XVI
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La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux Ages.
Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées, elle disait à l’enfant:
—Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement, sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras pour moi.
Insensiblement, par une volonté lente, elle s’était composé une mine plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par nécessité.
—Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.
Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé. Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint chaud, se creusait aux tempes, près de la bouche, et deux traits d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.
—Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.
Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand elle trayait les brettes.
—Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui s’inquiétaient de sa santé.
Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait mieux qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.
Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des sacrifices secrets.
Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement pour se délivrer:
—Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée. J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé. Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère, navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est encore sans défense...
Alors elle pleura dans ses mains:
—Sans défense, il est sans défense...
L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il sentait bien que le cas était grave. Il dit:
—Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.
Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route, qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable. En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle portait un cœur trop lourd.