Note 16 — LIVRE II
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Note 16:
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Ma grand'mère était, comme on le voit et comme je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre, par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805). Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne d'être admise à de petites confidences sentimentales, que j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue. Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!»
»N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer, je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.» Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier 1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée, est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute. Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer. Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer sa touchante ignorance.
»Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV, laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de leurs successeurs. La longue et pacifique administration du cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur conduite.
»Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer, ne peut pas être assurément comprise dans cette classe. Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à chacune des actions de sa vie, lui mérite une place particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des incidents particuliers la placèrent dans une société qui professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer. Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions. Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors les philosophes ou les académiciens, sa jeune et riante imagination s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de détruire une semblable illusion?
»On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté demande un certain discernement du mal; elle le voit et le pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle, et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit, beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux, donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait le souvenir, car son âme conservait une sorte de reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
»Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer, et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.
»Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses plaisirs.
»Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre, aux tristes impressions produites par les mouvements politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation, imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour vivre dans cette intimité de famille et d'affection à laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.
»Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus, d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une providence indulgente la servit encore en préservant ses dernières années de l'isolement qui les accompagne ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur, mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir seule le droit de réclamer.
»D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots: J'aime! ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant ait porté vers la Divinité.» (P. R.)