Note 31 — LIVRE PREMIER
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Note 31: (retour) Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou représentent l'opinion publique à ce moment de notre histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou une histoire récente à une impression contemporaine des faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano, c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre. Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit; sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois, enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant, ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était toute son étude et toute sa politique. Le système napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent, il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon de premier ordre. Son talent capital consiste dans une singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il l'a tellement exercé dans la rédaction du Moniteur, et de quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une apologie du duc de Bassano, sous ce titre: Maret, duc de Bassano, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions, diverses sans être contradictoires, démontrent que l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs intérêts. Ces flatteurs sont détestables sans doute, mais la source première de leurs fautes est toujours dans le pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme toute justice émane du roi. (P. R.)