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Principes de la Philosophie de l'Histoire

Note 93 — LIVRE QUATRIÈME. DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.

Jules Michelet translation

Par un effet du même esprit, toutes les personnes qui paraissaient au forum, étaient distinguées par des masques ou emblêmes particuliers (personæ). Ces emblêmes propres aux familles étaient, si je puis le dire, des noms réels, antérieurs à l'usage des langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le sont encore les palatins d'Allemagne. Ceci dérive des principes de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps plus anciens, porté sur le forum les personnes (personas) et les emblêmes[93].—Incapables de se créer par l'intelligence des formes abstraites, ils en imaginèrent de corporelles, et les supposèrent animées d'après leur propre nature. Ils réalisèrent dans leur imagination l'hérédité, hereditas, comme souveraine des héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une motte de terre dans l'acte de la revendication, ils disaient hunc fundum, etc. Ainsi ils sentirent imparfaitement, s'ils ne purent le comprendre, que les droits sont indivisibles. Les hommes étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut toute poétique; par une suite de fictions, elle supposait que ce qui n'était pas fait l'était déjà, que ce qui était né, était à naître, que le mort était vivant, et vice versâ. Elle introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient rien, jura imaginaria; de droits traduits en fable par l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées carmina, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'ancien droit romain fut un poème sérieux que les Romains représentaient sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une poésie sévère. Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du droit antique, antiqui juris fabulas; son but est de les tourner en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces fables antiques que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers principes. De ces personæ, de ces masques qu'employaient les fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les premières origines de la doctrine du droit personnel.

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