Note (retour) — V UNE RELIGION D'ART
Reading edition
Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, comme d'autres pages de la Cathédrale prouvent qu'on n'apprend pas facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation43; qu'on ne l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout empâtée...»44. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne45. C'était la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «O felix nox, dit plus tard Pierre de Dace, o dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!» Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: «Caro, cariori, carissimo frati—Christina sua tota...» Cette correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de la Cathédrale.