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Au milieu du siècle dernier vivait à Djigansk une Russe[9], nommée Agrippine (Ogröpönö), que ma grand'mère connaissait de vue. Elle passait pour sorcière: on estimait heureux ceux qu'elle aimait; ceux, au contraire, à qui elle en voulait se tenaient pour infortunés. Ses paroles étaient respectées, comme si elles fussent venues du ciel. S'étant ainsi acquis la confiance des hommes, elle se bâtit, entre les rochers, à quatre kœs en amont de Djigansk, une hutte où elle se retira dans sa vieillesse. Personne ne passait près de là sans lui aller demander sa bénédiction et lui porter un présent. Malheur à qui manquait à ce devoir! elle ne tardait pas à l'en punir. Se métamorphosant en corbeau noir, elle soulevait contre lui de violents tourbillons de vent, faisait tomber ses bagages dans l'eau, et le privait de la raison. Maintenant même qu'elle est morte, les voyageurs continuent à suspendre des dons dans les lieux où elle vécut. Son nom est encore connu non-seulement des habitants de Djigansk, mais aussi de tous les Yakoutes des environs d'Yakoutsk. On dit d'une femme folle qu'elle a été frappée par Agrippine de Djigansk. La tradition rapporte que cette sorcière atteignit l'âge de quatre-vingts ans; qu'elle était grosse, mais de taille peu élevée; que son visage était marqué de la petite vérole; que ses yeux étaient brillants comme l'étoile du matin, et que sa voix avait un son clair, comme la glace que l'on frappe. Le souvenir d'Agrippine n'est pas effacé dans les contrées septentrionales.