Note 175 — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 5)
Reading edition
Note 175: (retour) Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État, t. 1, p. 180-194.—Un adversaire et sans aucun doute un ennemi personnel du comte de Ségur, Senac de Meilhan, a écrit, à ce sujet, cette page peu connue: «... La présomption que l'homme est porté à avoir de ses talents et de son esprit faisait croire à plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient (en 1789) un rôle éclatent; mais la Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nu, faisait évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à l'homme de cour, à celui du grand monde, qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art des à-propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le comte de Ségur est un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée, d'infidélité punie. Les succès qu'il avait eus dans la société avaient enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de s'élever promptement, et se flattant, d'être l'oracle de l'Assemblée, il quitta une Cour (la Cour de Russie) où quelques agréments dans l'esprit et des connaissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir à Paris, armé de sa tragédie de Coriolan, d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de Staël alla au-devant du futur premier ministre, Jeanne Gray à la main, et tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le mérite du comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux d'obtenir d'être ministre à Berlin. Traité avec le plus grand mépris dans cette Cour, et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever... L'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le comte prouva qu'il ne savait ni vivre ni mourir.» Quand on a eu affaire dans sa vie à des haines aussi cruelles et aussi envenimées que cette page en fait supposer, on a quelque mérite à n'avoir jamais pratiqué qu'indulgence et bienveillance, comme l'a fait M. de Ségur.