstre avait surgi.
La petite reculait, épouvantée.
Taillé en géant et balançant des poings formidables, un portier galonné déclarait d’une voix de stentor, où les mots allemands roulaient en fracas impétueux :
— Der Durchgang ist verboten ! (On ne passe pas !)
Françoise de Targes était bien prisonnière.