Note 2 — MÉMOIRES
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Par une suite d'arrangements, j'étais devenu seul propriétaire du Mercure[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de juin 1807, son voyage en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le Mercure l'article dont j'ai cité des passages en parlant de la mort du duc d'Enghien: Lorsque dans le silence de l'abjection, etc. Les prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m'avaient révolté; j'avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil, et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un front noirci devant la colère d'un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France: on en répandit d'innombrables copies à la main; plusieurs abonnés du Mercure détachèrent l'article et le firent relier à part; on le lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés au fond des cœurs se réveillèrent. Napoléon s'emporta: on s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en raison de l'idée que l'on s'est formée de soi. Comment! mépriser jusqu'à sa gloire; braver une seconde fois celui aux pieds duquel l'univers était prosterné! «Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries.» Il donna l'ordre de supprimer le Mercure et de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle: Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace[3].