Note (retour) — ROMAN COMIQUE
Reading edition
Le titre du Roman bourgeois (1666) indique assez son but. Furetière, intime ami de Boileau, s'est proposé de peindre, en spirituel et mordant satirique, les moeurs de la bourgeoisie d'alors. Il a voulu faire un roman réaliste 12, sans tomber, sinon en de rares accès d'humeur bouffonne, dans la charge et la caricature. Prenant cinq ou six types marqués, le procureur et la procureuse, l'avocat, le plaideur 13, la fille bourgeoise et coquette, l'homme de lettres, etc., il les a rangés et mis en jeu dans un cadre peu varié, comme l'étoit d'ailleurs celui de presque tous les romans contemporains, qui cachoient une grande monotonie et une excessive pauvreté d'intrigue sous leur complication apparente. Tous ces personnages ont des noms (Pancrace, Javotte, Nicodème, Vollichon, Jean Bedout, Philippote, et non Mandane, Polexandre, Artamène, etc.), des caractères, des façons de parler et d'agir, qui sont aux antipodes de ces dignes romans dont la lecture charmoit à un si haut point madame de Sévigné. Rien d'héroïque dans ce monde terre à terre, pas de grands sentiments ni de belles paroles dans ces prosaïques chevaliers du pot-au-feu. Au lieu de placer la scène dans un temple ou dans un palais d'Assyrie, Furetière nous transporte, dès le début, sur la place Maubert: nous sommes avertis. Le Roman bourgeois est une satire en action, une continuelle épigramme, où l'allusion perce à chaque instant le tissu du récit, où la critique ingénieuse et sensée voyage côte à côte avec la parodie, mais une parodie de bon ton et de bon goût, qui laisse place à l'observation. Furetière n'idéalise pas les moeurs qu'il retrace, il les étudie à fond et dans des classes entières,--non plus seulement à l'extérieur, sous leur côté original et individuel. Ses procureurs et ses bourgeois sont des masques effrayants de vérité: nous avons tous rencontré ce Vollichon, fieffé ladre, fesse-mathieu, fort en gueule comme la Dorine de Molière, grand diseur de proverbes et quolibets, qu'on séduit en faisant sa partie de boules, et en ayant bien soin de perdre la dernière, la belle; vieux gueux qui ne se fait nul scrupule d'occuper, sous divers noms, pour deux ou trois parties à la fois; au demeurant bon enfant, surtout lorsqu'il est en joyeuse humeur, et méditant de devenir honnête homme dans sa vieillesse, depuis qu'il a remarqué que d'ordinaire cela rapporte davantage;--ce prédicateur poli, jeune abbé de bonne famille, très bien frisé, qui parle un peu gras pour avoir un langage plus mignard, et qui veut qu'on juge de l'excellence de ses sermons par le nombre des chaises louées à l'avance;--cette demoiselle Javotte, petite personne dont la beauté, splendidement insignifiante, égale la niaiserie, ou, si l'on veut, l'ingénuité, qui emprunte un laquais et des diamants pour quêter avec plus d'éclat à l'église, et met tout son orgueil à surpasser la collecte de ses rivales;--ce Nicodème, galant avocat toujours vêtu à la dernière mode, qui tourne un madrigal comme M. Prud'homme et abuse d'un poireau placé au bas du visage pour y étaler une mouche assassine;--et ce Villeflatin, digne confrère du grand Vollichon, qui, sans avertir personne, tire si admirablement parti d'une imprudente promesse de mariage, afin d'en extorquer de solides dommages-intérêts;--et ce brave Jean Bedout, et cette petite sucrée de Lucrèce, et cette pimbêche de Collantine, et cet infortuné Charroselles, le plus à plaindre des hommes de lettres. Tout le monde a son paquet dans ces railleries aussi spirituelles qu'impitoyables: les académies de beaux esprits, les ruelles, et surtout les ruelles bourgeoises, les poètes, et même les marquis. La satire littéraire s'y mêle sans cesse à la satire morale, et le récit fait souvent place aux malignes remarques de l'auteur et aux digressions, trop fréquentes et trop détournées peut-être, où il aime à égarer sa verve narquoise. Mais cet ouvrage est plutôt un pamphlet qu'un roman, parceque toutes ces observations ne sont pas mises en relief par une action suffisamment nouée, que le développement de l'intrigue et des caractères se fait dans un plan trop artificiel, et qu'il faudroit à toutes ces aventures un lien plus réel et plus fort pour les unir dans un ensemble harmonieux.