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Le temple enseveli

Note 1 — LA CHANCE

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Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le Dr Foissac : « Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal, Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part cinq assassins et un complice, sept individus, dans l’espace de quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc un homme de trop, elle frappa donc un innocent ; ce ne pouvait être aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité ? La fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants, se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté ; mais comme il avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.

« Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite, n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces transactions avaient, en effet, eu lieu le 8 ; mais Legrand, ayant été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9 pour en faire un 8 ; il voulait sauver son compatriote Lesurques, qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux furent facilement constatés ; dès lors, le ministère public et les jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts témoins à décharge cités par l’accusé : il fut condamné, et ses biens furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette époque : c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa culpabilité.

« Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce ; il crut devoir en référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant « si Lesurques devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable ». Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme : Lesurques est innocent ! Il fit entendre la même protestation sur la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que Lesurques était innocent ; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq, son sosie, fut arrêté et condamné.

« La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun membre. La mère de Lesurques mourut de douleur ; sa femme devint folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait dépouillée ; mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés ; des trois enfants de Lesurques, deux étaient morts ; une seule avait survécu, c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de la justice ; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation, arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre 1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision. »

Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno, presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas, magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent, jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le même cadavre.

En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître surnaturel dans cette cause ; et le cas est typique, formidable et symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

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