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Mémoires de madame de Rémusat (3/3)

Note 89 — LIVRE SECOND (continued 3)

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Note 89: (retour) Mon père a souvent cité cette réflexion, et plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était capable de supporter, parfois, la contradiction. L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains moments. La difficulté était sans doute de discerner ces moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité. Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui, qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28 décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en France!» Voici ce que mon père savait très directement de cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois, après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes, et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique, au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.» Il est certain que c'était une grande preuve de liberté d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses orateurs et ses journaux. Voici le second exemple d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras, racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire connaître le véritable état des choses, et enfin de lui expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans ses Mémoires. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu. L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des bêtes; je ne voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper. Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus... Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.» L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément l'empereur». (P. R.)

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