Note H — OBSERVATIONS
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C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez aprofondi.
Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de l'instruction des sourds & muèts, ou l'inspection des mouvemens qu'éxige l'articulation de la parole, ou l'usage des signes naturèls & méthodiques.
Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, & mètre tout le monde à portée de la juger.
1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses leçons.
2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans l'éducation des sourds & muèts.
Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute la dificulté.
Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes, ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr. l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes au pied de la lètre.
Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd & muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image & la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée que nous exprimons en françois par le mot chapeau. Mr. l'Abbé Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de chapeau, qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole, quand je prononce chapeau?
Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication, l'idée de chapeau.
Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite de mouvemens de mes organes, avec l'idée de chapeau: liaison dont assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à prononcer lui-même chapeau.
Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?
C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus, page 31.
Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue des signes.
Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a instruits.
D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd & muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.
Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi & sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes, n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture & de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.