Note (retour) — LIVRE PREMIER (continued 3)
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Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur (dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de consul)55, dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation. Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut, sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres, vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre, voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu, une fois, me demander de leur part quelle était mon intention. L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution. Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement, car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3 nivôse56, au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même, qui venait bien et dûment pour m'assassiner.