Note 18 — LANCELOT DU LAC.
Reading edition
En ce moment entra dans la salle une belle et gente dame, vêtue d'un drap blanc de soie, accompagnée de pucelles, de chevaliers et sergents. La reine surmontant son désespoir soulève la tête, la salue et la fait passer dans une chambre voisine où elles s'assoient sur une couche. Au nom de Lancelot que la dame prononce, la reine va fermer la porte: «Qu'est-ce? dit la dame.—Un sujet de grande douleur; le meilleur chevalier du monde tombé dans la plus cruelle frénésie.—Ouvrez la porte, dit la dame, et laissez-le venir.» La reine conte auparavant comment on avait espéré de le guérir, jusqu'au moment où on lui avait ôté l'écu qu'il avait à son cou. On rouvre la porte, Lancelot arrive d'un bond, et la dame le prend par le poing en l'appelant le Beau trouvé, nom qu'on lui donnait autrefois au Lac[18]. En entendant ce nom, il s'arrête tout honteux. La dame fait apporter l'écu.—«Ah! Bel ami, lui dit-elle, je viens ici de bien loin pour votre guérison.» Dès qu'elle a passé l'écu à son cou il rentre dans son bon sens. La dame le prend par la main et le fait asseoir sur la couche; il la reconnaît et répand un torrent de larmes, à la grande surprise de la reine qui ne devine pas encore ce que la dame peut être. «Dame, dit Lancelot, je vous prie d'ôter cet écu, il me fait souffrir mortellement.—Non, pas encore. Qu'on m'apporte un onguent,» dit-elle à ses chevaliers. Quand on le lui a présenté, elle en mouille ses pieds, ses bras, ses tempes et son front. Le malade s'endort, et la dame revenant à la reine: «À Dieu, reine, soyez-vous recommandée! je m'en vais; laissez dormir le chevalier tant qu'il voudra. Dès qu'il se réveillera vous disposerez un bain, vous l'y ferez entrer; il en sortira guéri. Ayez encore soin de ne pas lui laisser quitter cet écu.—Ah! dame, répond la reine, je vois que vous aimez bien ce chevalier, pour être venue si loin afin de le guérir; ne me direz-vous pas qui vous êtes?—Assurément je l'aime; j'avais pris soin de le nourrir quand il perdit son père et sa mère; je l'ai conduit à la cour, et c'est à ma prière que le roi le fit chevalier.—Soyez donc mille fois la bien venue!» dit la reine en lui sautant au cou, et la couvrant de baisers. Je le vois maintenant: vous êtes la Dame du lac. Pour Dieu! veuillez nous demeurer, ne fût-ce que pour achever la guérison de notre chevalier. Vous êtes la dame que je dois le plus aimer et honorer; vous avez fait plus pour moi que jamais il ne fut fait pour autre femme. C'est à vous que je dois cet écu, et vous le voyez, il a tenu ce qu'il promettait.—Ah! reprit la Dame du lac, vous en verrez naître encore d'autres merveilles; sachez que je vous l'avais envoyé, comme à la dame la meilleure et la plus aimée. J'avais deviné quelle serait la prouesse de cet incomparable chevalier; ainsi que j'ai dit, je le conduisis à la cour et demandai au roi Artus de l'armer chevalier. Je suis en effet revenue pour hâter sa guérison et pour vous annoncer que le roi dans dix jours sortira de prison, grâce aux prouesses de votre chevalier. En vous envoyant cet écu à Caradigan, je vous mandai que personne au monde ne savait comme moi le fond de vos pensées, et que j'aimais ce que vous aimiez, bien que ma tendresse ne fût pas de la même nature. Aujourd'hui, je vous recommande une chose: aimez avant tout celui qui avant tout vous aime et ne cessera de vous aimer. Hélas! le monde ne permet pas de vivre sans péché; votre amour, je le sais, est une folie: mais en vous y abandonnant en faveur du plus digne d'être aimé, de la fleur de toute chevalerie, vous témoignez encore de la grandeur de vos sentiments, de l'excellence de votre raison[19]. Vous avez choisi la fleur de toute chevalerie terrienne. Si vous avez gagné le premier des preux, vous m'avez également gagnée. Mais je ne dois pas demeurer plus longtemps; entraînée comme je le suis par une force que je ne puis vaincre: la force d'amour. Celui que j'aime ne sait pas où je suis, bien que j'aie pris pour me conduire son frère: si je tardais à revenir, il se courroucerait, et l'on doit se garder de courroucer celui qu'on aime, de qui l'on attend toutes les joies, et pour lequel on donnerait le monde.»