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Sésame et les lys

Note 39 — JOHN RUSKIN

Marcel Proust translation

Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: «Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une servante(a). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».—En réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le passage de Fleurs démodées que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de The Queen of air que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans les Fleurs démodées: «Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, dans la même phrase que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles—nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur «azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

(a) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier.»

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