Note (Back to Main Text) — PENSÉES.
Reading edition
C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs; Tantôt un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. Quelquefois aux appas[42] d'un hameçon perfide J'amorce en badinant le poisson, trop avide; Ou d'un plomb qui suit l'œil, et part avec l'éclair, Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table, au retour, propre et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique; Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain,[43] Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain: La maison le fournit, la fermière l'ordonne, Et mieux que Bergerat[44] l'appétit l'assaisonne. Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage Tout l'été, loin de toi, demeurant au village, J'y passe obstinément les ardeurs du Lion,[45] Et montre pour Paris si peu de passion. C'est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance, Le mérite éclatant et la haute éloquence Appellent dans Paris aux sublimes emplois, Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois. Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie; Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie; Que l'oppresseur ne montre un front audacieux, Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux. Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile, Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile, Il me faut du repos, des prés et des forêts. Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais, Attendre que septembre ait ramené l'automne, Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.[46] Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits Le vendangeur ravi de ployer sous le faix, Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville, T'ira joindre à Paris pour s'enfuir à Bâville.[47] Là dans le seul loisir, que Thémis t'a laissé, Tu me verras souvent, à te suivre empressé, Pour monter à cheval rappelant mon audace, Apprenti cavalier galoper sur ta trace. Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux Où Polycrène[48] épand ses libérales eaux, Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude, Discourir des vertus dont tu fais ton étude; Chercher quels sont les biens véritables ou faux; Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts; Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide, Ou la vaste science ou la vertu solide. C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher. Heureux si les fâcheux prompts à nous y chercher N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse! Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce, Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir, Quelquefois de fâcheux[49] arrivent trois volées[50] Qui du parc à l'instant assiègent les allées. Alors, sauve qui peut; et quatre fois heureux Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux!