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L'homme sauvage et Julius Pingouin

Note 9 — L’Homme Sauvage du quai Bois-l’Encre

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L’incident, auquel se rapportent ces lignes de Me Cormoran, n’est pas l’un des moins singuliers de cette extraordinaire affaire. Dans l’après-midi du jeudi 24 juin, un monsieur se présenta aux autorités compétentes, et demanda à entrer en pourparlers avec l’Homme sauvage. Quand, le prenant pour un fou, vu cette demande, on se fut contenté de lui répondre que la chose ne pouvait pas se faire, il déclara qu’il s’appelait Jonathan Carnyby, était le milliardaire américain connu sous le nom de Roi de l’Esturgeon, et que — pour lui — rien n’était impossible ! Il voulait offrir à l’Homme sauvage de lui céder une ou deux de ses îles, dans le Pacifique, avec le transport gratuit pour lui et ses compagnons, en échange de son installation, telle qu’elle était. Il avait l’intention, lui, Carnyby, après avoir acheté l’immeuble, d’en faire une maison-réclame pour ses conserves d’esturgeon. L’on ne répondit que par le rire à cette extraordinaire proposition, que l’on prit pour celle d’un mystificateur ou d’un aliéné, bien que M. Jonathan Carnyby ait donné toutes les preuves désirables de son identité. Ce gentleman, irrité, déclara alors qu’il se rendait de ce pas chez l’Homme sauvage (?) et qu’une fois qu’il aurait son consentement on verrait bien !

Il revint le lendemain, disant qu’il avait parlé à l’Homme sauvage, et que celui-ci, qui était un homme parfait sous tous les rapports, consentait. Naturellement, l’on n’en crut rien, et l’on pria M. Jonathan Carnyby (en admettant que la personne à qui l’on parlait fût ce gentleman) d’aller porter ses mystifications ailleurs. M. Carnyby s’en fut alors, en proie à une colère violente, et en traitant M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur de « gros ventre bas sur pattes » (allusion blessante à la conformation de ce monsieur), « d’ensanglanté cochon » et « d’esturgeon avarié dans une boîte à conserves ». Il se rendit alors à Londres où, dans le journal « Liberty enlightening the World » il publia un récit circonstancié de sa tentative, avec cette appréciation, que la seule personne raisonnable et courtoise qu’il ait rencontrée au cours de son voyage était l’Homme sauvage, qu’il s’honorait d’appeler son ami. Cela fut, généralement, pris pour un tissu de mensonges ; mais il est curieux de constater que ce récit s’accorde tout à fait avec le carnet de Me Cormoran, et que ce dernier a fait un portrait exact de M. Carnyby, et place sa visite à la date où ce gentleman prétend l’avoir faite. M. Carnyby aurait-il donc réellement pénétré chez l’Homme sauvage ?

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