Note (retour) — ALEXANDRE Ier (continued 2)
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Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table, l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il, étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses travaux 313.» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait, fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on, est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie, peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier, qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?... Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que ces raisonnements ne m'ébranlent pas 314.» Ces dernières paroles étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur 315.»