Note (retour) — DE TILSIT A ERFURT
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Chez Napoléon, à défaut d'embarrassantes traditions, des motifs divers expliquent cette conduite. Avant d'avoir obtenu la paix générale, il jugeait dangereux de se dessaisir d'aucun de ses avantages. Une Pologne en armes lui restait utile pour brider la Prusse et surveiller l'Autriche. D'autre part, permettre dès à présent aux Russes d'étendre leurs frontières aux dépens de la Turquie, c'était jeter cet empire dans les bras de l'Angleterre, rouvrir l'Orient à l'influence, aux intrigues, aux armes de nos ennemis. Puis, la Russie nous serait-elle longtemps fidèle? La subite inclination d'Alexandre était-elle autre chose qu'un engouement éphémère? Autour du Tsar tout restait ennemi: le commerce regrettait les produits anglais; la société, cette grande puissance d'alors, se montrait irréconciliable: elle menait contre nous la guerre des salons, plus dangereuse parfois que celle des champs de bataille, continuait d'intriguer avec toutes les aristocraties d'Europe, agissait sur le monarque, le menaçait dans son pouvoir et dans sa vie, et Napoléon, se rappelant la subite disparition de Paul Ier, les revirements successifs d'Alexandre, hésitait à s'engager à fond avec un gouvernement mobile, sans lendemain, qui pouvait à toute heure lui échapper. Il conservait enfin contre la Russie certaines défiances de principe. Avec quelque inquiétude, il considérait cette masse obscure et redoutable, portant en elle l'inconnu, ce peuple qui «grossissait d'un demi-million d'âmes par année 1», ce flot d'hommes montant à l'horizon; il se demandait si la Russie, rompant ses digues, ne viendrait pas quelque jour submerger l'Europe, et lors même qu'il jugeait nécessaire d'employer cette force, il pensait à la contenir. Il avait donc conçu l'espoir de faire alliance avec Alexandre Ier plus qu'avec l'empire de Russie, et, isolant le monarque de sa cour et de sa nation, l'éblouissant, le subjuguant, lui offrant des satisfactions d'amour-propre et de sentiment, de l'avoir tout à lui sans abandonner à l'État moscovite des avantages irrévocables: laissant beaucoup espérer à la Russie, il s'était réservé de ne céder à ses exigences que le moins et le plus tard qu'il pourrait.