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Le roi Voltaire

Note 65 — VII. LA COUR DE VOLTAIRE.

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Le prince de Ligne a détaillé Voltaire avec une subtilité toute voltairienne. «On aurait dit qu'il avait quelquefois des tracasseries avec les morts, comme on en a avec les vivants. Sa mobilité les lui faisait aimer, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins: par exemple, alors, c'était Fénelon, La Fontaine et Molière, qui étaient dans la plus grande faveur. «Ma nièce, donnons-lui-en, du Molière, dit-il à madame Denis; allons dans le salon, sans façon, recommencer les Femmes savantes, que nous venons de jouer.» Il fit Trissotin on ne peut pas plus mal, mais s'amusa beaucoup de ce rôle. Mademoiselle Dupuis, belle-sœur de la Corneille, qui jouait Martine, me plaisait infiniment, et me donnait quelquefois des distractions. Lorsque ce grand homme parlait, il n'aimait pas qu'on en eût. Je me souviens qu'un jour où ses belles servantes suisses, nues jusqu'aux épaules à cause de la chaleur, passaient à côté de moi ou m'apportaient de la crème, il s'interrompit, et prenant en colère leurs beaux cous à pleines mains, il s'écria: «Gorge par-ci, gorge par-là, allez au diable!»»

Je veux donner encore cette page du prince. «Un marchand de chapeaux et de souliers gris entre tout à coup dans le salon. M. de Voltaire se sauve dans son cabinet. Ce marchand le suivait en lui disant: «Monsieur, monsieur, je suis le fils d'une femme pour qui vous avez fait des vers.—Oh! je le crois; j'ai fait tant de vers pour tant de femmes! Bonjour, monsieur;—C'est madame de Fontaine-Martel.—Ah! ah! monsieur, elle était bien belle. Je suis votre serviteur. (Et il était prêt à rentrer dans son cabinet.)—Monsieur, où avez-vous pris ce bon goût qu'on remarque dans ce salon? Votre château est charmant. Est-il bien de vous? (Alors Voltaire revenait.)—Oh! oui, de moi, monsieur; j'ai donné tous les dessins; voyez ce dégagement et cet escalier: eh bien?—Monsieur, ce qui m'a attiré en Suisse, c'est le plaisir de voir M. de Haller. (M. de Voltaire rentrait dans son cabinet.)—Monsieur, monsieur, cela doit vous avoir coûté beaucoup. Quel charmant jardin!—Oh! par exemple, disait M. de Voltaire (en revenant), mon jardinier est une bête; c'est moi, monsieur, qui ai tout fait.—Je le crois. Ce M. de Haller, monsieur, est un grand homme. (M. de Voltaire rentrait.) Combien de temps faut-il, monsieur, pour bâtir un château à peu près aussi beau que celui-ci?» (M. de Voltaire revenait dans le salon.) Sans le faire exprès, ils me jouèrent la plus jolie scène du monde; et M. de Voltaire m'en donna bien d'autres plus comiques encore par sa vivacité, ses humeurs, ses repentirs. Tantôt homme de lettres, tantôt gentilhomme de la cour de Louis XIV, il n'était pas moins comique lorsqu'il faisait le seigneur de village: il parlait à ses paysans comme à des ambassadeurs de Rome ou des princes de la guerre de Troie. Il ennoblissait tout. Voulant demander pourquoi on ne lui donnait jamais de civet à dîner, au lieu de s'en informer tout uniment, il dit à un vieux garde: «Mon ami, ne se fait-il donc plus d'émigrations d'animaux de ma terre de Tourney à ma terre de Ferney?»»

Il y a une version de Grimm sur Voltaire et M. de Haller:

«Un Anglais étant venu voir Voltaire à Ferney, il lui demanda d'où il venait. Le voyageur lui dit qu'il avait passé quelque temps avec M. de Haller. Aussitôt le patriarche s'écrie: «C'est un grand homme que M. de Haller! grand poëte, grand naturaliste, grand philosophe, homme presque universel!—Ce que vous dites là, monsieur, lui répond le voyageur, est d'autant plus beau que M. de Haller ne vous rend pas la même justice.—Mon Dieu, réplique M. de Voltaire, nous nous trompons peut-être tous les deux.»»

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