Note 21 — INTRODUCTION.
Reading edition
«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui, pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une œuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube, et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine, ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait, il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au livre qu'il appelle Histoire des Bretons, il faut être tout à fait étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons, depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius, quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci, après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur résister, et contraignirent les misérables restes de leurs adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles. Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges, soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides, pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède, Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande: peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables, notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que, depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de nations diverses plus de douze années. Comment tous les historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions qu'il prête à Merlin de ces mots: Voici ce que dit le Seigneur, et qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: Voici ce que dit le diable. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de déplaire aux Bretons, ou plutôt aux Brutes qui attendent encore son retour.»