Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 3)
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Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien qu'avant de se rendre à Lausanne il passa (et je lui en sais gré) par Colombier: il y arriva à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre 1787; lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt: «Enfin m'y voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents; mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai qu'un demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas134 doit venir enfin chercher sa femme135, voudrait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez avec M. de Salgas, je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus confortable; je le lui ai déjà déclaré. Ce n'est qu'une petite course, et si vous voulez m'admettre pour votre chevalier errant, nous retournerons ensemble à Colombier.»—Mme de Charrière vint en effet, et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l'alla rejoindre. Ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès d'une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. Mme de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation, se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu'il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre que celui du XVIIIème siècle pur, c'est-à-dire un fonds d'incrédulité et d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner. On lit dans une lettre de Mme de Charrière d'une date postérieure quelques détails singuliers sur cette composition primitive: «Après mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse d'Orange, j'écrivis la première feuille des Observations et Conjectures politiques, puis vinrent les autres; j'exigeais de l'imprimeur qu'il les envoyât, l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, à M. de Salgas, à M. Van-Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les vendît à Paris comme tout autre ouvrage périodique136. Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit et l'influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues. Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s'exposer à la critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l'appelle un grand ouvrage, quoiqu'elle n'en ait vu, dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une lettre.»