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La Comédie des Méprises

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François Guizot translation

ÆGÉON.—On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles. Cependant, afin, que le monde sache que ma mort doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux1, je dirai tout ce que la douleur me permettra de dire.—Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle; notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange, tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence, et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.—Nous étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une mort immédiate: pour moi, je l'aurais embrassée avec joie, si les larmes incessantes de ma femme, qui pleurait d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les gémissements plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient par imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre, ne m'eussent forcé de chercher à reculer l'instant fatal pour eux et pour moi; et voici quelle était notre ressource,—il n'en restait point d'autre:—les matelots cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer. Ma femme, plus attentive à veiller sur son dernier né, l'avait attaché au petit mât de réserve dont se munissent les marins pour les tempêtes; avec lui était lié un des jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des deux autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux fixés sur les objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes à chacune des extrémités du mât; et flottant aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par elles vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil, se montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient causé nos maux; sous l'influence bienfaisante de sa lumière désirée, les mers se calmèrent par degrés, et nous découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient sur nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de vous dire le reste; devinez ce qui suivit par ce que vous venez d'entendre.

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