Note 431 — GRÉTRY
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La scène vaut d’être rappelée. C’était à une représentation de la Fausse Magie. Rousseau y assistait. On dit à Grétry qu’il désirait le voir.
«Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
—Que je suis aise de vous voir! me dit-il; depuis longtemps, je croyais que mon cœur s’était fermé aux douces sensations que votre musique me fait encore éprouver. Je veux vous connaître, monsieur, ou, pour mieux dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre ami.
—Ah! monsieur, lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire par mes talents.
—Êtes-vous marié?
—Oui.
—Avez-vous épousé ce qu’on appelle une femme d’esprit?
—Non.
—Je m’en doutais!
—C’est une fille d’artiste; elle ne dit jamais que ce qu’elle sent, et la simple nature est son guide.
—Je m’en doutais: oh! j’aime les artistes, ils sont enfants de la nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent.
Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle: il me serra deux ou trois fois la main pendant la Fausse Magie; nous sortîmes ensemble. J’étais loin de penser que c’était là la dernière fois que je lui parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui dis:
—Prenez garde, monsieur Rousseau!
Il le retira brusquement, en disant:
—Laissez-moi me servir de mes propres forces.
Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent, il prit son chemin, moi, le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.» (Essais, I, 271.)
Voir encore sur Rousseau: Ibid., I, 272-278; II, 205-207.