Note 21 — IV SINCÉRITÉ DU RÉCIT[15]
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Ayant mis en Sicile la dernière main à cet article, j’ai profité de mon séjour dans cette île pour aller visiter à Syracuse la fontaine Cyanée et les célèbres papyrus sauvages. Or comme notre guide, voulant nous donner des explications sur la fabrication du papier chez les anciens, s’était mis à couper en bandes dans le sens de la longueur, le bas de la tige, d’une de ces plantes aquatiques, je fus étonné de remarquer dans les tranches obtenues, en travers des fibres, de petits traits dans lesquels avec un peu de bonne volonté on eût pu retrouver des caractères turcs, sanscrits ou thibétains (on sait que les caractères thibétains comme les sanscrits, dont ils se rapprochent, sont fort simples, n’étant formés souvent que par une simple courbe). — Ce fait observé dans les papyrus me fit songer à l’arbre de Koun-boum. Encore une fois, je n’ai pas assez de renseignements sur ce dernier pour essayer d’en donner une explication. Je désire seulement émettre une supposition. Peut-être pourrait-on accepter le prodige de cet arbre sans faire intervenir de miracle ni de subterfuge ; il est possible que les feuilles et l’écorce portent des signes naturels qui, aux yeux d’un croyant, représenteraient des lettres thibétaines. Les personnes désireuses de pousser plus loin l’étude relative à l’arbre de Koun-boum ne devront pas oublier que chez nous aussi, beaucoup de plantes présentent des particularités auxquelles les gens naïfs rattachent souvent des légendes qui pourraient à juste titre étonner un voyageur, étranger aux coutumes et aux croyances du pays. Supposez qu’à un Chinois ou à un Japonais, n’ayant aucune notion de botanique, on raconte une légende relative à certaines de nos fougères, et qu’ensuite, faisant une section dans la racine de cette plante, on lui montre l’image de l’aigle impérial, n’aura-t-il pas assurément le droit de ressentir une stupéfaction semblable à celle qu’éprouva le Père Huc à la vue de l’arbre mystérieux ?
Il serait peut-être encore bon de rappeler ici cette fleur où l’on retrouve les instruments de la passion, ou ces haricots blancs du Poitou, marqués d’un point rouge, disent les paysans, depuis qu’on a jeté une hostie dans le champ où ils poussaient.
Il y aurait encore bien des choses à dire sur cette question, mais j’aurais peur de me laisser entraîner hors du cadre que je me suis tracé ; que le lecteur me pardonne de lui avoir fait part des quelques réflexions que m’a suggérées une promenade au milieu des papyrus ; peut-être en le mettant sur la voie d’une explication possible du prodige de Koun-boum, présenteront-elles quelque intérêt aux yeux des gens désireux d’approfondir les miracles ou les faits, soi-disant tels de la religion bouddhique.
Bien que la légende relative à la licorne ne me semble pas se rattacher directement à la matière que nous traitons ici, je crois ne pas devoir la passer sous silence. On peut reprocher au missionnaire, qui, bien qu’observateur, n’a rien du naturaliste, de s’être prononcé trop catégoriquement sur ce sujet. La description qu’il donne de l’animal semble se rapprocher de celle de l’antilope Hodgsonii, maintenant bien connue, mais qui porte deux cornes. C’est l’Orongo des Mongols, le Zo des Thibétains, le snow-antilope des Anglais de l’Inde. Au Thibet, comme en Chine et au Japon, on parle de la Licorne. Un Amban thibétain que nous avons interrogé au sujet du Sérou (Licorne) nous a répondu en avoir vu une tête chez le grand Lama ; pressé de questions, il nous a avoué qu’elle venait de Calcutta (Golghata), et dans sa description nous avons reconnu celle du Rhinocéros. D’un autre côté à Ta-tsien-lou, le Père Giraudot nous a raconté en avoir causé à Yerkalo avec un charpentier, ancien chasseur. Celui-ci aurait dit qu’il avait vu à Tsiamdo une peau de licorne de la taille d’une antilope. En traversant le pays des Kham que Huc semble regarder comme l’habitat du Sérou, non seulement nous n’avons pas vu de peau, mais nous n’en n’avons pas entendu parler. On peut supposer qu’une monstruosité accidentelle dans la disposition des cornes de l’antilope, comme il s’en produit chez nos chevreuils, a donné lieu à la légende de la licorne. (Comparez mon Uranographie chinoise, page 586-588. G. Schlegel.)