Note (retour) — TROISIÈME PARTIE.
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es crieurs d'eau-de-vie n'avoient pas encore reveillé ceux qui dormoient d'un profond sommeil 340 (qui est souvent interrompu par cette canaille, qui est, à mon avis, la plus importune engeance qui soit dans la république humaine) que Ragotin etoit dejà habillé, à dessein d'aller proposer à la troupe comique celui qu'il avoit fait d'y être admis. Il s'en alla donc au logis des comediens et comediennes, qui n'etoient pas encore levés ni levées, ni même eveillés ni eveillées. Il eut la discretion de les laisser reposer; mais il entra dans la chambre où l'Olive etoit couché avec la Rancune, lequel il pria de se lever, pour faire une promenade jusques à la Couture 341, qui est une très belle abbaye située au faubourg qui porte le même nom, et qu'après ils iroient déjeuner à la grande Etoile d'or, où il l'avoit fait apprêter. La Rancune, qui etoit du nombre de ceux qui aiment les repues franches, fut aussitôt habillé que la proposition en fut faite; ce qui ne vous sera pas difficile à croire, si vous considerez que ces gens-là sont si accoutumes à s'habiller et deshabiller derrière les tentes 342 du theâtre, sur tout quand il faut qu'un seul acteur represente deux personnages, que cela est aussitôt fait que dit. Ragotin donc, avec la Rancune, s'acheminèrent à l'abbaye de la Couture; il est à croire qu'ils entrèrent dans l'église, où ils firent courte prière, car Ragotin avoit bien d'autres choses en tête. Il n'en dit pourtant rien à la Rancune pendant le cours du chemin, jugeant bien qu'il eût trop retardé le déjeuner, que la Rancune aimoit beaucoup mieux que tous ses compliments. Ils entrèrent dans le logis, où le petit homme commença à crier de ce que l'on n'avoit encore apporté les petits pâtés qu'il avoit commandés; à quoi l'hôtesse (sans se bouger de dessus le siége où elle etoit) lui repartit: «Vraiement, monsieur Ragotin, je ne suis pas devine, pour sçavoir l'heure que vous deviez venir ici; à présent que vous y êtes, les pâtés y seront bientôt. Passez à la salle où l'on a mis la nappe; il y a un jambon, donnez dessus en attendant le reste.» Elle dit cela d'un ton si gravement cabaretique, que la Rancune jugea qu'elle avoit raison, et, s'adressant à Ragotin, lui dit: «Monsieur, passons deçà et buvons un coup en attendant.» Ce qui fut fait. Ils se mirent à table, qui fut un peu de temps après couverte, et ils dejeunèrent à la mode du Mans, c'est à dire fort bien; ils burent de même, et se le portèrent à la santé de plusieurs personnes. Vous jugez bien, mon lecteur, que celle de l'Etoile ne fut pas oubliée: le petit Ragotin la but une douzaine de fois, tantôt sans bouger de sa place, tantôt debout et le chapeau à la main; mais la dernière fois il la but à genoux et tête nue, comme s'il eût fait amende honorable à la porte de quelque église. Ce fut alors qu'il supplia très instamment la Rancune de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, d'être son guide et son protecteur en une entreprise si difficile, telle qu'etoit la conquête de mademoiselle de l'Etoile. Sur quoi la Rancune lui repondit à demi en colère, ou feignant de l'être: «Sçachez, monsieur Ragotin, que je suis homme qui ne m'embarque point sans biscuit, c'est-à-dire que je n'entreprends jamais rien que je ne sois assuré d'y reussir: soyez le de la bonne volonté que j'ai de vous servir utilement. Je vous le dis encore, j'en sais les moyens, que je mettrai en usage quand il sera temps. Mais je vois un grand obstacle à votre dessein, qui est notre depart; et je ne vois point de jour pour vous, si ce n'est en executant ce que je vous ai dejà dit une autre fois, de vous resoudre à faire la comedie avec nous. Vous y avez toutes les dispositions imaginables; vous avez grande mine, le ton de voix agréable, le langage fort bon et la mémoire encore meilleure; vous ne ressentez point du tout le provincial 3430, il semble que vous ayez passé toute votre vie à la Cour: vous en avez si fort l'air, que vous le sentez d'un quart de lieue. Vous n'aurez pas représenté une douzaine de fois que vous jetterez de la poussière aux yeux de nos jeunes godelureaux, qui font tant les entendus et qui seront obligés à vous céder les premiers rôles, et après cela laissez-moi faire; car pour le present (je vous l'ai dejà dit) nous avons à faire à une etrange tête; il faut se menager avec elle avec beaucoup d'adresse. Je sçais bien qu'il ne vous en manque pas, mais un peu d'avis ne gâte pas les choses. D'ailleurs raisonnons un peu: si vous faisiez connoître votre dessein amoureux avec celui d'entrer dans la troupe, ce serait le moyen de vous faire refuser; il faut donc cacher votre jeu.»
