Note 478 — XXIII RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN)
Reading edition
Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une preuve du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens du roi. « Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il à Molé, vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les affiches : « Le théâtre français donnera tel jour, etc. » N’est-il pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et le seul qui fasse honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et étranger de l’Opéra ?… » Molé répondit que ce changement ne dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa aussitôt à M. Amelot :
« Monseigneur,
« Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter au nom de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente au mien que le profond respect et la reconnaissance avec lesquels je serai jusqu’au dernier moment de ma vie, etc. » (Lettre inéd., 2 avril 1778, Bibl. nat.)
A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière :
« Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département de Paris, est supplié de vouloir bien observer :
« Que le nom de Comédiens du roi fut donné indistinctement par le public, quoique le théâtre ait commencé par représenter des tragédies ;
« Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal de Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal ;
« Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie de la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation.
« Ne conviendrait-il pas que l’on affichât :
Le théâtre français « Ordinaire du Roi » Représentera un tel jour, etc ?
« Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en donner la permission à la police. »
Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe :
« J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel on demande que les affiches de la Comédie française soient réformées, qu’au lieu du titre de Comédiens du roi elles portent à l’avenir la dénomination de Théâtre français, ordinaire du Roi. S. M. n’a pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune nécessité à ne pas laisser subsister un usage très ancien et auquel le public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à la gloire des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur que les uns et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de n’avoir pu dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement que j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être agréable, etc. » (Lettre inéd., Bibl. nat.)
En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait en avance sur son siècle ; la modification qu’il proposait ne fut adoptée que quelques années plus tard.