← Table of contents
Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 7)

Reading edition

Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent 1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, par la faible comédie de l'Eunuque. La Fontaine avait donc quarante et un ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? Ou bien s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? J'avoue qu'a priori cette dernière opinion me répugne; et, sans être de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la Laitière et du Pot au lait, et le conte celui de la Courtisane amoureuse. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il confesse, dans la préface de Psyché, «que la prose lui coûte autant que les vers.» Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des neuf vierges le chapeau de laurier, attribut de maître en poésie, à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. Mais le mot de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par Château-Thierry, l'ode de Malherbe: Que direz-vous, races futures, etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de l'Homme. Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions. Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa femme, le conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet, vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire, il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître le successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Évremond et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment. A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon l'expression de Ménage, aux amours ancillaires, avait épousé, l'une après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de nos vieux poëtes197, La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin, Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, voire même Ronsard198, sans craindre les bourrasques de Boileau. Et Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau, pour oser rire des facéties de Scarron?

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings