Note (retour) — ALEXANDRE Ier (continued 5)
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En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat! Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché, paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante, l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé; aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte, indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se rapprocher d'elle 661, mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par les portes de Moscou comme un fleuve impur.