Note 3 — LES 36 Situations Dramatiques
Reading edition
M. Strindberg, dans le Magazin de janvier 1892, n’est pas, cependant, de cet avis, parce qu’il a constaté que les plus grands centres commerciaux et de culture philosophique, tels que Londres et les cités allemandes, ne possèdent pas de théâtre vraiment original. Mais à mon tour, persuadé qu’aucune de ces villes n’a en réalité l’activité intellectuelle du Londres shakespearien ou du Weimar de Gœthe, je dénie aux spéculations, tant commerciales que philosophiques, l’honneur d’être les signes absolus de la civilisation. Les républiques italiennes de la Renaissance eurent d’heureux rivaux de commerce dans les Ottomans ; le Paris du XIIe siècle en eut dans la hanse rhénane, Rome antique dans Carthage, Athènes dans Corinthe. Florence fut peu philosophique ; elle eût été plutôt théologique et fut surtout politicienne : elle eut son théâtre. De même pour le Paris ogival ; de même pour Rome ; de même pour Athènes. Car elle est bien absurde la tradition tenace qui fait d’Athènes la patrie de la philosophie : Ioniens et Éléates, cette « gauche » et cette « droite » éternelles de l’antagonisme des métaphysiciens, étaient des Asiatiques ; dans l’île orientale de Samos naquit Pythagore, et Cypriote était Zénon, — ces deux plus solides moralistes pratiques ; Aristote, né sur les confins de la Macédoine, s’explique uniquement comme le « lemme » historique d’Alexandre devant Hellas ; la Grande Grèce, c’est-à-dire l’Italie méridionale et molle, était fertile en philosophes. Mais, si dans Athènes nous avons une fois compté Platon, qui fut esclave et s’imbut d’orientalisme, Socrate qui n’a même pas le visage d’un Grec ni même d’un Méditerranéen, puis Antisthène et Épicure, qui rééditèrent simplement, l’un avec charlatanisme, l’autre avec érudition, les doctrines ioniennes, il ne nous reste plus un philosophe à mettre à la charge de la ville tragique, religieuse et démocratique qui, d’instinct, haïssait les philosophes et, comme on dit, les « persécuta ».