Note 3 — LA CHANCE
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Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter. Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part, un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre : « Une catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables, grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc… » Ou bien : « On frémit quand on pense que si le même accident s’était produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous les voyageurs, etc. »
Est-ce clémence du Hasard ? Nous croyons de moins en moins à la personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais irrésistibles et sauveurs.