Note 14 — INTRODUCTION.
Reading edition
Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14]. Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes. Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats s'était conservé dans le cœur des Bretons réfugiés, les uns dans les montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons, longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants, surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable. C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans de la Table ronde.