Note (retour) — IV STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
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Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années, sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation, maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère. La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique, se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La question de savoir si l'auteur des Revenants est un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous sommes28.» Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment, après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier la vie?